SUR UN TABLEAU CÉLÈBRE
A Gustave Moreau.
Le corps oublié reste en les roseaux du fleuve Qui lave les pieds nus et jadis vagabonds ; Et sur la Tête exsangue entre tes mains de veuve Verse ta chevelure en ors ondes et longs !
Les pieds blessés ont su les routes de la plaine Et les chemins de la forêt et les sentiers De Taurore et du soir et de la nuit où peine L*exil triste comme la cendre des foyers.
Le corps blême qui gît au sable de la rive Et tremble nu, sous les étoiles, près de Teau, A cambré son orgueil de chair virile et vive, Jadis, et pour sa mort n*a pas eu de tombeau.
La lyre et la flûte suraiguë et sournoise Ont ri de par sa lèvre et chanté sous ses doigts, Cri des ivres oiseaux d*un vol qui s^apprivoise, Rumeur de la mer vaste ou de la nuit des bois I
Avant qu'au soir étrange, imprévu des Sibylles, Vaincu mystérieux des thyrses et des dents, Il tombât lacéré de mains folles ou viles Parmi Tobscène ivresse et les rires ardents.
L'onde douce a lavé les caillots, et le fleuve L'a fait de marbre pur de la nuque aux talons ; Porte la Tête exsangue entre tes mains de veuve; Laisse gésir le torse au creux des sables blonds;
Par les gorges, les monts et par les plaines pâles Que bleuit une aurore et que rougit le soir.
Ta robe violette où meurent des opales Est triste à rencontrer au détour du Bois noir.
Parmi les cyprès durs et sur les grèves mornes Tu passes, ombre errante, et tu ne pleures pas. Assise sur la pierre des seuils et des bornes, Et les larmes ont fui tes yeux fixes et làs.
D*autres portent un peu de cendre dans une urne Et toi le chef qui saigne à tes petites mains Et pourpre tes pieds nus de marcheuse nocturne Qui sait Taurore lente aux hauteurs de chemins.
Pour quel amour, ô toi qui n*es pas Eurydice, Faut-il que ta fatigue chancelle à jamais Et que ton bras d'enfant se crispe et se roidisse A tenir à plein poing la tête aux yeux fermés ?
Dépose ton fardeau sacré, petite Épouse ; Le funèbre tribut de tes amers sanglots Ne vaincra pas la tombe exécrable, ô Jalouse I Nulle aurore ne peut réjouir les yeux clos.
Etrangère à ce deuil pour qui ton âme assume Le rite dû qu'une Autre refuse à la mort, Veuve par la vertu de ton amour posthume, Regarde là mourir Torphique songe d'or.
Baise la bouche morte et les paupières lourdes
Pour qui rien n'est plus rien de la Terre et des Cieux,
Parle, ô Inconsolable, à ces oreilles sourdes
Qui comprenaient la voix des astres et des dieux.
La Nuit sombre est entrée en les prunelles claires Et l'âme éparse ailleurs écoute en d'autres soirs^. Dans le silence par des Pays funéraires, Pleurer l'Ërèbe ténébreux aux roseaux noirs.
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