FRISSON DU SOIR
Un suprême rayon fleurit les cîmes claires Qui dressent dans un ciel strié d'or et de sang Leurs crêtes où s'ébrèche un soleil qui descend. L'ombre s'allonge au pied des hauts pics tutélaires;
La verdure des prés et Tocre des terrains Alternent tour à tour en minces bandelettes; Les lointains sont baignés de broimes violettes Où s'enfonce et se perd la blancheur des chemins.
Les contours indécis des choses incertaines Se fondent dans le soir calme que rien n'émeut; Cependant que dans Tair sonore^ peu à peu^ S'éveille la chanson qui monte des fontaines,
Chanson triste et rythmée et pleine de sanglots : Voix des sources filtrant au centre des clairières, Bruit de Teau qui s*égoutte et frisson des rivières Où roulent des cailloux au glissement des flots;
Gomme un pressentiment d'espérances brisées, Avec ce chant plaintif et vague dans la nuit, Et comme un frôlement de rêve qui s'enfuit Entrent furtivement par les hautes croisées...
Le crépuscule lent monte jusqu'au plafond Où des rayons perdus caressent les moulures; Le miroir familier à tes seules allures Ne reflète plus rien dans son cadre profond ;
Et cette ombre qui vient, ô douce, nous sépare, C'est comme si quelqu'un se mettait entre nous; Je suis là près de toi pourtant, à tes genoux, Et je serre tes mains avec des peurs d'avare,
Car j'évoque les soirs de funestes départs
Où dans la chambre obscure et veuve de l'absente,
On rassemble, en pleurant, dans l'ombre grandissante
Le trésor douloureux des souvenirs épars.