LA SCIENCE ÉCONOMIQUE
« Le degré d’avancement des peuples dans la vie sociale est encore^iour l’ordre économique, une source de diversité qu’il ne faut pas négliger.
« Comme les individus, les peuples traversent différents
Ages. Aux jours de leur enfance, lorsqu’ils sortent de la vie de famille, et que leurs habitudes et leurs institutions conservent encore plusieurs des caractères de l’état domestique, leur vie économique n’a pas la forme qu'elle prendra plus tard, lorsqu’ils seront pleinement développés dans l’état public. Une certaine communauté des biens, des prestations personnelles au profit de la communauté, la lépailition discrétionnaire, en une certaine mesure, des fruits du travail, sont des coutumes propres à la vie primitive; elles disparaissent par l’accroissement du nombre des hommes composant la société, par l’extension et la complication des relations dans le groupe social agrandi par les progrès de la liberté personnelle. Essayer de restaurer, dans une société parvenue à un grand développement, des coutumes et des lois propres aux sociétés moins avancées, serait une entreprise aussi injustifiable et aussi dangereuse en économie qu en politique.
« Il y a ceci encore à remarquer : lorsque les nations
ont accru leur puissance et que les rapports économiques qu’elles entretiennent enire elles se sont multipliés et étendus, non seulement les échanges se font dans d’autres conditions, mais le travail, même à rinlérieur de chaque société, ressent l’influence des changements survenus dans les transactions internationales. 11 arrive alors que le mode d’exercice des diverses industries se trouve notablement changé. Des complications jusque-là inconnues naissent de toutes parts, des difficultés nouvelles suigissent.
et la vie économique, en même temps qu’elle est devenue plus intense, est aussi devenue plus laborieuse.
Dogmatisme et positivisme. — « On voit par ces considérations comment la science qui vise à établir les lois du travail pourrait s’égarer, soit qu’elle eût l’idée de se baser exclusivement sur des régies absolues et de procéder par la seule méthode déductive, soit qu’elle ne voulût prendre pour fondement que les faits considérés comme toujours variables, et qu’elle procédât par la méthode du positivisme. Des deux erreurs en sens contraire sont nées, dans la science économique, deux écoles opposées.
« Pour les économistes de la première école, les lois do 1 ordre économique ont toutes un caractère absolu, et les applications que la logique en tire ont presque la certitude des solutions mathématiques. L’un deux, N. W. Senior, un
maître, a dit : « L’économie politique repose beaucoup plus sur le raisonnement que sur l’observation des faits ». Ceux de l’autre école nient qu’il y ait des lois économiques. Ils n’admettent que des théories dont la vérité est toute relative aux temps dont elles reflètent la situation, et ils ne leur accordent qu’une valeur tout historique. Les premiers, en se renfermant dans le champ de l’absolu et des abstractions, s’exposent à recevoir à chaque instant de la pratique les plus cruels démentis; les autres vont se perdre dans un empirisme étroit et rempli de périls. Tant il est vrai qu’on ne peut, dans la vie, atteindre à aucune solution vraiment bonne et utile si Ton ne tient compte en même temps des principes et des faits.
(( Ces égarements de la science économique ne sont pas seulement affaire d’école et de pure théorie. En ce
DOGMATISME ET POSITIVISME
moment, ils exercent, sur l’ordre général de nos sociétés et sur la direction de leur activité, la plus funeste in-
fluence.
« Lorsque les économistes de l’école des ahst raclions bâtissent, sur les données de la science utilitaire dont ils sont en général les adeptes, un édifice de déductions aussi fausses à les prendre en pratique qu’elles sont rigoureuses à les juger par la logique, ils trouvent par leur procédé la facilité de déguiser, sous des apparences de justesse rationnelle, des conceptions matérialistes dans lesquelles les impossibilités et les contradictions abondent. En un siècle enclin au matérialisme comme le nôtre, on aime a
se payer de ces semblants de raison, et l’on fait passer dans la pratique, où elles répandent les plus graves désordres, des théories qui ne doivent leur succès qu au mirage des abstractions.
« D'autre part, l’erreur des positivistes n est pas moins dangereuse, puisqu’en écartant ou en voilant tous les principes, elle réussit à faire passer comme vérités toutes les convenances utilitaires de l’époque, et a faire, de ce ([ui répond aux caprices, et peut-être aux vices du siècle, une règle de moralité et de justice sociales.
« L’erreur est dangereuse partout, elle ne l'est nulle part autant qu’en économie politique. Dans cette science, qui se permet tant de hardiesses, crée tant de principes arbitraires, hasarde tant de conclusions peu réfléchies et nullement justifiées, il s’agit du travail, c’est-à-dire du fait qui remplit chacune des journées de l’homme et duquel dépendent la prospérité de la société comme le bien-être des individus. En pareille matière, des disputes de méthode et des subtilités, qui ailleurs prêteraient à rire, peuvent
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mener à des ruines et à des misères qui feront verser dans le peuple Lien des larmes. » {Les Doctrines économiques depuis un siècle, Paris, 1880, p. 172.)
L’école historique. — Aujourd’hui le danger n’est plus, pour la science économique, de se perdre dans les abstractions de l’école dogmatique. Par l’influence des théories ])Ositivisles, les idées ont pris une direction toute différente. L’en-eur positiviste nous menace présentement bien plus que l’erreur dogmatique. Dès 1858, l’école historique pouvait à cet égard donner des craintes. Les conceptions de cette école envahissaient de plus en plus les universilés allemandes, tandis que l’école dogmatique dominait encore en Angleterre et en Fiance. A cette époque, j’eus l’occasion de caractériser la méthode de l’école historique, en rendant compte du magistral traité que venait de publier le chef de celle école en Allemagne, M. Roscher. Un éminent économiste français, M. Wolowski, avait donné une traduction de ce livre en l’accompagnant de commentaires qui rectifiaient ce qu’avait d'excessif le système du célèbre professeur allenund. Les vues que j’émis alors pourront servir à faire mieux comprendre dans quelle mesure j’entends que les lois générales posées par l’école dogmatique et [l’observation des faits pratiquée par l’école historique doivent fournir à la science économique ses éléments essentiels.
La méthode historique. — « La méthode historique s’offre si naturellement à tout esprit droit, comme la seule qui réponde à l’objet même de l'économie politique, qu’il est besoin de réflexion pour comprendre comment on a pu lui substituer les procédés abstraits et la méthode de déduction a priori. Deux raisons expliquent celte aberration : d’abord, la préférence accoidée à la science facile sur la
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science difficile; ensuite, l’inlérét qu’ont les sectateurs du sensualisme à se renfermer dans le monde imaginaire des formules, où il leur est loisible de tout disposer pour les besoins de leur doctrine, sans craindre les démentis que lui donnent les faits.
« Étudier l’économie politique au point de vue des faits est chose longue et difficile. Ses principes généraux sont faciles à saisir: ils reposent d’abord sur les grandes lois de l’ordre moral, lesquelles sont, grâce à l’enseignement chrétien, à la portée de tous. Us tiennent ensuite à ce qu’il y a d’essentiel dans les rapports de l’homme avec la nature, c’est-à-dire aux faits les plus élémentaires de notre vie de chaque jour. Mais le plus important n’est pas de connaître ces lois générales, qui comptent sans doute parmi les données essentielles de la science, mais qui, par elles seules, ne fournissent aucune solution. Il faut les voir en action et les étudier dans leurs conséquences. Ces lois se combinent avec tous les accidents et toutes les diversités de la vie sociale, qui ont leur source dans l’expansion du libre arbitre de l’homme et dans l’action des causes naturelles sur le
mode d’existence des peuples.
« Les principes sont communs, mais les conditions dans lesquelles il faut les appliquer varient considérablement d’époque à époque et de contrée à contrée. Les principes généraux tracent le cercle dans lequel se meut l’activité des peuples; mais ce cercle est vaste, et laisse à l’activité propre de chaque société une immense latitude. La mission de l’économiste est précisément de reconnaître les conditions particulières dans lesquelles doivent s’appliquer les lois générales, et de déterminer, d’après ces conditions, la direction qu’il convient d’imprimer aux volontés pour les
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conduire aux meilleures solutions possibles, dans l’état donné des choses.
« G’esl ici réternelle question des rapports de l’absolu et du variable, qui se rencontre partout dans le monde et dans la vie humaine. Mais comme l’économie politique tient par son objet, qui est la richesse, à l’ordre où dominent le relatif et le variable, ses principes et toutes les questions dont elle cherche la solution se trouveront toujours profondément compliqués de cet élément changeant et divers. Le tact de l’économiste consistera à démêler, au milieu des mille accidents qu’embrasse l’existence d’un peuple à une époque déterminée, les intérêts dominants, les chances de l’avenir, les progrès compatibles avec son caractère et sa position parmi les autres peuples. Prétendre se renfermer dans des solutions générales applicables à des hommes et à des sociétés qu’on n’a vus nulle part et qui seraient dépouillés de tout ce qui fait le mouvement et la réalité même de la vie, ce sera faire peut-être une théorie ingénieuse, où brilleront la subtilité et la fécondité d’esprit de l’auteur; mais ce sera n’avoir rien fait, ou très peu de chose, pour parvenir à tracer les lois du développement de la richesse sociale. Car la richesse est essentiellement relative à
rhonime, elle n’a de valeur qu’ autant qu’elle l’aide à accomplir sa destinée dans les conditions diverses où la Providence le place en ce monde. La science jiure de la richesse ne sera donc pas la science vraie et complète de l’économie politique, pas plus que l’anatomie et la physiologie ne sont la science réelle et complète de la médecine.
« Mais ce tact de l’économiste, celte entente de la vie et du mouvement même des sociétés, il faudra, pour 1 acquérir, des observations longuement et péniblement répé-
pr.1
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tées, une étude à la fois d’analyse et de synthèse, qui est une des plus difficiles auxquelles l’intelligence puisse s’appliquer. Ce n’est pas seulement le présent qu’il faut considérer et approfondir. Ce ne sera qu’en scrutant le passé qu’on parviendra à se rendre compte du cours probable des faits contemporains; à se fixer sur ce qu’il faut craindre ou espérer, accepter comme possible et utile, rejeter comme impossible et dangereux; à reconnaître si, de ces deux forces (ju’on ne peut jamais séparer dans la vie sociale, l’autorité et la liberté, il faut faire intervenir activement la première, ou bien se contenter de laisser l'autre accomplir seule et spontanément son œuvre. Pour celui à qui l’histoire a révélé quelles sont en pareille matière la multiplicité et la complication des faits, la profondeur et l’obscurité des causes, l’inattendu et la gravité des résultats, ces questions semblent n’avoir jamais été assez étudiées, et les efibrts accomplis pour en saisir tous les éléments jamais assez énergiques ni assez complets.
La méthode dogmatique. — « Tout autre est l’œuvre de l’économie politique pure. — Elle est aussi simple et aussi facile que celle de la science sérieuse est rude et longue. Ayez le talent devons emparer de quelques axiomes clairs comme deux et deux font quatre et que personne ne conteste; tirez de ces axiomes, à tort et à travers, des conclusions absolues; appliquez-les, avec une imperturbable logique, à tous les faits et à toutes les situations, en déclarant que, hors de ces conséquences de la pure doctrine, il n’est point de salut : aiguisez le tout d'une certaine pointe de mépris railleur pour tout ce qui ne subit pas le joug de l’école, et on vous délivrera, parmi les adeptes, un brevet de haute science économique. Cette science ne vous
aura pas coûté grand’chose, mais que vaudra-t-elle? La science véritable est à plus haut prix. Mais on comprend que beaucoup hésitent devant les sacrifices qu’elle impose, et qu’ils trouvent plus commode le chemin tout uni des abstractions et des chimères.
« 11 est une autre cause, plus sérieuse et plus profonde que la première, qui retient un grand nombre d’économistes attachés à la science pure. La doctrine du développement indéfini des satisfactions domine la plupart des théories économiques. 11 y a des exceptions, mais elles sont rares. La passion du bien-être comme mobile, l’intérêt personnel comme règle, une progression indéfinie dans les jouissances de cette terre comme destinée suprême de l’humanilé, tel est le fond de la philosophie tacitement acceptée, ou expressément formulée, dans presque tous les livres d’économie politique.
« Mais tous ces rêves de progrès matériel, incessant et indéfini, ne supportent pas un instant la confrontation. avec les faits. L’histoire nous montre, depuis six mille ans, l’humanité courbée sous la peine et en lutte continuelle avec la misère. Tout ce qu’elle a pu faire, aux époques les plus heureuses, c’a été d’alléger le joug sans parvenir jamais à s’en affranchir. Les annales humaines ne sont que le récit des souffrances de toutes les généi-ations. Si un peu de repos est accordé aux hommes, c’est que le sacrifice volontaire de la vertu a payé la dette qui, à son défaut, sera acquittée par des misères et des calamités toujours d’autant plus lourdes que l’orgueil et la sensualité font plus d’efforts pour s’y soustraire. Souffrance, sacrifice, expiation, voilà les mots que nous trouvons écrits à toutes les pages de l’hisloire. Ceux de jouissance et de glorification de riiuma-