‹ Premiers pas dans l'Afrique orientaleChapitre 6 sur 15 · SUITE DU VOYAGE DE ZAYLÂ A HARAR, LA MONTAGNE · texte numérisé non relu

SUITE DU VOYAGE DE ZAYLÂ A HARAR, LA MONTAGNE

Désormais , cher lecteur , j'ai quitté les plaines du littoral et j'ai pénétré dans la première rangée de collines qui, de ce côté, forme , en quelque sorte , le seuil du grand plateau éthiopien , lequel décrit autour de la baie de Zayla un demi-cercle dont les deux extrémités touchent d'une part Tajurrah et de l'autre Berberah. L'histoire nous apprend que cette région a été successivement habitée par les Gallas indigènes, par les Musulmans venus d'Arabie, et enfin par les Somals actuels.

L'aspect de ces montagnes est singulièrement pittoresque. Leur base est granitique et micacée, avec des veines de porphyre rouge et de quartz blanc. Les couches supérieures consistent en grès brun, jaune ou gris, curieusement découpé parfois et dépouillé incessamment de toute terre végétale par les pluies de la mousson. Leur forme la plus commune est celle de cônes à sommets arrondis, que relient entre eux des arêtes plus ou moins étroites. Partout on aperçoit la verdure pâle de l'acacia, qui rappelle celle des oliviers des collines de Provence. Point d'autre végétation pendant l'hiver : c'est pourquoi les nomades descendent alors dans la plaine qui borde la mer ; mais au printemps la pluvieuse mousson transforme toutes ces pentes en riches pâturages qui attirent les populations et les troupeaux. Le trait le plus caractéristique de la contrée consiste dans ces vastes ravins dont les flancs perpendiculaires forment de gigantesques murailles. Les profondeurs en sont souvent encombrées de gros blocs de rocher détachés des sommités par l'action des eaux; et, plus souvent encore, la large couche de sable blanc qui remplit le fond du torrent oftVe une double bordure de vert d'émeraude dont l'aspect parait délicieux lorsqu'on vient de quitter les basaltes noirs et nus du dé-

sert arabe. Celte végétation exubérante signale au voyageur la terre d'Afrique ; elle est produite principalement par les jujubiers qui, atteignant ici un développement considérable, abritent sous leur épais feuillage de nombreux oiseaux au plumage de mille couleurs. Çà et là d'énormes cactus recouvrent les parois du rocher. Quelques-uns mesurent jusqu'à trente et quarante pieds de hauteur, tandis que d'autres, à l'extrémité de leurs feuilles charnues, offrent des excroissances qui ont l'apparence de têtes et de figures humaines.

Le mardi 5 décembre , nous nous levâmes à la pointe du jour : la rosée avait été si abondante, que nos vêtements en étaient imbibés. Nous commençâmes à remonter le ouady (1), dans la direction du sud, et, après une heure de marche, nous atteignîmes un monticule de pierres auquel chacun de nous, en signe de respect, ajouta son tribut. L'abban assurait que ce mazar , ou lieu de Visitation pieuse, marquait l'endroit où jadis avaient siégé les saints prédicateurs de la foi musulmane; mais La Fin-des-Temps , avec plus de sagacité, conjectura que ce devait être, au contraire, l'ancien emplacement de quelque idole des Gallas. Bientôt après, nous nous trouvions au

(1) Lit du torrent.

milieu dlnimeiises fourmilières , qui sont encore unirait distinctif de cette partie de l'Afrique. Vues de loin , elles offraient l'apparence d'un vaste cimetière turc, ou plutôt celle d'une cité en ruine. En certains endroits, ces singulières constructions affectaient la forme de ruches ; dans d'autres, c'était un assemblage de piliers qui paraissaient appartenir à un vieux portique , tandis qu'ailleurs les débris ombragés par des arbres ou recouverts par des plantes rampantes semblaient être des autels rustiques. Généralement ces monticules sont de forme conique et mesurent de quatre à douze pieds d'élévation. On les compte par centaines. Pour en expliquer le nombre prodigieux, les Somals assurent que la fourmi blanche abandonne ses habitations dès que le soleil les a desséchées , pour aller un peu plus loin entreprendre des constructions nouvelles. Le vent et la pluie commencent aussitôt l'œuvre de la ruine des demeures désertes : l'écureuil des champs, auquel se joint un gros rat brun à ventre blanc, vient promptementy travailler à son tour ; mais la destruction est lente , parce que l'argile des murailles a été rendue parfaitement compacte par les sécrétions de l'insecte. A huit heures du matin, nous sortîmes du ouady? Nos guides, tremblants de froid et de faim , étaient profondément ef-

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frayés par la perspective de rencontrer bientôt les Gudabirsi. Ils se consultaient entre eux avec anxiété. Après deux heures de marche, ils résolurent de faire halte dans un kraal abandonné et d'expédier un messager chargé de recueillir des informations. En conséquence, un de nos Bédouins, monté sur une mule et pourvu d'une outre vide, qu'il devait chercher à remplir, partit sur-le-champ.

Ayant demandé à La Fin-des-Temps quel résultat on pouvait espérer de cette mesure, il me répondit : « Les nouvelles font vivre. )) — La passion des Bédouins pour les nouvelles est vraiment extraordinaire. La population entière d'un village s'assemblera immédiatement autour du premier venu, si elle espère de lui quelque communication. Jamais le voyageur ne passera devant un kraal sans planter sa lance en terre et sans adresser aux habitants une longue série de questions. C'est ainsi que les bruits se propagent avec une rapidité prodigieuse. La guerre contre les Russes était le sujet du plus vif intérêt chez les sauvages Gudabirsi ; et j'étais à peine arrivé à Harar, quand j'y appris les désastres qu'une tempête violente avait causés dans la rade de Bombay, peu de semaines auparavant.

Notre Bédouin revint sans avoir rempli son outre, mais avec une abondante provision de

nouvelles. Je saisis ici, cher lecteur, l'occasion de vous offrir le tableau de ce qu'on appelle un palaver ou conférence officielle. Vous trouverez qu'il semble confirmer cette assertion que tous les sauvages sont orateurs.

Notre messager descend lentement de sa mule: il s'avance au milieu de la foule, puis il s'arrête en croisant ses jambes , tandis que ses mains s'appuient de part et d'autre sur des lances plantées en terre (c'est une posture favorite dans ce pays). Il se laisse ensuite glisser sur le sol pour s'accroupir; il promène son regard sur l'assistance, crache à plusieurs reprises, dépose ses armes devant lui et saisit un morceau de bois dont il se sert pour tracer sur le sable des raies qu'il efface aussitôt, car il serait de mauvais augure de laisser subsister aucun de ces signes. Les auditeurs, rangés en demi-cercle, sont gravement assis sur leurs talons, ayant devant eux leurs lances droites, dont le fer reluit au soleil. Couverts jusqu'aux yeux par leurs boucliers, ils tiennent leurs regards fixés sur l'orateur. Enfin, après un délai convenable, arrive le moment de la communication si vivement désiré. Le chef du kraal s'adresse en ces termes au messager :

— Quelle nouvelle y a-t-il?

L'homme interrogé pourrait répondre sim-

plement qu'il a découvert un puits, mais l'usage veut autre chose. Il entre donc dans un détail circonstancié, en haussant sa voix de temps en temps avec emphase et en frappant violemment la terre devant lui.

— Ce sont de bonnes nouvelles, s'il plaît à Allah !

— Wa Sidda ! — Oui , répond l'assistance sur le ton d'une litanie.

— Je suis monté ce matin sur ma mule.

— Oui.

— Je me suis mis en route.

— Oui.

— De ce côté (en indiquant la direction avec un bâton).

— Oui.

— Je suis allé là !

— Oui.

— J'ai passé le bois !

— Oui.

— J'ai traversé les sables !

— Oui.

— Je ne craignais rien !

— Oui.

— A la fin, j'ai rencontré des empreintes de bestiaux !

— Oh ! oh ! oh ! (une pause assez longue suit cette annonce si importante).

— Elles étaient fraîches !

— Oui.

— J'ai distingué des pieds de femmes !

— Oui.

— Mais il n'y avait pas de traces de chameaux !

— Oui.

— Enfin, j'ai aperçu des piquets!

— Oui.

— Des pierres.

— Oui.

— De l'eau.

— Oui.

— Un puits.

L'orateur poursuit ainsi son exposé pendant une heure au moins, en insistant sur chacune des circonstances capables de fixer l'attention de ses auditeurs. Le but de cette circonlocution est de forcer l'assistance à considérer le fait principal sous tous ses aspects, de manière à ce qu'on puisse en déduire toutes les conséquences capables de déterminer une résolution ultérieure.

A trois heures, nous reprîmes notre marche dans le ouady, et au bout d'une demi-heure nous arrivâmes en vue du puits annoncé, dans lequel une demi-douzaine de jeunes garçons étaient occupés à se baigner ou à laver leurs tobas. Bètes et gens, nous étions en proie à une soif cruelle, et plusieurs d^ntre

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nous avaient tenu des cailloux dans leur bouche durant toute la matinée. Effrayés cependant des demandes de tabac qui pouvaient nous être adressées , nos guides auraient passé outre, si je ne les avais forcés de faire halte. Nous trouvâmes trois trous creusés dans le sable ; le premier était à sec, le second ne contenait qu'une boue saumâtre, le troisième seulement renfermait une petite quantité d'eau douce et limpide, mais à une profondeur de vingt à vingt-cinq pieds. Un des jeunes gens, placé dans l'eau, remplissait un seau d'osier, le passait à un camarade posté à mihauteur, et celui-ci, à son tour, transmettait le liquide à un troisième qui, se tenant sur le bord du puits, vidait le seau dans la peau de vache servant d'ange. Après une demi-heure employée à nous désaltérer, nous sortîmes du ouady pour en éviter les détours, ce qui n'abrégea pas sensiblement notre route, parce que les cailloux qui couvraient le sol fatiguaient excessivement les chameaux, en même temps que les ronces déchiraient nos pieds et nos jambes. Nous cheminâmes ensuite au milieu de grands aloès dont les vertes feuilles, se recourbant avec grâce vers la terre , avaient quelque chose de la forme d'un chapiteau corinthien. Malheureusement elles étaient armées de pointes cruellement acérées. De

nombreuses fourmilières donnaient l'apparence d'un lieu habité à ce désert, où se voient encore les mosquées et les sépultures de l'ancienne population musulmane. L'aspect de la contrée changeait graduellement : au lieu des cônes de la région inférieure de la montagne, nous n'apercevions plus que de larges bassins et de longues pentes.

Quand le soleil commença à baisser, le Long-Guled se plaignit amèrement du froid que lui faisait éprouver le vent de la montagne. Nous passâmes à côté de plusieurs kraals dont l'existence nous était révélée par les aboiements des chiens et par les bêlements des moutons. Le pauvre Raghe, devenu désormais notre protégé, n'osait ni s'aventurer dans un village , ni bivaquer dans la campagne, exposé aux attaques des lions. Il nous poussa en avant jusqu'à ce que nous eussions atteint un kraal abandonné, où nous déchargeâmes nos chameaux, harassés par une marche de huit milles et à moitié morts de faim. Tandis que nous plantions notre tente, nous reçûmes la visite de plusieurs Gudabirsi qui voulurent se saisir de notre abban, alléguant qu'il leur devait une vache. Nous répliquâmes fièrement « qu'il était sous nos sandales; «mais comme, nonobstant cette déclaration, ils continuaient à parler avec inso-

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lence, un coup de pistolet fut déchargé audessus de leurs têtes, ce qui les rendit aussitôt rampants comme des chiens. Un bon feu, un souper bien chaud, des lits parfaitement secs, avec de joyeuses plaisanteries et quelques histoires amusantes, ranimèrent les esprits abattus de ma petite troupe. Le froid avait diminué , le ciel s'était couvert , la rosée était peu sensible, et nous aurions passé une excellente nuit, si nos mules, exaspérées par la ftiim, ne fussent demeurées dans un état d'agitation violente jusqu'à la pointe du jour.

Le 6 décembre , voulant éviter Tair glacial du matin, nous ne partîmes qu'à sept heures, espérant avant la fin du jour avoir atteint les plateaux les plus élevés de la montagne ; mais ai)rès s'être traînés pendant deux milles, nos chameaux , incapables d'aller plus loin , se couchèrent et nous forcèrent de nous arrêter dans un bassin appelé Jiyaf. Les troupeaux qui couvraient les coteaux et les oiseaux de proie qui se montraient dans les airs annonçaient la présence d'une population nombreuse. Notre tente, en effet, fut bientôt pleine de jeunes pasteurs gudabirsi qui, pour la plupart, selon la coutume de leur état, portaient leur toba nouée autour de leur cou, en guise d'écharpe. Ils nous prièrent de visiter leur village, nous promettant une génisse

pour chaque lion que nous tuerions dans la montagne. Malheureusement nous n'avions pas de temps à perdre. Les jeunes garçons furent bientôt suivis par des hommes et des femmes apportant du lait et du beurre, des moutons et des chevreaux, pour lesquels, sous prétexte de la rareté des pâturages, ils demandèrent des prix exorbitants. Tous ces gens étaient remarquables par la beauté de leurs traits, et je vis parmi eux la première femme vraiment jolie que j'eusse encore rencontrée dans le Somali. Sa tête, bien formée, était gracieusement posée sur un cou mince, que supportaient d'étroites épaules. Ses cheveux, son front, son nez étaient irréprochables. Dans ses yeux de jais et de nacre, il y avait un regard voilé plein de charme, et la légère protubérance africaine de ses lèvres donnait à sa physionomie un air d'extrême naïveté. Sa peau était d un brun très-clair, ce qui est un attrait particulier dans ces climats, et ses mouvements avaient toute la grâce qui résulte d'une parfaite symétrie des membres. La pauvre fille avait pour tout costume une mauvaise coiffe, un morceau d'étoffe recouvrant imparfaitement son buste, et un jupon de peau. Pour ornements, elle portait un bracelet d'ivoire, des boucles d'oreilles d'étain, fabriquées sans doute par quelque forgeron,

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un collier de grains de porcelaine, et enfln un talisman renfermé dans un sachet de cuir noir et usé. Comme tribut payé à sa beauté, je lui donnai une pièce d'étoffe, du tabac et un morceau de sel. Son mari était présent, et quoique ma préférence fût bien marquée, il ne laissa voir ni mécontentement ni jalousie. Quant à elle, sa reconnaissance s'exprima par son empressement à nous apporter du lait et à nous aider, le lendemain, dans nos préparatifs de départ. Je fus obligé de louer trois chameaux pour transporter notre bagage jusqu'au sommet de la montagne. Ce même soir, nous tuâmes quelques antilopes , dont la chair cuite à rétuvée nous parut passable. Après notre souper, La Fin-des-Temps insista pour que je tirasse quelques coups de fusil destinés à effrayer les lions, qui ne se montraient jamais à découvert, mais qui troublaient nos nuits par leurs rugissements.

Le lendemain, le froid était très-vif et la marche fut pénible. Il nous fallut trois quarts d'heure d'efforts, par de mauvais sentiers en zigzag, pour atteindre les plateaux de la seconde zone des montagnes. Vainement, en regardant en arrière, je cherchai à apercevoir la plaine du littoral que nous avions quittée depuis quinze jours. Le terrain coupé que nous venions de traverser bornait la vue, et un

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brouillard épais dans la même direction contribuait encore à cet effet. Devant nous se déroulait un plateau largement ondulé qui semblait s'élever dans la direction de l'ouest. Au fond de chaque vallon, je remarquais le lit desséché d'un cours d'eau invariablement dirigé du sud-ouest au nord-est. De tous les côtés j'apercevais les restes des habitations et des sépultures de l'ancienne population musulmane. Ce fut en cet endroit que, parmi les aloès, je rencontrai, pour la première fois, le célèbre waba, d'où les Somals tirent le poison violent dont ils enduisent leurs flèches. C'est un arbre vert qui dépasse rarement une hauteur de dix-huit à vingt pieds. Il croit en groupe sur les flancs des collines ou sur les bords des torrents ; et lorsqu'il est mêlé aux acacias, ce qui arrive fréquemment, son feuillage, assez semblable à celui du laurier, paraît presque noir. C'est de sa racine qu'à l'aide de procédés assez compliqués, on extrait le poison sous la forme d'une matière noire et visqueuse. Vers midi, nous dépassions un lieu nommé la Tombe-du-Cafre. C'est un carré d'environ cent pas de côté, renfermé entre des murs de pierres sèches. La tradition rapporte que jadis un chefgallas, se voyant sur le point de mourir, ordonna que cette enceinte fût remplie sept fois de suite avec les chamelles destinées à ali-

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menter le repas de ses funérailles. Cet endroit marque la quatrième station de la route directe de Zayla à Harar. En suivant le chemin qu'on nous avait forcés d'adopter, nous avions perdu dix jours, pendant lesquels la pénurie de vivres et d'eau avait réduit nos chameaux et nos mulets à l'état le plus déplorable. Tel est, au surplus, l'effet ordinaire du jehal, c'est-à-dire de la saison sèche, la pire de toutes pour voyager dans cette partie de l'Afrique.

A une heure, nous fîmes halte sous un antique sycomore appelé HalimalaJi, en mémoire d'un chef illustre des Gallas. Cet arbre séculaire étant arrivé à la période de la décrépitude, quelques-unes de ses énormes branches, détachées par les vents, sont tombées sur le sol, où elles demeurent étendues sans que personne ose les toucher, tant est grande la vénération populaire. Profondément gravés sur son double tronc, dans lequel le temps a creusé une fente assez large pour fournir un abri à cinq ou six hommes, se voient des caractères provenant d'une race inconnue. C'étaitjadis, me dirent les Somals, un lieu de prière pour les infidèles. 11 garde encore son caractère religieux, car c'est là que l'ugaz ou chieftain des Gudabirsi roule autour de son front le turban blanc, signe officiel de son autorité. Comme tout voyageur traversant le pays se croit tenu de

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visiter l'arbre crHalimalalî, il arrive souvent que les partis des maraudeurs des Habr-Awal et des Eesa du nord viennent s'y placer en embuscade, ce qui rend cette station fort dangereuse et fort redoutée.

Mon thermomètre, placé cà l'ombre de Tarbre d'Halimalah, indiquait une élévation de trois mille trois cent cinquante pieds anglais. La température me rappelait l'hiver des parties les plus méridionales de l'Italie. J'entendis là un pic frapper de son bec le tronc vénéré. Ce fut pour moi un doux souvenir des forêts d'Angleterre. Après quelques heures de repos, notre abban voulut absolument nous faire repartir; mais ma santé avait profondément souffert de la mauvaise eau de la côte, et nos bêtes de somme étaient épuisées de fatigue. C'est pourquoi, ayant renvoyé les chameaux que nous avions loués, nous nous réfugiâmes dans un kraal désert, où nous fîmes toutes nos dispositions pour passer la nuit chaudement. Nos Bédouins, grelottant de froid, jouirent de notre excellent feu autant que jamais Anglais a pu le faire dans son pays. C'était avec délices qu'ils grillaient leur visage, leurs mains et leur dos ; ils allaient jusqu'à brûler le poil de leurs jambes en les agitant à travers la flamme.

Le lendemain, 8 décembre, nous rencontrâmes plusieurs tombes des Gudabirsi. Ce

sont des monceaux de cailloux entourés par une haie d'épines ou par une enceinte de pierres sèches. De petites dalles placées intérieurement indiquent le nombredes huttes laissées par le défunt, et la présence du seau à lait, accroché à un pieu près de l'emplacement de la tête, annonce que la sépulture est de date récente. On voit aussi sur un arbre voisin la natte qui a servi à transporter le cadavre dans sa dernière demeure, tandis que plusieurs grosses pierres noircies par le feu signalent l'endroit où l'on a préparé le repas des funérailles.

Dans l'après-midi, nous trouvâmes des branches fraîchement coupées qui nous annoncèrent la présence de l'homme. Nous observâmes ensuite les empreintes d'un lion poursuivi par des chasseurs, et la trace d'un serpent qui mesurait environ cinq pouces de diamètre. Vers le soir, mes gens ayant cru voir briller des pointes de lances, je me moquai de l'effroi qu'ils témoignaient ; mais j'appris le lendemain que leurs craintes n'étaient pas entièrement imaginaires. Au coucher du soleil, nous rencontrâmes un berger qui nous jura, sur la pierrCy comme dans l'Écriture, de nous apporter du lait : ce serment, qui rappelle le culte des idoles, est le plus sacré que puisse faire un habitant du Somali. Arrivés au kraal

abandonné qui devait nous servir de gîte, nous fîmes un grand feu et nous tirâmes plusieurs coups de fusil pour écarter les lions. Deux fois durant la nuit, cependant, l'agitation de nos chameaux dans nos enceintes d'épines nous annonça rapproche des bêtes féroces.

Le samedi, 9 décembre, accompagné par Rirash et par La Fin-des-Temps, j'allai visiter les ruines de Darbiyah-Rola, ancienne forteresse où résidait jadis une reine des Gallas. Cette ville avait pour rivale une cité voisine nommée Aububah. La lutte qui s'engagea entre les deux capitales fut tellement acharnée, que leur destruction mutuelle en devint le résultat. Les Gudabirsi font remonter cet événement au temps où leurs pères habitaient encore le littoral, c'est-à-dire à environ trois cents ans. Des restes d'habitations couvrent tout l'emplacement de Darbiyah-Kola. On me montra des puits fort bien construits, mais encombrés maintenant par des broussailles, et le palais de la reine, dont les murs sont bâtis en argile et en pierres reliées par des pièces de bois. La mosquée, dépouillée de sa toiture, est un bâtiment assez vaste contenant duuze piliers carrés d'une maçonnerie grossière. La chaire ou mirhab est indiquée par un arceau circulaire d'une assez bonne construction ; mais la voix du muezzin a cessé

pour jamais de se faire entendre, et le temple désert n'est plus rempli que par l'abondante végétation des plantes grimpantes qui recouvrent les parois de ses murailles. Cet aspect était d'une tristesse inexprimable... Pendant plus d'un mille je ne trouvai sur mon chemin que des ruines.

Quelque temps après avoir quitté la cité détruite, j'arrivai sur un plateau où je m'arrêtai un moment pour contempler le panorama qui se déroulait autour de moi. A mes pieds commençait une longue plaine couverte d'un beau gazon, dont la vue aurait ranimé le courage de nos pauvres mules affamées, et pour la première fois depuis que j'étais en Afrique j'apercevais des chevaux paissant en liberté parmi les buissons. Un peu plus loin, s'ouvrait une vallée parsemée de tombeaux et couverte d'une sombre verdure. Au delà serpentait le lit jaune et desséché d'un torrent. A l'arrière-plan régnait une chaîne de collines bleuâtres et hardiment dessinées, formant le second gradin de la montagne, dans la direction de Harar. Enfin, à l'extrême horizon une lisière dorée indiquait la prairie de Marar... Je pouvais donc déjà mesurer du regard l'espace qui me séparait du terme de mon voyage;

Vers midi, nous atteignîmes un village que nos abbans gudabirsi avaient quitté le matin

même avec leurs troupeaux. >>ous nous assîmes sous un arbre, et par un coup de pistolet nous annonçâmes notre arrivée. Les anciens du kraal, s'approchant aussitôt de nous, reconnurent La Fin-des-Temps et raccueillirent comme un hôte distingué. A ses questions concernant la querelle du gerad Adan avec ses beaux-frères, ils répondirent qu'elle n'existait que dans l'imagination de ceux qui nous en avaient parlé. La Fin-des-Temps, balançant gravement sa tète, répondit avec dignité :« Ce que riiomme nous cache, Allah nous le révèle. ))— Ensuite nous nous complimentâmes mutuellement sur la pureté de nos intentions, précaution toujours indispensable chez les musulmans ; puis nous fîmes partir un cavalier à la recherche de nos futurs abbans. Bientôt survinrent quelques guerriers qui nous demandèrent si nous n'appartenions pas à la caravane qui, durant la soirée de la veille, cheminait dans la vallée. Sur notre réponse affirmative, ils nous apprirent, en riant, qu'un parti de douze cavaliers nous avait suivis pendant quelque temps avec l'intention de feindre une attaque contre nous. C'est un amusement que les Bédouins aiment à se permettre ; et quand les voyageurs se laissent effrayer, il arrive souvent que la feinte se change en une réalité. Tout récemment une troupe de mar-

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chands arabes, ne comprenant pas bien le sel de la plaisanterie, avaient tiré sur les assaillants et en avaient tué deux. La tribu fut assez raisonnable pour ne pas réclamer le prix du sang. Elle demanda seulement quelques aunes d'étoffe pour les familles des morts. Quand ce récit fut achevé, je lâchai à l'improviste un coup de pistolet au-dessus de la tète des conteurs, et je profitai de leur etïroi pour leur conseiller de chercher à l'avenir un meilleur passe-temps que celui de faire peur aux gens.

La journée s'acheva sous l'arbre. Les chameaux, les femmes et le reste de notre troupe n'arrivèrent qu'au coucher du soleil. Ils avaient employé huit heures à faire huit milles.

Le voisinage des lions nous foi'ça de nous installer dans l'intérieur du kraal, où nous eûmes à supporter à la fois les pleurs des enfants, les criailleries des femmes, les aboiements des chiens, les mouches, la saleté et l'infection. — Je saisis ici, cher lecteur, l'occasion de vous décrire un village du Somali.

Le rer ou le kraal consiste en un nombre plus ou moins considérable de huttes placées sur un terrain plat et dépourvu d'épines. Dans la montagne, il est toujours entouré d'une forte haie destinée à empêcher le bétail de s'échapper. Cette défense est doublée et triplée même dans les lieux particulièrement ex-

posés aux attaques des bêtes féroces. Malgré ces précautions, il arrive souvent que le lion parvient à briser la clôture, ou que le léopard réussit à s'y frayer un passage. L'enceinte est ordinairement pourvue de quatre entrées, que Ton bouche durant la nuit par des amas de broussailles. L'espace intérieur est partagé en divers compartiments affectés aux bestiaux de chaque espèce. Les chameaux sont placés au centre du kraal, et les chevaux, qui l'emportent en valeur sur tout le reste, sont attachés près de la hutte de leurs maîtres. De grossiers abris protègent la plus jeune partie des troupeaux contre l'ardeur du soleil et contre la brise glaciale de la nuit. Les huttes ou gurgis, généralement adossées à l'enceinte, ont la forme hémisphérique de ruches d'abeilles, et mesurent cinq pieds de hauteur sur six pieds de diamètre. Leur charpente consiste en pieux recourbés, durcis au feu, liés les uns aux autres par des cordes et recouverts par des nattes ou des peaux. L'unique entrée de la hutte est fermée par un rideau en peau ou en natte. Durant la mousson, on élève quelquefois derrière la hutte un monticule en terre destiné à la protéger contre les effets du vent et de la pluie.

L'ameublemont est aussi simple que la construction. Trois pierres forment le foyer, près

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duquel dorment les enfants, les agneaux et les chevreaux ; et comme il n'y a pas de cheminée, la fumée noircit toujours Tintérieur. Pendant le jour, les peaux de vache servant de lit sont suspendues à des cordes, ainsi que les armes et tous les autres objets qui pourraient souffrir des atteintes des rats ou des fourmis blanches. Les meubles de luxe consistent en des bouteilles d'osier élégamment ornées de grains de chapelet, de coquillages et de morceaux de cuir de couleur. La poterie étant inconnue des Bédouins, c'est avec des fibres de racine tissues de diverses manières et rendues imperméables à l'aide d'écorce réduite en poudre, qu'ils fabriquent les différents vases nécessaires à leurs usages journaliers.

Lorsque la tribu quitte le kraal, tous les matériaux servant à la construction des huttes sont placés sur les chameaux, avec les divers objets composant le mobilier. Souvent, pour purifier la place et pour tromper l'ennemi par la fumée , on met le feu aux haies d'enceinte. De là, sur les flancs des collines, ces nombreuses taches noires et circulaires qui indiquent l'existence d'une population considérable. Les voyageurs , pour la sûreté de leur campement , recherchent ces kraals abandonnés, mais ils y sont toujours en proie aux mouches et à la Vermine.

Le 20 décembre, nous fîmes halte. Ma santé était sérieusement affectée par l'extrême variation de la température, qui, de 5l<* (environ 10^ centigrades) pendant les premières heures de la matinée, s'élevait moyennement à 107*^ (environ i:2° centigrades). La population entière du kraal se pressait dans ma tente pour me voir, tout en s'excusant de son importunité, car les Gudabirsi se piquent de politesse. Hommes, femmes et enfants arrivaient en foule, apportant du lait, du beurre, de la viande et de Teau. Quelques-uns des anciens se rappelaient m'avoir vu à Berberah , et les jeunes filles, parfaitement exemptes du défaut de la timidité, voulaient absolument contempler l'étranger blanc. A cette occasion , La Fin-des-Temps me raconta qu'une dame française, ayant débarqué, il y a quelques années, à Berberah, y devint aussitôt l'objet de l'admiration générale. « Chaque mari, me disait-il, prit sa femme en dégoût, et chaque femme se prit en dégoût elle-même. )> — Je n'ai pu savoir qui était cette belle dame; mais ses charmes et son vêtement de soie noire ont produit sur les cœurs des Somals une impression si profonde, que, depuis le bord de la mer jusqu'à Harar, on parle encore d'elle avec enthousiasme.

Le lendemain, me sentant un peu restauré

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par les vingt-quatre heures de repos que je venais de prendre, j'allai, avec un nombreux accompagnement de curieux, visiter les restes de la cité d'Aububah. On me montra d'abord le tombeau du cheick , placé sous un dôme conique construit en briques mêlées de pièces de bois, comme les édifices de Zayla. Il tombe en ruine, de même que la mosquée qui lui est contiguë. Dans un caveau , nous trouvâmes trois tombes vides et quelques pierres arrondies en forme de boulet de canon. On me conduisit ensuite sur un terrain couvert d'empreintes de pieds de mules et de chevaux. « C'est là, me dirent mes guides, que s'est livrée la grande bataille qui a décidé du sort des deux villes de Kola et d'Aububah. » Près de cet endroit se trouve une seconde mosquée, dont le minaret encore debout procura au Long-Guled l'occasion de nous débiter, d'une manière fort défectueuse , un azan ou appel à la prière. Notre visite se termina par le cimetière que je trouvai très-vaste, mais qui ne me parut pas contenir des sépultures musulmanes. Quelques lignes grossièrement tracées sur le mortier qui recouvrait l'une des tombes, passèrent aux yeux de la foule qui me suivait pour être des caractères magiques. On me signala dans le voisinage l'existence des ruines d'une ancienne ville nommée

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Ahanimed; mais je ne les visitai point. Tous ces débris sont, à mon avis , autant de restes des établissements des anciens Gallas. De retour au kraal, j y trouvai enfin mes nouveaux abbans gudabirsi. C'étaient les six fils d un chef distingué qu'on nomme Ali Addah, c'est-à-dire Ali le Blanc. Ils s'appelaient Beuh, Igah, Rhayri, ^'ur, Ismaïl et Yunis. Au moment où je mettais pied à terre, ils s'avancèrent vers moi, et, me prenant la main tour à tour, ils me souhaitèrent la bienvenue. A l'exception de Beuh, qui était un homme de quarante ans, à l'air dur, tous les autres étaient des jeunes gens de bonne apparence, qui avaient un teint clair, des traits réguliers et une physionomie agréable. Sur mon invitation, ils entrèrent dans mon gurgi ; mais ils refusèrent de rien prendre, disant qu'ils étaient venus pour l'honneur et non pour le manger. Ils écoutèrent avec délices la lecture que je leur fis, à haute voix, delà lettre du hadji Scharmarkay. Je dus la recommencer deux fois pour leur complaire. — Dès lors Raghe et Rirash ne m'étant plus nécessaires, je les congédiai avec quelques cadeaux, et, dans une lettre adressée au hadji, je rendis un témoignage satisfaisant de leur conduite. Quelques négociants de Zayla qui, après une tournée mercantile dans l'intérieur, retournaient en caravane à la ville, se

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chargèrent de remettre mon épitre à leur gouverneur.

A Toccasion du départ de ces voyageurs, j'assistai à un repas véritablement homérique. En une heure, un mouton fut égorgé, vidé, dépecé et cuit dans un vaste chaudron. On le dévora immédiatement, et pour abreuver les convives, on fit couler des flots de lait. La manière de manger était aussi frappante qu uniforme. Chaque assistant, après avoir pris une pièce de viande, en plaçait une extrémité entre ses dents, saisissait l'autre bout de sa main gauche, puis, brandissant de la main droite son long poignard, tranchait, au grand péril de son nez, la portion superflue du morceau. Harcelé par les mouches, je quittai promptement le lieu du festin, pour me retirer sous mon arbre favori. La Fin-des-Temps, me voyant en proie à la souffrance, insista pour me faire essayer un remède employé fréquemment par les Somals. Il coupa deux morceaux de bois bien secs, aiguisa Tun d'eux, pratiqua un trou dans l'autre, puis, appliquant la pointe dans la cavité, il roula rapidement le premier bâton dans ses mains jusqu'à ce qu'il fût enflammé. Cela fait, il me cautérisa vigoureusement l'estomac en six endroits diff"érents, me déclarant que le feu était l'essence de la médecine.

Le jour suivant, mercredi 12 décembre, ce fut en vain que je priai les deux fils d'Ali le Blanc, qui s'étaient constitués mes guides, de prendre avec' eux leurs chevaux. Ils craignirent de fatiguer ces précieuses montures, parce que l'herbe était rare et desséchée. J'avais été grandement désappointé, lorsque j'avais vu pour la première fois ces coursiers qu'on m'avait tant vantés. Ce ne sont, pour la taille, que de simples poneys. Ils ont la tête petite, les yeux bien ouverts, les oreilles trèscourtes et les formes assez régulières; mais évidemment le sang arabe a dégénéré en eux sous le ciel d'Afrique. Ils sont doux, dociles, et même timides, comme tous les autres animaux dans cette région. L'habitude de parcourir les rochers a rendu leur pied sûr, et lorsqu'on les soumet à la fatigue, ils montrent quelques restes de la vigueur qui caractérise leur race. Les Gudabirsi vendent rarement ' ces chevaux, qui leur assurent un grand avantage dans leurs guerres contre leurs voisins, les Eesa et les Girhi, lesquels n'ont aucune cavalerie à leur opposer. Attentifs aux besoins de leur coursier lorsqu'il est au kraal, les Bédouins du Somali, dès qu'ils sont en selle, se montrent pleins de cruauté pour leur malheureuse monture. Aussi, quelle que soit la beauté d'un cheval , elle a complètement

disparu avant que sa cinquième année soit achevée. Voilà encore une différence caractéristique entre l'Arabe et l'habitant du Somali. Celui-ci, cependant, se plaît aux courses de chevaux et engage des paris considérables, qu'il soutient avec ardeur.

A huit heures du matin, je partis en avant avec les deux fils d'Ali, laissant les chameaux fatigués et les femmes à la garde de mes compagnons. Nous dirigeant au sud-est, nous parvînmes bientôt jusqu'à une arête de montagne d'où l'on jouissait d'une vue fort étendue. Derrière nous étaient les collines de Wanauli, que nous avions traversées les jours précédents et que la distance colorait en pourpre. Sur notre gauche s'élevait un groupe nombreux de cônes inaccessibles, me dit-on, ce qui signifiait sans doute qu'on ne voulait pas s'imposer la fatigue de leur ascension. Là sont les lieux de Visitation de trois saints musulmans. Au nord-ouest, on me montra quelques pics bleus appartenant au pays des Eesa. Devant nous, enfin, se développait la vallée Harawwah , derrière laquelle je pus entrevoir les sombres montagnes de Harar. Large d'environ quinze milles, la vallée Harawwah court du sud-ouest au nord-est et sépare les hauts plateaux habités par les Girhi du pays coupé qu'occupent les Guda-

birsi, auxquels elle appartenait autrefois.

De nombreux troupeaux, errant parmi les buissons, sous la garde de bergers armés de lances, m'annoncèrent la proximité du kraal des fils d'Ali, situé sur le penchant d'une des collines qui bornent au nord la vallée Harawwah. Dès que nous eûmes étendu nos couches de peaux sous un arbre, nous fûmes entourés par des Bédouins qui nous apportaient du lait, du beurre, du miel et des tranches de bœuf séchées au soleil. Après le déjeuner, j'allai chasser dans la plaine, où je rencontrai des antilopes, des écureuils des champs, et bon nombre d'oiseaux parmi lesquels le plus remarquable était un grand aigle au plumage noir, cramoisi et blanc, que les Bédouins appellent abodi ou bakiyyah. Cet oiseau, qui plane ordinairement au plus haut des airs, est l'objet d'une crainte superstitieuse. On croit particulièrement que l'enfant qu'il a touché est destiné à une mort prochaine. Toutefois, une pierre qu'on trouve dans le corps de l'abodi peut, si l'on en use à temps, sauver la victime. Cette croyance repose sans doute sur le fait que l'abodi attaque souvent les enfants, surtout lorsqu'il voit un morceau de viande entre leurs mains.

De retour au kraal, j'entamai une longue conversation avec les Bédouins. Comme ils se

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vantaient de leur adresse à se servir de leur bouclier, sans paraître comprendre qu'on pût parer les coups avec le sabre lui-même, je voulus confirmer mes explications par l'exemple. M'étant pourvu d'un bâton, j'engageai le plus habile à s'armer de la même manière et à m'attaquer. Après avoir paré tous les coups de mon adversaire, je finis par appliquer sur la partie la plus charnue de sa personne une dernière riposte qui termina le combat. Le rire des assistants fut aussi bruyant qu'unanime, et le malheureux champion se retira tout confus. Mes hôtes, pleins d'égards pour moi, mirent un gurgi à ma disposition et me comblèrent de tous les soins que put leur suggérer leur sauvage hospitalité.

Comptant partir le lendemain dès l'aurore, je rappelai à Beuh et à ses frères que le hadji m'avait promis qu'ils me fourniraient l'escorte dont j'avais besoin pour me rendre sans délai au village du gerad Adan. A mes instances iîs répondirent que, bien qu'ils fussent animés du désir sincère de m'obliger, l'arrivée de leur aîné, nommé Mudeh, rendait une consultation nécessaire. Se retii'ant alors dans le bois, ils y restèrent en conférence avec le nouveau venu pendant quatre heures consécutives, et ils arrêtèrent leur résolution, qui devint immuable. Ils ne voulaient pas, me dirent-ils ensuite,

qu'un membre de leur famille se hasardât sur le territoire du gerad ; mais ils allaient écrire à leur beau-frère, afin de l'inviter à se rendre auprès d'eux, et un cavalier partirait sur-lechamp pour aller remettre leur lettre. Ils m'assurèrent en même temps que le gerad ne perdrait pas un moment pour répondre à cette invitation. Évidemment il y avait du sang entre eux, et en pareil cas la méfiance est réciproque. Je connaissais assez déjà les mœurs du Somali pour avoir lieu de douter du succès d'un pareil message. La lettre fut écrite cependant : elle rappelait au gerad « les paroles prononcées sous l'arbre, » et elle le menaçait, en cas de refus de sa part, de lui fermer l'accès du puits salé où ses vaches allaient périodiquement s'abreuver. Vint ensuite le débat relatif aux conditions de mon escorte jusque chez les Girhi. Après avoir longtemps marchandé, il fut convenu que je donnerais à mes guides trente tobas, trois paquets de tabac et quatorze coudées de toile de coton bleu. En outre, je promis volontairement à Beuh, à titre de gratification, une de mes belles tuniques d'Abyssinie, qui lui serait remise le jour où j'entrerais dans le village du gerad.

On me proposa pour le lendemain une chasse à l'éléphant, dans la vallée de Harawwah. Mes hôtes consentaient d'avance à

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m'abandonjicr les deux tiers de l'ivoire, en se réservant le surplus avec la plume d'autruche destinée à devenir le signe de noire victoire. Il ne restait donc plus qu'à tuer ia béte. Beuh sella sa jument; Le lïammai et un Bédouin renommé pour son courage montèrent des mules. La Fin-des-Temps se tenait prudemment à l'arrière-garde, et, comme ia pensée qu'un éléphant devait courir pi us vite qu'une mule me parut le rendre profondément malheureux, je pris le parti charitable de le renvoyer au kraai.

■ — Est-ce que tu crois que je suis un poltron, ô pèlerin? me diî-il, hlcn qu'il fût évidemment dans ia y-nc de soi! cceur.

— Oui, en vcrilé, jo le crois, répliquai-je. Alors, sans montrer aucune confusion, il

pressa de ses talons les flancs de sa mule, en s'écriant :

— L'homme n'a qu'une seule vie, et il fait acte de folie quand il s'expose à la perdre.

Nous continuâmes d'avancer avec nos fusils armés, tandis que Beuh, d'une voix de stentor, entonnait la chanson de l'éléphant.

Dans le Somali comme chez les Cafres, la destruction d'un éléphant passe pour un acte dMiéroïsm.e qui donne à son auteur le droit de porter la plume d'autruche ou le bracelet d'ivoire. Quelques chasseurs emploient la

flèche empoisonnée, dont se servent également les naturels du cap de Bonne -Espérance; mais le procédé le plus général est celui que Bruce a trouvé en Abyssinie. Un homme monté sur un poney blanc galope devant Télépliant et Texcite pour se faire poursuivre par lui. Le cavalier dirige ensuite sa course de «lanière à passer devan^ quelque buisson où se tient caché un camarade qui, armé d'un large couteau bien affilé, coupe le nerf de l'un des pieds de derrière de l'éléphant. Cette blessure étant peu douloureuse, l'animal croit d'abord n'être atteint que par une épine ; il frappe la terre de ses pieds et il ne cesse de s'agiter, ce qui ne fait qu'agrandir la coupure. Bientôt, cependant, il est forcé de s'arrêter ; il tombe et on le laisse misérablement périr de faim et de soif. La queue est coupée pour servir de trophée, tandis que Tivoire n'est détaché qu'après la décomposition du cadavre. Dans le Somali , on ne cherche jamais à dompter l'éléphant pour l'appliquer à l'usage domestique.

Une abondante végétation remplissait le fond de la vallée, sillonné d'ailleurs par les canaux multipliés qu'y creusent les pluies. Des oiseaux sans nombre y poursuivaient des essaims de mouches et de papillons. Sur les terrains les i»lus élevés se développaient d'é-

normes cactus, dont les feuilles charnues, d'un l)eau vert d'émeraude, s'élevaient parfois jusqu'à une hauteur de quarante pieds, et soutenaient de larges bouquets de fleurs cramoisies. Quand ces plantes gigantesques sont rapprochées les unes des autres, elles otfrent au regard une suite de dômes qui semblent couvrir toute la surface du pays. Après une course de six heures, nous étions parvenus à la limite méridionale de ce vaste bassin. Beuh m'avertit alors qu'il était inutile d'aller plus loin, parce que notre chasse serait certainement infructueuse. A Zayla, cependant, on m'avait affirmé que dans la vallée de Harawwah les éléphants étaient aussi nombreux que des grains de sable. Les Gudabirsi, même après notre insuccès, juraient encore qu'ils avaient tué trente éléphants l'année précédente. Quelque jour, peut-être, un autre voyageur plus heureux ou plus habile réussira-t-il là où Hadji-Abdullah a si complètement échoué.

Le 15 décembre, je déterminai le vaillant Beuh et deux de ses frères à traverser avec nous la vallée ; mais, avant de partir, j'eus à apaiser une querelle très-vive. Distraite par les nombreux hommages dont elle était l'objet, la belle Schéhérazade avait oublié le soin de charger les chameaux, et l'austère Calender, avant découvert la coquetterie de la dame,

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