‹ Premiers pas dans l'Afrique orientaleChapitre 7 sur 15 · G PREMIERS PAS · texte numérisé non relu

G PREMIERS PAS

s'était enflammé d'une sainte indignation. Son œil unique bi'illait comme une escarboucle. Cette tempête s'étant entln apaisée, nous nous mîmes en marche. Les bei'gers, sur notre route, sortaient des buissons pour nous tendre la main, tandis que les femmes se criaient les unes aux autres : « Venez, venez voir ce prodige. » Je remarquai un assez grand nombre de filles dont l'âge avait dépassé l'époque ordinaire du mariage. Ce fait provient de Tisolement dans lequel vit chaque tribu, et de l'horreur qu'inspire ici l'union entre cousins. Ce jour-là, mes guides, redoutant les lions et les hyènes, voulurent absolument, malgré ma répugnance extrême, passer la nuit dans un immonde enclos qui avait servi à renfermer des troupeaux de moutons.

Le lendemain, à huit heures du matin, nous nous remettions en chemin, en prenant pour point de direction l'une de ces hautes collines isolées qu'on nomme koralay, c'est-àdire dos de selle, terme qui indique exactement leur forme, car elles consistent presque toujours en deux sommités unies par une dépression intermédiaire. Vers le milieu du jour, la température s'éleva jusquà 1:21° (50" centigrades), tandis que le matin elle n'avait été que de 50° (10" centigrades). Nous finies halle dans le lit d'un large torrent, où nous

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trouvâmes assez d'eau pour nous baigner. La chair d'un chameau (qui s'était cassé la jam])e en tombant) nous procura un excellent diner. Le même soir, nous atteignîmes la base du koralay et nous allâmes passer la nuit près d'un groupe de puits dont l'emplacement se nomme Agjogsi. Là, nous trouvâmes un kraal dont les habitants sortirent en foule pour nous examiner. Les femmes poussaient des cris d'admiration. Je m'avançai vers les plus jolies^ et je déchargeai ma carabine au-dessus de leurs têtes, en guise de salut. La foule ravie répétait : « Mod ! mod ! (Honneur à toi!) »

— A quoi nous répondions en criant : « Kulliban ! » c'est-à-dire : « Dieu vous soit en aide !»

— La nuit étant venue, les chameaux furent déchargés dans un kraal abandonné, dont la haute et forte clôture indiquait le voisinage des bêtes féroces. Les bergers du lieu nous avertirent de prendre garde à nous, car le jour précédent les lions étaient venus enlever dans sa hutte une pauvre fille dont on n'avait pu retrouver qu'une jambe. Un Bédouin, que nous avions pris à notre service pour conduire nos mules, fut chargé de faire sentinelle dans notre camp ; et, comme c'est ici l'usage en pareil cas, il passa la nuit soit à chanter, soit à simuler des dialogues en variant le son de sa voix, afin de persuader aux maraudeurs

que plusieurs personnes veillaient en même temps. C'était un spectacle vraiment sauvage que celui de ce nègre assis et criant d'une manière bizarre devant un foyer brillant, sa joie pendant le jour, sa sûreté pendant la nuit. Je trouvai que, dans l'ordre des créatures, il n'était placé que bien peu de degrés au-dessus des singes, ses cousins.

Le retard de la réponse du gerad Adan nous retint pendant quatre jours dans le voisinage des puits d'Agjogsi, et ce délai me procura l'occasion d'aller visiter le sommet du koralay. En gravissant ses pentes ardues, nous rencontrâmes un antre de lions, parsemé d'os de vache dont la fraîcheur annonçait que les maîtres du lieu l'avaient quitté tout récemment. Dans ce pays, il est bien rare que l'on aperçoive le lion, à moins qu'on ne le surprenne endormi dans quelque fourré. J'ai entendu ses rugissements pendant des nuits entières, mais je ne l'ai vu qu'une seule fois. D'après une antique tradition, les gens du Somali croient que le roi des animaux n'attaque jamais un voyageur isolé, parce que c'est un passant solitaire qui a tué jadis la mère de tous les lions. Excepté dans les ténèbres, ou bien pendant ces violentes tempêtes qui excitent toutes les bêtes féroces, le lion est ici un animal assez timide , beaucoup

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moins redouté que le léopard. Incapable de courir avec rapidité, quand il est pressé par la faim il suit les caravanes en se cachant comme le ferait un chat, jusqu'à ce qu'il ait trouvé le moment favorable. Il s'élance alors, saisit la dernière personne de la troupe et l'emporte en courant vers son antre.

De la cime du koralay, nous pouvions contempler tout le pays environnant. Plus de quarante kraals, dont plusieurs étaient abandonnés, s'otîraient à nos regards. De tous les côtés, excepté au nord-ouest et au sud-est, l'œil s'arrêtait sur des collines granitiques d'une teinte sombre. Le cours des vallées était dessiné par de longues lisières verdoyantes, tandis que les plaines étaient représentées par de larges taches jaunes parsemant le paysage. LaFin-des-Temps conçut la pensée facétieuse de me couronner roi du pays que nous apercevions. Poussant de toutes ses forces le cri de « Buh ! buh ! buh ! )> il fit pleuvoir des feuilles d'arbre sur ma tête, qu'il baptisa ensuite avec un peu d'eau tirée de la bouteille des ablutions ; puis, avec toute la solennité désirable en pareille occasion, il me ceignit le turban, marque ostensible de ma souveraineté. Heureusement cette plaisanterie n'avait aucun témoin ; car, si la troupe des Bédouins, qui s'était assemblée au pied de la

montagne, croyant à quelque pratique magique de notre part, avait soupçonné la vérité, mon voyage aurait pu trouver une fin trèsprompte.

Dans la soirée du 20 décembre, le cavalier chargé de la lettre adressée au gerad nous la rapporta sans qu'elle eût été ouverte. La sœur de mes hôtes leur faisait dire qu'ils ne devaient pas s'avancer davantage. ïl paraît que le gerad Adan allait monter à cheval pour venir nous trouver, quand ses sujets l'avaient supplie de rester, afin d'apaiser une querelle qui s'était élevée entre eux et l'émir de Harar. Nos abbans refusèrent positivement alors de nous accompagner, et Beuh avertit en particulier La Fin-des-Temps que j'avais acquis dans le pays la mauvaise réputation de vouloir tout tuer, depuis les éléphants jusqu'aux plus petits oiseaux. Un des jeunes frères, à la vérité, nous dit que nous étions les précurseurs de l'âge d'or et qu'il exterminerait tous les Girhi du monde, si le gerad osait arracher un seul cheveu de nos têtes : nous avions apiuis à savoir ce que valaient ces bravades. C'est pourquoi La Fin-des-Temps répondit sèchement que, si les paroles qu'il entendait étaient du miel, les actes dont il était témoin n'étaient que de la myrrhe. Ce reproche demeura sans réponse. — A la fin, un autre moven nous

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réussit : je congédiai Ijeiili et ses frères, avec (le nombreux remercîments, tout en laissant paraître rintention d'aller me placer sous la protection du gerad des Bertéri, ce qui aurait fait passer entre les mains d'un chef rival les cadeaux qui devaient être le prix de mon escorte jusqu'à Ilarar. La révélation de mon projet ébranla fortement mes hôtes. Ce même jour apparurent trois cavaliers, qui se trouvèrent être les fils du futur ugaz des Gudabirsi. Ce chef, vivement désireux de rétablir avec Harar les relations interrompues par de misérables querelles, m'envoyait dire qu'en raison de son estime pour le hadji Scharmarkay, il était prêt à m'accompagner lui-même, si les fils d'Ali le Blanc n'osaient pas entreprendre cette tâche. Là-dessus^Beuh devint immédiatement héroïque, ainsi que l'observa ironiquement La Fin-des-Temps. Renvoyant ses frères avec leurs chevaux et leurs chameaux, il se prépara vaillamment à devenir notre guide. D'un ton de sarcasme, je lui demandai ce qu'il pensait maintenant du danger. Pour toute réponse, il me répéta les paroles que les Bédouins du Somali m'avaient fait entendre tant de fois déjà : « A Harar, on te dépouillera de ta peau blanche. »

Dès l'après-midi du :2I, nous recommençâmes à marcher vers l'ouest. Pendant la soi

rée du lendemain, notre petite caravane s'accrut d'une pauvre fille gudabirsi , qui s'était mise en quête d'un mari. Malgré la mauvaise humeur de Schéhérazade et de Dinarzade, qui voulaient la repousser, j'exigeai qu'on la recueillît et qu'on la nourrît. Mais le matin suivant, tandis que j'étais absent, elle fut emmenée, bien contre son gré, par quelques-uns de ses parents qui l'avaient suivie.

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