OMBRE
Le visage était comme un rêve dans mon rêve. On eût dit que la douce lèvre avait pleuré Quelque perte d*un vieil espoir invétéré, Intime floraison qu'un sort jaloux prélève;
On devinait dans la brisure de la voix L'inflexion de mots qu'elle ne veut redire.
Et la futilité charmante du sourire Survivait aux gaîtés rieuses d'autrefois;
Le rêve inassouvi de mes lentes années Avait ombré ses yeux d'un regret fraternel Et je sentais comme un lien originel Unir les sorts épars de nos deux destinées;
104 PREMIERS POlàMES
Elle avait dû se plaire au gré d'un songe vain A bercer son désir sous des ciels de féeries, Parmi les îles d'or d'impossibles patries Où mon cœur exilé^ comme le sien s'en vint;
Elle avait dû passer dans les jardins en fête Dont elle rapportait sur elle les parfums, Où le feu d'artifice et les flambeaux défunts Ont cessé de brûler dans la nuit qui s'est faite,
Écoutant frissonner dans les bosquets déserts La brise qui s'éloigne en froissant les feuillages, Et sur le bord du lac où s'ouvrent des sillages Des barques emporter des chants et des concerts,
Et par l'obscurité des décors nostalgiques Suivre dans la nuit froide où le rire a passé — Comme un angélus d'or au fond d'un ciel glacé Les échos affaiblis de lointaines musiques.