SUITE DU VOYAGE DE ZAYLA A HARAR. — LA PRAIRIE DE MARAR
Le 25 décembre, au point du jour, la caravane qui devait nous faire traverser la prairie de Marar était réunie, lorsque au moment du départ nos Bédouins furent passablement effrayés par l'arrivée d'un malheureux voyageur complètement nu, qu'un parti de maraudeurs venait de dépouiller. La prairie de Marar, en effet, est un terrain neutre qu'exploitent concurremment les Eesa, les Bertéri et les Habr- Awal. Notre caravane n'avait pas grand'chose à perdre , puisqu'elle emportait seulement
quelques peaux et une petite quantité de beurre clarifié qu'elle devait échanger contre le grain des cultivateurs girhi , mais ici les pillards se contentent à bon marché et font profit de tout. Nos bêtes de somme consistaient en quatre ou cinq chameaux , à moitié morts de faim, et en une cinquantaine d'ânes aux oreilles coupées , avec leur accompagnement ordinaire de vieilles femmes. Celles-ci semblaient avoir été choisies pour leur laideur, en même temps que pour leur force. Outre les enfants qu'elles portaient sur leur dos , elles étaient chargées de fardeaux pesants , qui ne semblaient nullement les fatiguer. Nous étions accompagnés aussi par trois widads ou prédicateurs ambulants, pourvus de tous les objets nécessaires à l'exercice de leur industrie. C'étaient d'ennuyeux compagnons qui récitaient le Coran à tort et à travers, qui , à chaque instant , proposaient des fat-hah , et qui , pareils aux compagnons de Gil Blas, discutaient les questions théologiques avec une violence touchant à la frénésie. L'un d'eux, célèbre par son habileté dans l'art divinatoire, était perpétuellement consulté par mes gens. Il les informa que nous n'avions rien à craindre dans la poursuite de notre entreprise , si ce n'est l'attaque des bêtes féroces. Cette prédiction se trouva parfaitement
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juste; mais elle ne me fut révélée qu'après son accomplissement.
Bientôt nous entrâmes dans le Barr ou la prairie de Marar. C'est une de ces longues plaines qui entrecoupent la région montagneuse du Somali. Large d'environ 27 milles {Ai kilomètres) , elle est bornée à l'est par le terrain ondulé que nous venions de traverser, et à Touest par une rangée de cônes servant de contre-forts aux montagnes de Harar. Sa partie septentrionale appartient aux Eesa, tandis que, du côté du midi, elle dépend du territoire des Habr-Âwal. Sa surface, très-légèrement ondulée et couverte de hautes herbes desséchées que le vent agite incessamment, ressemble de loin à un immense tapis de velours jaune. Dans les nombreux ouadys qui donnent issue aux eaux descendues des montagnes sont d'épais buissons mêlés à une herbe dont la fraîche verdure réjouit l'œil du voyageur. Le pays est inculte cependant : l'eau et le bois ne s'y trouvent que dans le voisinage des collines; et les Bédouins les plus hardis n'osent y venir braver à la fois les maraudeurs, la chaleur brûlante du jour et le froid mortel de la nuit. Aux extrémités de la plaine seulement se rencontrent des vestiges d'anciens kraals.
Vers le soir, comme le soleil disparaissait
peu à peu derrière les collines, la couleur de la prairie prit une teinte dorée, à laquelle succéda une nuance de pourpre d'une beauté inexprimable. Les hôtes du désert commencèrent à se montrer. Des lynx forouches et des chacals engraissés par les queues des malheureux moutons (l) nous annoncèrent la proximité d'animaux d'une nature plus dangereuse. Des récits effrayants commencèrent à être débités à voix basse. On me dit que tout récemment une caravane avait perdu neuf ânes enlevés par les lions.
Quand la nuit fut venue, les ânes de nos Bédouins, légèrement chargés, prirent les devants, tandis que nos pauvres chameaux épuisés se traînaient avec peine. Nous nous tenions à l'arrière-garde, afin de les empêcher de s'arrêter. Tout à coup, ma mule, qui marchait la dernière, frissonna, dressa les oreilles et voulut détourner la tête. Jetant les yeux en arrière, je distinguai la forme d'un grand animal
(1) Dans le Soniali comme dans la Cafrerie, le chacal est singulièrement féroce. Dédaignant les débris amoncelés autour des kraals, il enlève les agneaux et les chevreaux. Son aliment favori est la queue des moulons, à laquelle il s'attache opiniâtrement, et qu'il parvient pi-c-cpic toujours à couper, laudis que la Niclime, fiappée de terreur, chercne vainement à s'enfuir.
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qui nous suivait en silence et à grands pas. Mes compagnons, croyant d'abord que c'était un homme, ne voulaient pas tirer; mais bientôt une balle de ma carabine , sifflant à travers l'air, mit en fuite un énorme lion. La terreur excitée par cet événement était vraiment amusante à observer. Le vaillant Beuh, qui se vantait d'avoir fait ses preuves dans vingt combats, leva ses bras en l'air en criant à tuetête : « Libah ! libah ! (Un lion ! un lion !) » Et pendant toute la soirée, il ne fut parlé d'autre chose.
Les montagnes vers lesquelles nous nous dirigions semblaient s'éloigner à mesure que nous cheminions à travers l'interminable bassin de la vallée. Le terrain rempli de trous fatiguait horriblement les mules et les chameaux. Nos widads, pauvres diables dont l'indigence avait été , durant tout le jour, le sujet des sarcasmes des femmes , commencèrent à réciter à haute voix le Coran, pour remercier Allah de nous avoir sauvés des périls de la route. . . Tout à coup, une large nappe de feu, courant sur le flanc d'une colline, sembla descendre vers le fond de la vallée : c'était l'herbe qui brûlait. Ces incendies , qui proviennent toujours de quelque acte d'imprudence, s'étendent souvent tort loin. Cette fois, les collines furent couvertes de fumée pen-