LE VOYAGE DE ZAYLA A HARAR. — LA PLAINE
Deux routes relient Zayla avec Harar. La plus directe, celle du sud-ouest, comprend dix grandes étapes, dont huit sur le territoire des Eesa et les deux dernières sur celui des isoli- Gallas, qui obéissent à un chef chrétien. Le Hadji, en raison de sa querelle récente avec les Rer-Gulemi, s'opposa au choix de ce chemin. Il préféra pour moi la route moins directe qui descend vers le sud en longeant la côte habitée par les Eesa dépendants de Zayla et qui, de là, tourne au sud-ouest à travers
les Gudabirsi et les Ghiri, jusqu'en vue de Harar. Je soupçonne fortement le bon Scharmarkay d'avoir voulu atteindre un but personnel, tout en s'occupant de ma sûreté. De petites querelles avec les chefs du pays lui fermaient depuis longtemps cette voie, et il espérait sans doute que ma pacotille de marchandises anglaises parviendrait à la lui rouvrir.
Le 27 novembre, de grand matin, les mules et les bagages étaient prêts, mais il fallut charger les cinq chameaux, et ce fut une besogne difficile, à cause de l'indocilité de ces animaux. Afin de tromper Tennui de l'attente, les deux femmes entonnèrent le chant du voyage.
Vers trois heures après midi, accompagné par le Hadji, par son aimable fils Mohammed et par une escorte d'honneur composée de fusiliers arabes, je franchis la porte Ashurbara en présence d'une foule de curieux, et je pris le chemin du désert. Après un demi-mille de marche, les adieux les plus affectueux furent échangés, et de prudents avis me furent donnés sur la nécessité de me tenir constamment sur mes gardes, surtout pendant la nuit. Nous récitâmes solennellement le fathah; nous nous fîmes la promesse de nous écrire souvent; nous nous serrâmes la main, et je par-
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tis. Les soldats nie saluèrent d'une dernière* décharge, à laquelle je répondis avec le père (les six.
Me voici dans le désert. Souvenez-vous, je vous prie, cher lecteur, que je suis un marchand musulman, condition qu'on ne doit pas confondre avec celle de ces prosaïques personnages qu'on rencontre à la bourse de Londres. En Orient, le marchand est un composé du trafiquant, du savant et du pèlerin... Comme il appartient ordinairement par sa naissance aux classes supérieures, il est partout accueilli et respecté. Par son langage et par ses manières, il fait comprendre que, si Allah le voulait, il pourrait devenir premier ministre deux jours après, sans avoir vendu une aune de drap. Pour lui, le commerce semble n'être qu'un accident et nullement un état essentiel, ce qui ne l'empêche pas, dans l'occasion, de faire preuve d'adresse. Son air est grave et respectable ; il a le rosaire à la main et le Coran sur les lèvres. Presque toujours il a visité les lieux saints, dont il parle sans cesse. Il a une belle écriture, il sait lire ou réciter bon nombre de passages des meilleurs poètes; il est versé dans la théologie ; en un mot, c'est un homme comme il faut, dont la politesse est irréprochable et qui se montre parfaitement à l'aise, soit qu'il traite avec un
grand seigneur, soit qu'il ait affaire à un esclave. Il a une femme et des enfants dans son pays, où il compte finir ses jours : — « Mais le monde est incertain. )> — « Le destin descend et l'œil de l'homme ne l'aperçoit pas. » — « La terre n'est qu'un sépulcre. » — Bref, sa profonde expérience lui laisse entrevoir la possibilité d'achever sa carrière ailleurs que dans la terre de ses pères.
Passons maintenant à la description de ma petite caravane.
D'abord s'avance, avec toute la dignité de son titre d'abban, notre guide Raghe, drapé dans sa toba. Il a la tète nue, mais ses pieds sont chaussés de sandales. Un long poignard à manche de corne est passé ostensiblement dans sa ceinture. De sa main ^droite il tient une lourde lance, dont le bois est garni de fil métallique et dont il se sert en guise de bâton. Vn bouclier rond en cuir couvre son bras gauche, et, comme il a des prétentions à la piété ainsi qu'à la science religieuse, il porte sur une de ses épaules un musalla ou tapis de cuir destiné à ses prières, tandis que de l'autre côté est suspendu le weri, flacon d'osier contenant l'eau des ablutions. Il est suivi de (juelques hommes de sa tribu qui rapportent de la ville les marchandises qu'ils y ont achetées, et qui conduisent un jeune chameau
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qu'ils ont la maladresse de perdre dès les premiers jours de marche.
Immédiatement après Raghe et sa troupe viennent mes deux cuisinières Samaweda Yusuf et Aybla Farih (1). Ces aimables personnes, que j'ai décorées des noms plus poétiques de Schéhérazade et de Dinarzade, sont âgées d'environ trente ans et jouissent d'un embonpoint respectable, car dans chacune d'elles on pourrait trouver l'étoffe de trois femmes ordinaires. Leur courage à supporter la fatigue du voyage est vraiment admirable. Pendant la marche, elles portent les pipes et le tabac, elles guident les chameaux et les font avancer à grands coups de fouet. Elles replacent les ballots s'ils viennent à se déranger ; et jamais, lors même qu'elles sont malades, elles ne consentent à monter sur nos bêles de somme. Arrivées au lieu de la halte, elles déchargent les chameaux, disposent les ballots en demicercle et plantent la tente au-dessus d'eux. Ensuite, elles font cuire le dîner, préparent le café ou le thé, et se rendent utiles de mille manières. Elles bivaquent hors de notre tente, la modestie ne permettant pas aux deux sexes de se mêler; et durant les froids les
(1) Le premier nom est celui de la femme; le second, celui de son père.
plus sévères, elles ne portent d'autres vêtements qu'une coiffe et une vieille robe. Leur voix singulièrement douce contraste agréablement avec le rude accent des hommes. Au commencement, elles étaient fort embarrassées en ma présence; mais peu à peu leur timidité a disparu, et leurs plaisanteries, plus naïves que réfléchies, ont souvent égayé la route. Pour remédier à leurs plus grandes fatigues, elles recourent uniquement k l'usage du jogsi, expédient pratiqué aussi en Arabie. Chacune d'elles, tour à tour, s'étend à terre de toute sa longueur et se couche sur le ventre, tandis que l'autre monte debout sur son dos et piétine pendant quelque temps sur toutes les parties du corps de la patiente. Après cette cérémonie, elles se trouvent étonnamment soulagées. Toujours près de ces dames, marche, à titre d'écuyer, un jeune garçon de Zayla, qui, privé d'un œil, est appelé sans pitié le Calender (1). Il prie souvent; sa conduite est irréprochable; mais il a conçu à l'égard de la discipline féminine des opinions si rigides, que sans notre intervention, il croirait de son devoir de rouer de coups les aimables personnes (ju il accom-
(I) Allusion ai" conte des TroisCalesders borgnes, dans les Mille et une yuils.
pagne. Aussi le déteslent-elles cordialement; ce qu'il n'ignore pas.
Schéhérazade mène le chameau de tête et Dinarzade vient ensuite, en se servant du tuyau de mon chibouque en guise de bâton. Cette dernière, qui a été à Aden, soupçonne qui je suis réellement : ses petits yeux noirs ne rencontrent jamais les miens, et fréquemment, avec une timidité affectée, elle détourne son noir visage. Liés les uns aux autres par la queue, les chameaux sont vigoureusement battus toutes les fois qu'ils veulent s'arrêter. La caravane se termine par une femme bédouine conduisant un âne. Cette arrière-garde est convenable, car les chameaux refusent d'avancer s'ils sont suivis par un cheval ou par une mule. Un pauvre petit mouton, présent du Hadji, court et se joue autour de la katilah. Il était devenu tellement familier, que j'avais recommandé qu'on l'épargnât ; un jour cependant, il se trouva que le malheureux animal formait le menu de notre dîner.
A côté de la file des chameaux, mes trois aides de camp, montés sur leurs mules, représentent la fleur de l'élégance somalienne. Leurs chevelures bien graissées brillent d'un éclat plus qu'ordinaire; leurs tobas splendidement blanches sont bordées d'un roucfe écla-
tant; leurs boucliers tout neufs sont recouverts d'une enveloppe de toile; leurs lances, dont le bois est huilé, noirci et poli, se balancent sur leurs épaules. Ils ont déposé sur les chameaux leurs fusils avec ma carabine, parce que ces armes étrangères, bonnes à montrer à Zayla, seraient, selon eux, un sujet de ridicule dans le Somali. C'est en vain que je leur représente que dans mon pays, où les arcs et les flèches sont abandonnés aux femmes, la lance ne sert qu'aux corps de réserve, qui ne doivent pas être appelés à combattre; le préjugé l'emporte sur mes paioles, et ils préfèrent les armes de leur jeunesse. Leur manière toute particulière de se tenir sur leurs mules rappelle le vieux style d'é{(uitation du roi Louis XV. Pour étrier, ils n"ont qu'un anneau de fer admettant seulement le gros orteil. Je les suis, monté sur ma belle mule blanche, dont la selle recouverte d'un tapis galonné offre une certaine apparence. Mon fusil à deux coups est couché en travers devant moi, et deux étuis de drap grossièrement fabriqués à Zayla renferment mes revolvers.
Nous marchions droit au sud, en longeant la côte sur une plaine d'alkivion sillonnée par les lits desséchés de nombreux torrents, parsemée d'efflorescences nitreuses et couverte de cette végétation saline si commune dans le
désert d'Arabie. La largeur de la zone située entre la montagne et la mer est d'environ 45 milles (18 lieues). Quand on se rapproche des premiers contre-forts, on trouve une herbe plus abondante et des groupes d'acacias. Après les pluies de la mousson, toute cette plaine est verdoyante ; pendant le reste de l'année, au contraire, elle n'offre aux bestiaux qu'une herbe rare et desséchée. Le pays appartient à un clan des Eesa, celui des Mummasan. Comment ces Bédouins peuvent vivre dans une pareille fournaise est chose vraiment inexplicable. Quoique nous fussions au mois de décembre, mes bras furent complètement pelés par le soleil et mes compagnons haletants, renouvelant les imprécations des Atlantes d'Hérodote, maudissaient, chaque malin, le lever de l'astre du jour. Quand les gens de la ville sont forcés, durant les jours d'été, de traverser cette région brûlante, ils se couvrent de tobas mouillées qu'ils trempent, chaque demi-heure, dans l'eau de la mer. Et cependant, il arrive parfois qu'ils succombent à la soif fatale engendrée par le simoun. Quelques semaines de sécheresse suffisent pour faire mourir la moitié des troupeaux.
Dans l'après-midi, notre abban et une femme de sa troupe accomplirent leurs abhi-
lions; puis ils firent leur prière avec une certaine ostentation. Le résultat de cette démonstration n'ayant pas, sans doute, satisfait leur attente, ils ne la répétèrent plus. Vers le coucher du soleil, nous passâmes à côté d'un bouquet d'arbres ombrageant une fontaine nommée AYarabod , ou le Puits de l'hyène. C'est la première station des voyageurs qui de Zayla se dirigent vers l'intérieur du pays. De ce point six petites marches suffisent pour atteindre la montagne. Une demi-heure plus tard, nous dépassâmes une seconde station appelée Hangagarri, laquelle consiste en un puits fort rapproché de la mer. Là, de nombreuses lumières brillant au milieu de l'obscurité nous annoncèrent que nous étions arrivés chez les Eesa. A huit heures, nous avions atteint la troisième station ; mais les chameaux, se couchant sur la terre, refusèrent absolument d'avancer. Raghe, qui prétendait apercevoir les feux de son clan, voulait continuer la marche. Son opiniâtreté, toutefois, dut céder à celle de nos bêtes de somme, qu'il fallut décharger et laisser paître, en prenant seulement la précaution de les entraver. Puis, ayant allumé notre feu, nous préparâmes notre frugal souper de dattes.
L'air était frais et pur ; après la dévorante chaleur du jour, la brise de la nuit était déli-
cieuse. Un mois de réclusion dans l'étroite enceinte de Zayla me faisait trouver dans la vue de la plaine un charme inexprimable. Le bruit de la vague qui venait mourir sur la plage me disposait à un doux repos. Je me voyais enfin engagé dans mon entreprise, et je sentais qu'il fallait en accepter résolument tous les hasards. Plaçant mes pistolets à mes côtés, je me fis un oreiller de la crosse de ma carabine, et je me disposai au sommeil, sans rien éprouver de cette appréhension que le voyageur au cœur le plus ferme ressent avant le départ. Telle est la différence qui existe entre l'imagination et la réalité, entre l'anxiété et la certitude. Pour les hommes doués d'une pensée active, ce qu'on prévoit va toujours au delà de ce qui arrive. Voilà pourquoi tel homme qui subit un sentiment de crainte avant l'événement retrouve toute son énergie quand il se trouve en face du danger.
La Fin-des-Temps s'offrit pour faire la garde pendant la nuit. L'aurore brillait à peine quand notre sentinelle nous éveilla. Les femmes chargèrent les chameaux, et nous reprîmes notre marche à travers la plaine. Lorsque vint le jour, nous nous trouvions transportés dans une espèce d'Arcadie somalienne, dont le charme toutefois était singulièrement diminué par l'eau saumâtre et par le simoun. Des
bergers sifflaient (l) en portant dans leurs bras les nouveau-nés de leurs troupeaux, ou bien, la lance à la main, ils menaient au pâturage de longues files de chameaux, qui tantôt balançaient nonchalamment leurs têtes de vautour, et tantôt se jouaient lourdement en se mordant les uns les autres. A leur tète marchait un patriarche, au cou duquel était suspendue la clochette de bois, dont le son était destiné à empêcher le troupeau de se disperser. Les chamelles étaient suivies de leur progéniture ; car Thiver ici est la saison de Télève. De petites bandes de moutons à toisons blanches et à têtes noires étaient dispersées dans la plaine, dont l'herbe avait jauni sous l'action du soleil. Des troupeaux de chèvres allaient chercher les buissons, sous la conduite d'enfants couverts d'un vêtement de peaux; des femmes habillées de la même foçon les accora-
(1) Les Arabes délestent le sifflement, qu'ils tiennent pour cire le langage des génies. Quelques-uns assurent qu'il faut quarante jours pour purifier la bouche de riiomme qui a siffle; d'autres ajou'enl (juc l'inspiration de Satan peut seule délerniincr une créature humaine à produire de pareils sons. Les Semais ne partagent pas ce préjugé. De même ijue les Cafres, ils passent la journée entière à siffler leurs troupeaux, et ils varient leurs signiiux en changeant la note. Ils sont même fort habites à imiter le chant des oiseaux.
pagnaient, les unes en mâchant des écorces d'arbre, les autres en filant les fibres d'une plante rampante nommée sug-siuj, afin d'en faire des cordes et des nattes pour les tentes. Armés de la houlette, les jeunes garçons portaient sur leur tète les seaux à lait; d'autres conduisaient des béliers attachés avec une courroie blanche. Quelques-uns jouaient avec les chiens; car ces fidèles animaux, dédaignés par les habitants des villes, sont appréciés par les Bédouins comme ils le méritent. De tous côtés on voyait l'agile gazelle, fuyant l'approche de l'homme, bondir au-dessus des buissons, tandis que de grands aigles et des bandes de vautours, prenant leur essor, promettaient au voyageur la proximité des habitations.
De nombreux sentiers se croisant en tous sens annonçaient le voisinage d'un lieu populeux. Bientôt des hommes sortant de leurs huttes construites en forme de ruche témoignèrent la satisfaction que leur causait notre arrivée ; car la tribu ennemie des Ilabr-Awal les avait récemment menacés « de venir les manger. )) Nous avancions avec précaution parmi les chamelles, qu'il faut se garder d'effrayer lorsqu'elles sont accompagnées de leurs petits, et, vers huit heures, nous arrivions au kraal de notre guide, dont l'emplacement, situé à vingt-deux milles de Zayla, marque
la quatrième station qu'on nomme Gudinguras. Ilaghe disparut, et les Bédouins s'assemblèrent pour nous contempler. Schéhérazade et Dinarzade allèrent dans le village chercher des pieux pour les tentes ; elles rangèrent ensuite" notre bagage de manière à former une enceinte circulaire, disposèrent notre \Nigwam, préparèrent nos lits à l'ombre, et demandèrent à haute voix qu'on leur apportât du lait aigre et du lait doux. J'avais entendu plusieurs fois les hommes armés de lances dont nous étions entourés répéter le mot faranj (franc), qui me parut de mauvais augure. Quoiqu'il n'y eût aucune apparence de danger, je jugeai qu'il serait utile de produire immédiatement quelque impression salutaire. Comme les Bédouins avaient commencé à se moquer de nos armes, le Hammal les invita à nous donner pour but un de leurs boucliers, ce qui les lit rire plus fort, sans qu'ils voulussent cependant accepter répreuve. Sur ces entrefaites, un grand vautour brun vint s'abattre à vingt pas de nous. Les Somals détestent le (jurijur, parce que, disent-ils, il achève les mourants sur le champ de bataille et dévore les morts. Le coup de fusil dont je renversai l'oiseau excita un cri de merveilleuse surprise, et quelques-uns des spectateurs, ayant vu la balle faire jaillir le sable, se mirent a sa recherche. Rechargeant
aussitôt mon arme avec du gros plomb, dont les Bédouins ne connaissaient pas l'effet, j'abattis un second vautour au vol. De nouvelles exclamations saluèrent cet exploit prodigieux. Les femmes criaient : « Voyez, voyez ! il fait descendre les oiseaux du ciel ! » Un vieillard, plaçant gravement dans sa bouche l'index d'une de ses deux mains, loua solennellement Allah et lui adressa une prière , afin d'être préservé d'un pareil sort. En un mot, le résultat fut si complet, que je résolus d'avoir toujours désormais un des canons de mon fusil chargé à gros plomb. C'était évidemment la meilleure réponse à faire, quand je viendrais à entendre le mot faranj.
Nous passâmes la journée entière dans notre tente, devant laquelle de nombreux Bédouins à tête laineuse, observant avec attention tous nos mouvements, se tenaient opiniâtrement accroupis sur leurs talons, avec leurs lances à la main. Avant midi, je fis baisser notre portière en nattes, précaution indispensable toutes les fois qu'il était nécessaire d'ouvrir un coffre ou un ballot. Nous bûmes du lait et nous mangeâmes du riz, avec accompagnement de kavvurmah (1). Vers midi, la foule se retira
(1) Tranches de viande séchées au soleil, découpées en pelils morceaux et cui(es à l'iuiile, de manière à pouvoir être conservées et portées en voyage.
pour dormir, et, mes compagnons ayant imité cet exemple, j'en profitai pour tracer quelques esquisses et pour écrire des notes. Revenus de bonne heure à notre porte, les Bédouins reprirent leur manière muette de solliciter un cadeau de tabac. Chaque homme, après en avoir reçu une poignée, se leva lentement et se retira. Le vieillard que mon fusil avait si fort etfrayé sollicita instamment une recette pour guérir son chameau malade. L'ayant obtenue, il nous bénit en prononçant un discours qui ne dura pas moins d'une demi-heure, et qu'il conclut en crachant sur nous, par forme d'heureux souhait. Il est toujours bon pour le voyageur de se concilier ces ^'estors, dont la longue expérience est entourée d'un respect profond chez tous les peuples sauvages.
Le soir, je pris mon fusil et, suivi de la Findes-Temps, je me mis en quête du gibier ; mais la présence de Thomme et des troupeaux l'avait éloigné. Pendant notre excursion, nous rencontrâmes la tombe d'un guerrier Eesa; couverte d'un monceau de pierres, elle mesurait environ dix pieds de longueur. Deux espèces de bornes, auxquelles on avait suspendu les seaux à lait du défunt, indiquaient la position de la tête et des pieds. Le pourtour du petit monticule était protégé par une haie d'épines, dont l'étroite entrée était décorée de
trois blocs de pierre, indiquant le nombre des ennemis tués par le brave. Au delà de ces trophées, un toit d'épines, soutenu par quatre poteaux, était destiné à abriter les parents du mort, lorsqu'ils venaient manger, pleurer ou prier devant la sépulture.
Je séjournai vingt-quatre heures à Gudingaras, afin d'assister au départ d'une tribu. Le 50 novembre, avant l'aurore, le Stentor de la peuplade, se plaçant sur un monticule, se mit à crier : « Rassemblez vos chameaux! « chargez tout ce que vous possédez ! nous « allons partir ! » Vers huit heures, nous nous plaçâmes à la suite de l'arrière-garde. Le spectacle était entièrement nouveau pour moi. Aidés par leurs familles, cent cinquante guerriers armés de lances chassaient devant eux leurs troupeaux, dont l'ensemble montait à deux cents vaches, sept cents chameaux et onze à douze mille moutons ou chèvres. Trois hommes seulement portaient la plume qui distingue les braves; mais plusieurs autres étaient décorés du bracelet d'ivoire, dont la signification est équivalente. Les malades, et il s'en trouvait un assez grand nombre, parce que la dyssenterie sévissait alors, étaient placés sur des chameaux. Secondés par les chiens, les petits garçons guidaient les jeunes chameaux, forçaient les veaux rétifs à suivre
la marche et retenaient par la jambe les moutons vagabonds. Les agneaux et les chevreaux étaient confiés aux petites filles, dont les sœurs plus âgées avaient la garde des chameaux qui étaient chargés des ustensiles et des provisions du ménage. Les matrones suivaient, portant leurs enfants sur leur dos. Tous paraissaient redouter singulièrement Tattaque des Habr-Awal; aussi fus-je prié de prendre le poste d'honneur à l'avant-garde, et Ton me demanda avec anxiété si j'avais « mon feu )> avec moi. Quand les jeunes garçons perdaient leur temps à jouer ou à se quereller, leurs pères les menaçaient de les donner à manger à l'ogre, c'est-à-dire à l'étranger blanc. Et si les femmes me voyaient approcher, elles s'écriaient : (( Voici le vieillard qui sait tout (1) ! » Après avoir côtoyé la plage pendant deux heures, j'allai avec la Fin-des-Temps reconnaître le lit d'un torrent qui, descendu des montagnes, traverse la plaine et va se jeter dans la mer. Son cours est dominé par une longue ligne de gracieux tamarins dont le vert foncé se détachait brillamment sur la surface jaunie de la plaine et sur la voûte azurée du
(I) F.e lilrc do vieillard est ici purement honorifique el s'jjccorde indépendamment de Tàge: c'est l"équivalenl du litre de clicik parmi les Arabes,
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ciel. Ces rivières sont les Édens du désert. Leurs bords sont garnis d'acacias de forme et d'espèce diverses. De longues lianes à fleurs blanches entourent le tronc des arbres, en relient les branches les plus hautes, et retombent ensuite en guirlandes sur la terre. Les plantes parasites abondent ; elles forment des dômes de verdure impénétrables au soleil, sous lesquels le voyageur étonné aperçoit une herbe verte et fraîche. Les campanules du loxia s'agitent au souffle de la brise, et dans le bosquet se fait entendre le chant d'oiseaux au plumage de mille couleurs. Le fond du torrent est recouvert d'une couche de sable éclatant de blancheur, oîi brillent le mica doré, le quartz gris, le porphyre rouge et le granit bleu. Au milieu quelquefois s'élève un îlot, qu'entoure une barrière d'épines, dont l'épaisseur protège des buissons de jujubiers ou bien un groupe de hauts acacias. Une longue bordure de vertes coloquintes revêt intérieurement la double rive du fleuve desséché. Des broussailles indiquent l'emplacementdes puits, et près d'elles on aperçoit, soutenue par quatre piquets, la peau de bouc qui sert d'auge aux bestiaux. Là, dès que les troupeaux se sont éloignés, on voit accourir la jolie gazelle; les traces de la queue du serpent sont empreintes sur le sable, et lorsque vient la nuit,
le lion, le léopard et rélépliant arrivent tour à tour. Dans la plaine des Somali le puits n'est pas le lieu des rencontres pacifiques : aucun homme ne s'y arrête au delà du temps nécessaire; pas une femme ne se hasarde à le visiter, et le prudent voyageur' se garde bien de planter sa tente trop près de cette place, où se succèdent incessamment des ennemis de toute espèce.
jSous nous étions assis sons un arbre pour voir la tribu traverser le torrent. Dès que le défilé eut cessé, nous remontâmes sur nos mules, et, après une course de deux milles, nous atteignîmes un endroit nommé KuranyaU (la Place aux fourmis), où s'élevaient déjà les wigwams des nomades. Ce point est situé à huit milles au sud-est de Gudingaras. Le puits le plus voisin, celui d'Angagarri, est tellement distant, que les bestiaux partis de grand matin pour aller s'abreuver ne revenaient que le soir.
A mon arrivée au camp, je trouvai ma tente prête ; mais mon absence avait mécontenté le Hammal ainsi que le Long Guled, qui jugèrent à propos de montrer leur mauvaise humeur. Le Calender lui-même laissait voir des dispositions à la mutinerie. La Fin-des- Temps, qui ne perdait jamais l'occasion de nuire, murmura à mon oreille ce vieil adage oriental : « Méprise ta femme, ton fils et ton
serviteur, sinon ils te mépriseront. « Je n'avais pas besoin de ce conseil pour être disposé à réprimander sévèrement mes gens ; car rien n'est pire pour un voyageur, surtout en Orient, que de supporter l'indiscipline.
jNous finies lialte tout le jour à Kuranyali, occupés à préparer une provision d'eau et de lait pour les deux longues marches que nous avions à faire dans le désert avant d'atteindre le pied de la montagne. Le ciel étant chargé de nuages, les hommes prièrent pour obtenir de la pluie; mais ce fut en vain. Vers midi, une brise de mer vint seulement nous rafraîchir le visage et souleva dans la plaine de hautes colonnes de sable.
La chaleur nous retenait dans notre tente, qui était continuellement encombrée de visiteurs affamés. Pressé par les gens de sa tribu, Raghe devint fort importun, en demandant tantôt du tabac, tantôt du riz ou des dattes, lantùt des provisions quelconques. Le Prophète eut grandement raison quand il promit aux pauvres un paradis oi^i l'on ne ferait que boire et manger. Qu'il soit Arabe ou Africain, le Bédouin, toujours affamé, ne songe qu'à son estomac, et les meilleurs rêves sont ceux qui lui promettent l'entière satisfaction de son appétit... Et cependant, de même que les Abyssiniens, les nomades du désert de Zayla
sont d'une incroyable délicatesse en ce qui touche leur nourriture. Ils dédaignent l'excellent poisson que la Providence a placé sur leurs côtes. A lïnstar des Cafres, ils comparent sa chair à celle du serpent. « Ne me parle pas avec cette bouche qui a mangé du poisson ! )) est une injure fort commune parmi les Bédouins. Vous êtes également méprisé si vous goûtez la chair d'un oiseau quelconque. Certaines parties du mouton excitent la même répugnance. Les Somals du nord sont les seuls qui acceptent pour aliment la gazelle, le lièvre et quelques autres espèces de gibier. Loin d'ailleurs de s'enorgueillir, comme l'Arabe, de sa frugalité, le Bédouin de ce pays mesure, au contraire, la virilité à la vigueur de l'appétit. On apprend « au fils du Somal, » dès qu'il a des dents, k dévorer deux livres du mouton le plus coriace, et mieux encore. Que si son appétit le trahit, on le raille, et on le déclare un enfant dégénéré.
Le lendemain, vendredi 1^^ décembre, j'informai Tabban que nous voulions partir de bonne heure dans l'après-midi. Je l'avertis de tenir son escorte prête et de se pourvoir de l'eau nécessaire pour une longue marche. Il me le promit et se retira. Vers trois heures, les Bédouins, toujours armés de leurs lances et de leurs boucliers, s'assemblèrent autour
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de notre tente, et une conférence officielle s'engagea; car dans ce pays c'est le préliminaire indispensable de toute résolution importante. Ragtie, dans une longue harangue, nous déclara que la tribu nous fournirait toutes les provisions dont nous avions besoin et qu'elle nous assisterait dans notre entreprise; mais, d'après la manière dont il fut écouté, il devenait évident qu'on voulait retenir sinon nos personnes , au moins nos étoffes et notre tabac. Un des assistants, avec une emphase malveillante, répondit qu'il n'avait rien vu du tabac ni des marchandises de cette caravane, et que dès lors il ne comprenait pas pourquoi il lui viendrait en aide. Aux applaudissements qu'excita cette remarque nous répliquâmes en demandant ce que la tribu avait fait pour mériter nos cadeaux. Sur quoi il fut immédiatement reparti : « A qui donc appartient le pays? )) Il était arrivé d'ailleurs qu'un Bédouin, épris des charmes de l'aimable Schéhérazade, lui avait proposé de l'épouser, lui promettant pour douaire une chamelle. La dame ayant temporisé, parce qu'elle n'osait exprimer un refus positif, le poursuivant avait laissé voir une certaine velléité de regarder le consentement de sa belle comme une considération fort secondaire. Nos mules avaient été envoyées au puits, avec ordre de revenir avant
midi, et à quatre heures elles n'avaient pas encore reparu. Je sortis alors de ma tente, et, m'asseyant en plein soleil sur une peau de vache, j'ordonnai à mes gens de charger les chameaux, malgré les représentations de Tabhan et Tintervention d'une cinquantaine de Bédouins. Commeje persistai à vouloir partir, ils devinrent plus insolents et finirent par déclarer que tout ce que nous avions apporté leur appartenait en qualité de possesseurs du sol. Sans chercher à nier ce droit, nous les menaçâmes tout simplement de certains maléfices qui les rendraient infailliblement victimes des Habr-Awal et des bêtes féroces, eux, leurs femmes, leurs enfants et leurs chameaux. Cette menace les calma sur-le-champ, et alors intervint le vieillard qui avait craché sur nous pour assurer notre heureux voyage. D'une voix cassée par Tàge, il avertit ses compatriotes avec véhémence qu'il n'était pas bien de retenir ces étrangers. La foule l'écouta avec respect, et, après un moment de silence, les Bédouins se dirent entre eux : « Obéissonslui, car il est près de sa fin. « Les mules arrivèrent, mais l'escorte promise à Zayla ne se montrait pas. Cinq ou six pauvres diables s'étant offerts pour nous accompagner pendant quelques milles, nous déclinâmes poliment leur offre, nous bornant à réclamer avec insig-
tance la présence de notre abban et de trois de ses parents. Quelques hommes ayant encore voulu s'opposer à notre départ, le vieillard prit de nouveau la parole et les réduisit au silence par une réprimande sé#re. Nous prîmes congé de lui en lui adressant nos remercîments et en lui laissant une petite provision de tabac, en retour de laquelle il nous donna sa bénédiction. Montant alors sur nos mules, nous nous mîmes en marche, accompagnés pendant plus d'un mille par une troupe nombreuse de jeunes garçons qui, parfaitement nus, mais armés de petites lances, d'arcs et de flèches, nous poursuivaient de leurs cris et montraient toute lïmpudence de leur âge. Ces petits vauriens, s'étaiit aperçus des prétentions malheureuses delà Fin-des-Temps en fait d'équitation, se moquèrent tellement du maladroit cavalier, que, pendant quelques moments, j'eus à craindre une véritable querelle.
Jusqu'alors, pour satisfaire aux convenances de notre abban, nous avions côtoyé la mer ; il fallait maintenant prendre la direction du sudouest, afin de pénétrer dans l'intérieur. Vers la fin du jour, nous nous trouvions de nouveau dans la plaine, dont la surface brûlée par le soleil se terminait à l'horizon par le rideau azuré des montagnes. Les Somals n'é-
prouvent pas cette crainte superstitieuse de la nuit que montrent les Abyssiniens et les Arabes ; mais, à l'approche des ténèbres, notre abban laissa voir une peur exclusivement terrestre de^ maraudeurs, des scorpions et des serpents. Ces derniers, en effet, quoique rares dans les villes, abondent dans le désert et sont fort à redouter pendant la nuit. Leur morsure est souvent mortelle ; aussi Tacte de tuer un serpent passe chez les Bédouins comme presque aussi méritoire que celui de tuer un infidèle. Quant à la piqûre du scorpion, dont je puis parler par expérience, c'est une blessure des plus dangereuses , surtout pendant la chaleur. J'avais pris la précaution d'attacher au-dessus de mes chevilles ces cordons de laine noire dont les Arabes se servent comme ligature immédiate en cas d'accident. Une bonne provision d'ail et d'opium, considérés l'un et l'autre comme des remèdes puissants, raffermit le courage de ma troupe, dont les terreurs n'étaient pas entièrement imaginaires, car, pendant cette même nuit, la belle Schéhérazade faillit marcher sur une vipère.
La plaine que nous traversions était parsemée de trous sans nombre, qui servent de retraite à de gros rats noirs, à des lézards et à des écureuils. Le clair de la lune excitait les hurlements de l'hvène et les aboiements
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du chacal, auxquels se mêlait le cri monotone d'un pluvier rouge, tenu par les Bédouins pour un oiseau de sinistre augure. Nous avancions rapidement et en silence, faisant des haltes fréquentes pour raffermir la charge des chameaux, qui glissait sans cesse tantôt d'un côté, tantôt de l'autre. Cette marche nocturne me donna l'occasion d'observer combien est grande la faiblesse physique des Somals. Tandis que mes compagnons s'émerveillaient en me voyant porter mon fusil, ils ne pouvaient soutenir le poids de leur lance, sur laquelle ils s'asseyaient pour n'avoir pas même à l'appuyer sur leur épaule. De temps en temps ils mettaient pied à terre, parce que leur selle les écorchait ; puis bientôt ils remontaient parce que leurs jambes étaient fatiguées : en un mot, un jeune Anglais de quatorze ans aurait montré plus de vigueur que tous ces hommes faits. Une pareille faiblesse ne provient pas de l'absence d'une nourriture suffisante ; car les habitants des villes, qui vivent dans l'abondance, sont plus débiles encore : c'est une particularité de race. Lorsqu'ils sont fatigués, ils tombent dans l'agitation et deviennent incapables de supporter la soif. Cette nuit-là, quoique nous fussions menacés de manquer d'eau avant la fin de notre route à travers la plaine, nos gens perdirent par né-
gligence une de nos trois outres, en même temps qu'ils épuisèrent entièrement le contenu d'une seconde.
A onze heures du soir, après avoir parcouru douze milles en ligne directe, nous bivaquâmes dans la plaine. Le vent froid de la montagne s'était élevé et mes compagnons grelottaient. Le Long Guled était roide comme une momie. Raghe cependant s'opposait à ce qu'on fit du feu, parce que la lumière aurait pu nous trahir. Après une marche aussi longue le soulagement de la pipe était du moins indispensable, et sur ce point je refusai de céder aux représentations de notre abban.
Quelques heures de sommeil réparèrent nos forces. A cinq heures du matin, nous nous levâmes, et les chameaux furent chargés de nouveau. La matinée était glaciale ; un épais brouillard voilait l'horizon à l'orient, et la ligne bleue de la mer, exhaussée par la réfraction, offrait l'aspect d'une haute éminence, tandis que la montagne vers laquelle nous nous dirigions commençait à laisser voir ses contours. De nombreuses troupes de gazelles fuyaient devant nous en bondissant. Quelques autruches se montraient également, mais hors de la portée de la balle. A huit heures, nous traversâmes le lit d'un torrent, bordé d'une végétation dont l'abondance prouvait que le
sol était profondément imprégné d'humidité. Dftux heures plus tard, le soleil devenant insupportable, nous fîmes halte dans un autre torrent, que nos compagnons nommèrent Adad, à cause des acacias qui en garnissaient les bords. Nous étions à vingt-cinq milles de Kuranyali.
Nous étendîmes au milieu d'un bosquet de tamarins les peaux de vaches qui nous servaient de couches et nous nous livrâmes au sommeil, ayant nos armes à nos côtés, car désormais notre trace était devenue visible à tous les yeux. A midi, nos infatigables femmes firent bouillir le riz, et à trois heures, nous reprîmes notre marche vers les collines , qui avaient changé leur couleur bleue contre des teintes d'un brun foncé. Bientôt, quittant la plaine, nous nous trouvâmes sur un terrain accidenté où nous rencontrâmes des ruines nombreuses, laissées sans doute par ces popu- * lations musulmanes dont l'existence est mentionnée par El-Makrizy. Nous crûmes reconnaître les restes de plusieurs mosquées, dont la niche demi-circulaire était uniformément tournée du côté de la Mecque.
A sept heures, comme la nuit commençait, nous tombâmes sur la trace parfaitement fraîche d'une cavalcade nombreuse des Habr- Avval. Mes compagnons, à cette vue, se mon-
trèrent aussi vivement affectés que Robinson Crusoé dans son île en découvrant sur le sable de la plage l'empreinte d'un pied nu. La voix des chanteurs s'arrêta tout à coup ; les femmes poussèrent les chameaux avec un redoublement de hâte et tous se serrèrent les uns contre les autres, excepté Raghe, pourtant, qui, se tenant assez loin en avant, était tout prêt à se séparer de nous si la prudence le lui conseillait. Sans chercher à contenir ma colère , je demandai d'un ton sévère à mes gens ce qui les paralysait ainsi. La Fin-des-Temps me répondit d'une voix dolente : « La vérité, hadji, qui voit cette trace voit l'ennemi luimême ! » — Et, d'un accent où se peignait la terreur, il cita ces vers d'un poëte : « L'homme n'est qu'une poignée de poussière et sa vie n'est qu'une violente tempête. »
Il était trop vrai, d'ailleurs, que notre petite troupe, composée de neuf hommes et de deux femmes, était hors d'état de résister à deux' cents cavaliers ; d'autant plus qu'à l'exception du Hammal et du Long Guled, tout le monde aurait fui à la première charge.
Bientôt le clair de lune nous permit d'apercevoir des empreintes de pieds de chèvre et de mouton. Un examen attentif prouva qu'elles étaient toutes fraîches. Raghe nous poussa en avant avec empressement, espérant découvrir
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un kraal. Nous étions désormais parmi des ravins trop profonds et trop escarpés pour avoir sérieusement à craindre que des cavaliers voulussent nous suivre sur un pareil terrain. C'est pourquoi , vers huit heures, voyant que les pauvres femmes , dont les jambes étaient déchirées par les ronces, pouvaient à peine marcher, tandis que les chameaux se couchaient à chaque instant, j'ordonnai une halte. Malgré la prière de l'abban, un feu fut allumé et nous achevâmes notre provision de mauvais lait. Quant à l'eau, nous l'avions épuisée depuis longtemps. Enfoncés sous nos couvertures , nous sommeillâmes en plein air, toujours avec nos armes à nos côtés.
A six heures du malin, nous recommençâmes à marcher. Nous avancions péniblement, à cause de la nature accidentée du terrain. Les ronces déchiraient nos jambes et nos pieds nus ; les cailloux roulants faisaient glisser les chameaux à chaque pas. Nos Bédouins appliquèrent leur oreille sur le sol, afin d'essayer de distinguer le bruit d'un village; mais ils n'entendirent rien. Puis tout d'un coup deux ligures étrangères apparurent à quelque distance et nous tombâmes sur un kraal d'Eesa , caché au fond d'un ravin qui débouchait, non loin de là, dans le lit d'un
large torrent bordé de grands arbres, sur lesquels on voyait des milans bruns, des vautours noirs et des aigles blancs.
Comme il est d usage de ne pas entrer dans un kraal avant d"y avoir été invité, nous plantâmes notre tente à quelques centaines de pas des habitations. Bientôt les anciens du village parurent apportant de l'eau douce, du lait frais, des moutons et des chevreaux gras. Pour prix de ces provisions ils demandèrent une toba de toile de Perse, ^'ous passâmes avec eux une journée tranquille. Après Taccablante chaleur de la plaine, il nous était bien doux de respirer l'air frais de la montagne et de contempler la verdure des arbres.
Mêlés sur ce point aux Gudabirsi, les Eesa sont privés de force. Nous les trouvâmes excessivement pauvres, et quémandeurs en proportion de leur indigence. Avec leur bouche ouverte, leur regard fixe et leur chevelure en désordre, ces hommes avaient l'air de vrais sauvages. Le tapis de ma selle excita leur admiration : n'osant pas me le demander, ils vinrent, les uns après les autres, toucher et manier avec leurs doigts graisseux le merveilleux tissu. Quand nous avions à nous servir d'un ustensile quelconque , nous étions obligés de nous renfermer dans notre tente, et alors des yeux curieux venaient s'appliquer à chaque
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fente de la toile. La Fin-des-Temps lit cesser ce manège en prononçant cette exclamation, destinée à exprimer le déplaisir de celui qui la fait entendre : « Loué soit Allah ! » — Les femmes et les enfants étaient vêtus de peaux teintes d'une couleur chocolat et bordées de franges. Pour les amuser, j'abattis à coups de fusil quelques oiseaux de proie, ce qui excita des cris joyeux. — « Puisse Allah préserver ta main î — Puisse ton adresse ne pas te faire défaut devant l'ennemi ! « s'écriait-on de tous côtés. — Une vieille femme, me voyant fumer, me demanda si ce feu ne brûlait pas. Je lui offris aussitôt ma pipe, ce qui la fit fuir. — Nos compagnons disaient qu'il n'y avait pas un grain d'intelligence dans toutes ces têtes.
J'aurais voulu partir dès l'après-midi ; mais Raghe, ayant du sang à racheter chez les Gudabirsi, ne pouvait entrer dans leur pays sans y avoir un protecteur. Quand la nuit vint, nous plaçâmes encore une fois nos armes à notre portée, ta cause des lions qui infestent ces montagnes , et nous nous entourâmes d'une haie d'épines, précaution que depuis lors nous n'avons plus cessé de prendre.
La matinée du lendemain fut froide et brumeuse. Notre nouvel abban n'était pas encore arrivé. Les habitants du kraal chargèrent
leurs ânes, car dans la montagne les chameaux sont rares , et ils partirent pour aller s'établir dans la plaine. Atin de tromper les ennemis, qui pouvaient guetter leur départ, ils eurent soin d allumer des feux, qui, recouverts de fumier de mouton, devaient, même en cas de pluie, brûler et fumer pendant des semaines entières; et suivant un usage barbare ils abandonnèrent dans les cabanes désertes quelques malheureux, vieillards ou malades, destinés à devenir promptement la proie des lions et des hyènes.
Vers midi arrivèrent les deux Gudabirsi qui devaient nous escorter jusqu'au village de nos nouveaux abbans. Le plus âgé, Rirash, avait Tairsauvage, la peaunoire, les cheveuxen désordre et un regard sombre qui n'annonçait ni son excellent caractère, ni son cœur chaleureux. L'autre était un jeune homme à peau brune, qui était fiancé à la fille de Raghe. Tous deux débutèrent dans leur mission en essayant avec opiniâtreté de nous faire dévier de notre route et de nous ramener vers Test. Le prétexte qu'ils alléguaient était le danger que couraient leurs troupeaux; leur motif réel était un désir extrême de goûter notre tabac et d'avoir une part dans nos étolfes. >'ous résistâmes avec fermeté, et stimulés par le regret du temps que Raghe nous avait déjà fait perdre, nous
persistâmes à vouloir faire route à l'ouest, dans la direction des montagnes.
A deux heures après midi, notre petite caravane se mit en mouvement. Bientôt les ruines de plusieurs mosquées nous annoncèrent que jadis ce pays était habité par une population nombreuse. On apercevait au loin des troupeaux de vaches et de moutons. Descendus de la colline dans un profond ravin, nous rencontrâmes un village, dont les habitants sortirent en foule de leurs maisons pour venir nous contempler. Les uns s'écriaient: «Voyez, ce sont des rois ! » Les autres ajoutaient : « Regardez l'homme blanc; c'est le gouverneur de Zayla \ ■» — Je voulus répudier cette dignité, sachant fort bien ce qu'elle me coûterait, mais ma couleur aristocratique démentait mes paroles, et mes compagnons étaient inexorables sur ce point. Il leur convenait infiniment d'être pris pour des princes. Quoi qu'il en soit, leurs propos indiscrets et mon vêtement arabe me firent passer tour à tour pour le gouverneur d'Aden, pour le chef de Zayla , pour le fils de Scharmarkay , pour un jeune garçon, pour une vieille femme, pour un homme peint en blanc, pour un guerrier revêtu d'une armure d'argent, pour un marchand, pour un pèlerin, pour un prédicateur, pour un Indien, un Turc, un Égyptien ou
même un Français, et enfin pour une calamité vivante envoyée par le ciel ici-bas afin d'exterminer les Somals. A chaque kraal c'était une conjecture nouvelle , que mes compagnons saluaient par de nouveaux éclats de rire.
Comme les Gudabirsi , tout en exprimant leur surprise, nous poursuivaient de leurs cris afin d'obtenir du tabac, je lâchai un coup de fusil en l'air pour les disperser. A cet horrible bruit les femmes et les enfants s'enfuirent précipitamment, tandisqueleshommes, se couvrant la tète avec leurs boucliers, se précipitaient la face contre terre. Poursuivant notre route, nous dépassâmes plusieurs autres villages, dont la population était également bruyante. Enfin, dans l'un d'eux, nous trouvâmes un homme de Zayla qui nous informa que les abbans auxquels nous portions la lettre de recommandation de Scharmarkay étaient campés k trois journées de marche. On nous apprit en même temps qu'une querelle s'était élevée entre eux et leur beau-frère le gerad Adan. La nouvelle était grave; car sur la terre d'Afrique, en pareille circonstance, il est d'usage que le voyageur subisse les conséquences de l'état de guerre où. se trouvent ses abbans. >'ous continuâmes cependant de marcher en avant jusqu'à ce que la nuit fût complète,
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Je fis faire halte sur les bords d'un torrent nommé Darkaynlay. On déchargea les chameaux et on les plaça dans une petite enceinte d'épines contigué à celle où nous nous retranchâmes nous-mêmes, afin de nous garantir contre les bêtes féroces; puis, ayant achevé notre frugal repas, nous nous livrâmes au sommeil. Nous avions marché pendant cinq heures ; mais, comme le sentier que nous suivions décrivait de continuels détours, nous n'avions avancé que huit milles seulement dans notre direction.
Et maintenant, avant de quitter les Eesa, disons quelques mots de leur caractère.
Les Eesa sont à la fois légers et dociles, rusés et faibles de raison, bons et capricieux, faciles et irascibles, chaleureux de cœur et perfides jusqu'à la cruauté. Parmi eux le protecteur est capable de tuer son protégé, et quand un homme de la ville a épousé leur fille, il a grand soin de ne pas se hasarder chez ses nouveaux parents ; c'est sa femme qu'il envoie dans le désert acheter les moutons ou les chèvres dont le ménage a besoin. Traître comme un Eesa est un propos qu'on entend continuellement répéter à Zayla, où l'on ajoute que, si vous vous confiez à ces Bédouins, ils vous poignarderont d'une main en vous offrant de Tautre une tasse de lait. Ce
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qui est vrai, c'est que la conscience n'existe pas dans cette partie de l'Afrique et que le repentir ne peut y être que le regret d'avoir manqué l'occasion d'un méfait profitable. On honore un homme pour le crime qu'il a commis ; on en fait un héros si le meurtre dont il est l'auteur a été signalé par quelque circonstance atrocement dramatique. L'honneur ici consiste à tuer. Dès qu'il s'agit de sang à verser, le Bédouin devient semblable à l'hyène, et il ne faut jamais se fier à lui. En un mot, il se glorifie de toute espèce de scélératesse. Et cependant les Eesa ont aussi leurs bonnes qualités. Ils ne mentent pas, et il leur arrive rarement de se parjurer. Ils dédaignent les petits larcins commis sans violence, et, comparativement aux autres Somals, ils sont généreux et hospitaliers. Personnellement je n'ai pas à me plaindre d'eux. C'étaient des mendiants importuns, mais une poignée de t-abac en faisait toujours des amis. Ils m'ont supplié de m'établir chez eux et m'ont offert des femmes ; car , différents en cela des Arabes, ils affilient facilement l'étranger à leur tribu; après quelques jours de résidence dans leur kraal , ils me répétaient qu'il fallait que je devinsse un des leurs.