LIEDS
Si pâle il est venu, que ma sœur pense
« n'a-t-elle pas bu son sang, son âme et sa fiance,
et . n'est-il pas l'ombre de ses sandales et la trace de ses pas. »
Si pâle il est tombé sur ses genoux, que ma sœur pense «de quels rêve en pourpre et nefs en fleurs et rires d'enfance
n'honorera-t-il pas le déclin des yeux miraculeux sur son front las. »
Si pâle il est parti que ma sœur pense
« vers quelle tempête, quel paradis, quelle sinistre accoutumance
trouvera-t-il pas quelque douleur involontaire et plus douce que ce lent trépas. »
2l8 PREMIERS POÈMES
La mienne est belle ainsi que des vols de parfums — l'autre jour c'était comme fleur qui s'ouvre — La mienne est belle comme chairs d'anges en printemps ~ C'était l'autre soir tout le soleil sur mon cœur —
les lèvres de la mienne sont la seule caresse — les parcs spirituels se parent sous ses lèvres — Dans la clameur elle est le temple et dans la foule l'horizon l'accueil de la mienne, la bonne saison —
C'était l'autre matin dans sa tristesse la nuit d'hiver — la voix de la mienne, la féerie des sons — C'est pour la vie toute comme fleur qui s'ouvre -^ la mienne est belle ainsi que la résurrection —
CHANSONS d'amant 2ig
Ah I ce bonheur, si douloureux, pourquoi ?
Tête victorieuse, pays des fées, matité reine, piscine d'absolu, liens des baisers, dits de la reine, ah ! pourquoi cette âcreté de vos bonheurs, pourquoi ?
Voile du néant, idole de toute gemme supérieure, fin des mots bégayés dès les enfances et les erreurs, clef •qui peut fermer la blessure de vivre ou rouvrir les labyrinthes des terreurs vaines et aberrantes souffrances G vous, Tout, cette âcreté de vos bonheurs, pourquoi ?
Et vos charités qui sont acres morsures, et vos pantomimes, simulacres du divin, et toute féerie qui rit à tes soupirs en réveil, vermeil horizon, seule destinée, ultime blessure, cette âcreté de tes bonheurs, pourquoi ?
220 PRBMIKAS POÂlfSS
Filles de Bag'dad qui partez en mer sur la nef aux rames blanches,
les pèlerins tristes pleureront amers
près des rosiers aux cent roses blanches.
« Pour avoir laissé les pieux pèlerins se baig^ner dans nos yeux noirs, nous nous en allons vierges veuves éplorées dans le destin noir. »
Filles, vous alliez g-aies à la fontaine dans le sourire clair du soir ,
filles vous veniez gaies à la citerne sous les torches d'or du soir.
CHANSONS DAMANT 221
<r Las les pèlerins qui venaient de loin
pour se baigner dans nos yeux noirs Ils diront de nous : les douces infidèles
-^ nous abandonnent aux destins noirs. »
Leur nef qu'on para de cent roses blanches,
leurs rames g'uirlandées des joies des horizons,
Les esclaves parés aux couleurs de leurs visages et leur pilote, le plus sage,
les mèneront aux terres blanches comme avalanches.
(( Las, la nef sans pilote ni cordages s'en ira sombrer vers les horizons et les pèlerins ne sauront pas Forage, Forage de nos destins. »
Il est venu puis reparti ;
je le sais, son cœur grave pâtit
depuis l'instant qu'il est parti
J'étais folle comme une enfant et je jouais comme au volant de ses graves douleurs d'amant
au détour de la route encor
il voulut élever son cor
vers ses lèvres pour l'adieu encore
mais il laissa tomber son tras
et lentement se détourna
et le détour de la route l'emporta
CHANSONS d'amant 223
Quelle introuvable route me ramènera celui que j'attends pour tomber dans ses bras et chasser de mes baisers le souci qui l'enténébra.
2a4 PREMIERS POÈMES
Choses vindieatrices, passés cruels, ombres passées, sur le maintenant peureux vous vous vengez et détruisez en sa fleur pâle le bonheur triste.
Passés, vous dressez devant Télan désespéré
le mur de ouate, le mur de brume, d'autres défaites;
mémoires, vous redites la nuit froide, les soirs de victoires,
les soirs de victoires inutiles et futiles ; mémoires, vous défaites d'un doigt lassé des colliers de fêtes.
Ombre, vous vous levez et dites : c'est encore moi,
le même moi tant caressé et dans mes tresses les mêmes émois :
mes mains de nues comme autrefois
descendront vers ton cœur profond
et ne se poseront qu'à ton front
pour l'essor d'un fou désir orienté vers autrefois.
CHANSONS d'amant 225
Ah ! regards inutiles, vous redites le même lent accueil au seuil de mon palais,
le palais vacillant vers les ombres passées.
226 premibus poèmes
Le pSLge Kunrad s*est évadé pour rencontrer sa destinée — la destinée souvent s'enfuît.
Il gravit d'inutiles calvaires vit les jong-leurs et les trouvères g'alopa par monts et par vaux.
Souvent exilé des rivag-es il ne vit que le ciel et l'eau et puis les vag-ues de la mer.
Il vit l'alcôve de mirag-e il embrassa des lavandières^ des filles de roi. des bergères, de maintes lèvres il fit conquête
Mais» sous des drapeaux de nuages, sa chevauchée et sa requête inutiles vers la conquête suprême de sa destinée
Un jour, au coin du chemin Elle est venue baiser sa main — la destinée toujours revient
Lui lava ses pieds lassés puis elle essuya de sa face la poussière des chevauchées
Elle ôta ses belles lèvres
son teint mat, ses mains de fièvres
elle ôta son corps de fée
Puis prit le page dans ses bras et lui donna un seul baiser qui le vieillit de trente années
D'une caresse de ses mains elle lui décharna la face et la frappa de cécité
Au pont de TIll la charité
de ceux qui dans les jardins vont aimer
nourrit parfois le pauvre aimé.
GooqIc
OHANSONS d'amant 229
Ta beauté, ta beauté, ma sœur, qu'en as-tu fait.
Elle a glissé dans l'adversité
Mon frère, mon frère, mon âme, qu'en as-tu fait.
J'ai cherché le pur miroir où refléter ta beauté ma sœur, ma sœur, ton âme, qu'en as-tu fait.
J'ai gardé ma face royale mes amants et ma probité mon frère, mon frère, ton âme qu'en as-tu fait.
J'ai gardé ma face loyale
mon manteau et mon épée
mon âme, mon âme, ma sœur, qu'en as-tu fait.
230 PREMIERS POÂMES
L'aube revient, riche ef parfumée Le ciel, vers son sommeil, se revêt d'écarlate Mai, mains pleines de fraises et de mug'uets bénit les pauvrets, dont les cœurs battent
Quelqu'âme garde ses cicatrices
Les agiles baladins, pimpants de pourpres dalmatique
sur tréteaux et tremplins
la fée les mène de sa batte,
Gomme cygnes ondulants aux étangs galants
aux joues claires des caresses s'adressent
Tels d'incorporels séraphins les regards d'amour vibrent vile
Quelqu'âme garde ses cicatrices
CHANSONS d'amant '281
En elle comme en moi qu'il lui soit pardonné de danser à ravir les étourdit si vite .
Mon âme garde ses cicatrices.
Au paradis sur trois trônes blancs sa grâce et son enchantement
et ses suprêmes attitudes ; Lors vient Tàme en détresse qui ne peut que douloir sans cesse et plus douloir
J'avais mitre dorée et manteau de velours j'ai cilice rouge pourpre qui arde nuit et jour.
Si je revenais sur la terre j'habillerais ses pauvres nus
je soulag^erais sa misère d'une couronne à son front méconnu
Aux brousses de ma terre d'autres pauvres sont venus Demeure en ton enfer, à jamais, à toujours.
CHANSONS d'amant 233
Au paradis sur trois trônes blancs sa ^râce et son enchantement et ses suprêmes attitudes.
Roi, le sol de la patrie s'allume en désastres
Tes vignes, tes figuiers, tes oliviers, des tas de cendres ;
Parmi les lances des vainqueurs, au long* des ravines, on voit descendre
les filles des nomades en files prisonnières.
J'ai vu tes gardes prisonniers les chétifs et les captives jouaient d'agrandir leurs blessifres
les esclaves du camp barbare taillent des pagnes dans tes bannières les carcasses des chevaux d'armes pestilentent les eaux vives. Ta citadelle, ses murs ont voleté comme feuilles mortes mais deuil plus grand, encore je t'apporte
CHANSONS d'amant 2.35
La reine a suivi les vainqueurs ?
Elle pend au col d'un muletier
seul intact lors du désastre
leur allure rapide emporte leurs coeurs
vers les villes de foule aux cachettes sûres.
236 PREMIERS POÂMES
Dans ]a salle aux vitres sur la mer Les rois sont assemblés à la coupe éternelle Dans la salle au plafond d*étoiles.
Un douloureux d'avoir tant bu que Ion emporte sous un voile Un qui trébuche et que Ton cache sous un voile
Un qui meurt, et qu'on emporte sous un voile.
Et vers le seuil où plus morne se clôt la porte
les reg'ards des rois un instant distraits
mais ils demeurent auprès de la coupe éternelle dans la salle aux vitres sur la mer.
CHANSONS d'amant 287
Je sais des pas qui sont passés sur quelle souflFrance ils ont passé, eux seuls l'ignorent et sont passés.
Je sais des chansons oubliées
oubliées de qui me les apprit
oubliées de mon cœur qui cela seul apprit.
Je sais des landes désolées
des friches incultes 'pour Téternité
Téternité des éphémères prêts à s'exiler.
Je t'apporte, ami, mon cœur meurtri
le sillon des pas sur mon corps et sur mon âme
la gprâce déjà promise, départie et reprise
et la caravane des triomphes que ta pensée blâme.
Je te donne, amie, mes lèvres vieillies, les rides de mon front découronné par d'autres et le banquet d'un cœur où l'on attendit l'hôte l'hôte inconnu porteur de joies épanouies.
Je t'apporte, ami, la brève compag-nie
d'un cœur en oubli, d'un cœur en folies^ d'un cœur en voyag-e
paré pour des minutes vers les baisers du mage.
Je t'apporte, amie, la triste solitude
d'un cœur en soupçons, d'un cœur en souffrance, d'un cœur en débris
dont les préludes de fêtes et les bruits de bal sont enfuis
CHANSONS d'amant 23q
J*ai mémoire de forêts
de forêts en parfums
de parfums en folies épandus sur des clairières si jolies que les bêtes des forêts y brament d'amour inguérissable d'amour, sans cause^ sans but^ ing^uérissable.
Les candeurs fraîches et les brises frêles
s'entrelacent en danses de rayons ;
aux sons adoucis des cymbalons
se jouent des âmes neuves
fêtant Téclosion fraîche
de nouvelles déesses aux beautés nouvelles.
Indicibles caprices d'un soleil amoureux naines miraculeuses, s'éploient, se renouvellent, ah I telle douce clairière des bois à ce baiser d'un soir, miroir.
Perdu dans le bois le plus sombre . je croise mes bras sur ma poitrine et je reg-arde monter l'ombre de mes pieds à ma poitrine
Pourra-t-elle couvrir d'un épais manteau la blessure de ma poitrine et le couteau
qu'un pur matin douce et mystérieuse d'autres délices Elle m'enfonça dans la poitrine et s'enfuit au loin,
Pour sortir du retrait le plus somb re
je trouverais le chemin ses yeux froids m'ordonneraient la tombe je frissonne en vain.
La minute d'oubli fut si douce.
Des yoles enrubannées de satins feu, de satins rouges fendaient les vaguettes où dansaient les ondines argentines menues comme un geste et claires comme un baiser Il n'est merveille que soleil
11 n'est miracle que soleil Les arches d'espérances et l'arcade du temple s'emparadisaient de péris argentines dans les sons vifs des cithares et les cavalcadea en poarpre
Il n'est oracle que soleil
Il n'est remède que soleil Des yoles les appels incantaient les départs les départs pour plus clair qu'un baiser pour plus vif que les danses de la cithare
11 n'est d'oubli que soleil
Mon pauvre amour, profond comme une mer déserte vous vîtes autrefois les cortèges en joie des navires revenus de la bonne découverte tout chargés de lotus au cœur de soie.
Mon pauvre amour, ample et grave comme soir d'été Vous vîtes un couple, lèvres à lèvres, émietter les psaumes des enfances soudaines et regretter la minute si belle, car minute égouttée.
Mon pauvre amour plus seul que la détresse comme en un cachot dont la lucarne montrerait au captif la fête qui s'en va, mon pauvre amour aimé de détresse et sans armes Vous languissez dans la frivole et dure alarme que ce mirage de la fête émigré en Tau delà.
2 M PASMIERS POÈMES
mon cœur que veux-tu, veux-tu les contrées natales, le palais sur le morne pâle, où les cymbales rythment le glissement de Talmée sur tes lèvres pâles 6 mon cœur, veux-tu, les contrées natales.
mon cœur que veux-tu — sur les navires des émirs t'en aller lointain, aux butins d'autres terres. Veux-tu, par les cimes forestières, le monastère où les frères s'entr'aident à guérir, — 6 mon cœur quel divan te faut-il pour dormir.
Donne-moi ton silence et ta mémoire
ta mémoire populeuse de sa face et de sa voix
la plus vaste salle de ton palais, donne-la-moi
qu'elle soit obscure et solitaire
pour que seul avec ta mémoire j'écoute sa face, ses vertus corporelles, et les horizons de sa voix.
CHANSONS d'amant 245
Ce mendiant dolent et creux, sans besace et sans bâton,
des feux et des fêtes qui s'écarte par la ville,
ses yeux sont emplis des pampres à long* plis drapantes de telle image au monastère devant quelle, dans Tascension d'or des lampadaires, Il fut des ans, sur ses paumes et ses genoux, épris.
Son cœur guéri lui pèse et le plie.
Ce mendiant, dont on raconte une couronne aux beaux fleurons
et dans la digne dextre un sceptre pour bâton,
son cœur guéri Tabandonne et le transit.
Quand passent devant ses yeux inertes les cortèges des khalifes dans les fers des lances et les tambours de guerre, ou les pas lents des docteurs grandis des ombres des mystères
Ses yeux restent inertes vers son ombre sur la terre.
PREMIERS POÂMES
Mais si quelque enfant descend à la citerne, mate en un noir manteau de chevelure ondante, comme un éclair plus fier que les bannières du khalife sille en la nuit livide qui voile son mystère.