‹ Premiers principes d'économie politique [microform]Chapitre 19 sur 120 · AUTORITÉ ET LIBERTÉ · texte numérisé non relu

AUTORITÉ ET LIBERTÉ

qu’un principe révolutionnaire. Mais c’est forcer la consé- (luence que de prétendre que la nature morale de l’iiorame exige la réglementation du travail, et qu’une réglementation restreignant la libre concurrence doit trouver sa place dans toute législation régulière.

« l’ne fois qu’on est entré dans cette route, on se laisse aller, sans trop s’en apercevoir, à soutenir que dans la conception chrétienne de l’ordre économique, la liberté n’est que l’exception tandis que la réglementation tutélaire doit être 1a règle. Cela étant admis, on appliquerait à la libellé du travail la distinction devenue célèbre entre la thèse et l’hypothèse. Mais si l’on a raison de dire que la réglementation tutélaire du travail est la thèse, et la liberté du travail l’hypothèse, n’aurait-on pas également raison d’affirmer que, l’homme étant exposé à faire des faux pas et à se blesser en tombant, il est naturel qu’il ne marche qu’appuyé sur des béquilles ou soutenu par des lisières? Béquilles et lisières seraient alors la thèse, et l’habitude, si générale parmi les hommes faits et bien portants, de marcher tout seuls, sur leurs deux pieds, ne serait plus que l’hypothèse !

« C’est tomber dans une erreur grossière que de conlondie la libeité du traxail a^ec la liberté de l’erreur et du mal condamnée par l’Église. La liberté de faire le mal, et de propager l’erreur qui engendre le mal, ne peut jamais être admise qu’en fait et elle doit, autant que possible, ê!re exclue des lois. Ici il est très vrai de dire que la répression et la réglementation constituent la thèse, et que la liberté n’est que l’hypothèse; mais quand il s’agit de choses fjui 116 sont pas mauvaises gu ellGs-niênies, comme la liberté du travail, c’est-à-dire la liberté de travailler comme on veut, et avec qui on veut, pour ces clioses-là, c est la

rRINCIPES d'econ. polit. ^

liberté qui est de règle générale et la règlementation n est que l’exception ; c’est alors la liberté qui est la thèse, et la

réglementation est l hypothèse.

(( Toutefois, il est important d’en faire la remarque pour éviter tout malentendu, dans le dernier cas, quand il s agit de choses en elles-mêmes indifférentes, on n est pas, comme dans le premier cas, sous l’empire d'une loi absolue de l’ordre moral, loi dont on ne peut restreindie ou suspendre l’application que par des considérations tirées elles-mêmes de l’ordre supérieur et absolu de la morale. C’est un idéal, sans doute, que la liberté en matière contingente, mais un idéal qui est simplement d’équité, de convenance et d’utilité sociale. C’est le bien social, l’intérêt de tous, et non la justice absolue, qui l'imposent, et les raisons tirées du bien social et de l’intérêt général, lorsqu’elles atteignent un certain degré de gravité, peuvent demander que l’on s’en écarte. » [Le Socialistne chrétien,

Paris, 1879, p. 10.)

Justice et charité. — Là où règne la liberté, c’est la charité qui est le grand ressort; mais la charité doit agir de concert avec la justice, laquelle est dans 1 ordre de la loi et de l’action des pouvoirs publics. Tout demander à la liberté, même tempérée et guidee par la charité, serait un procédé de libéralisme qui aurait ses dangers. Étant donnée la faiblesse de la nature humaine, il serait peu pratique de s’en remettre uniquement, pour la solution du problème économique, aux influences, aux impulsions de la charité. D’un autre côté, résoudre le problème par la justice seule, ce serait tomber dans le socialisme. L’alliance de la charité et de la justice donne la vraie solution.

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Ni libéraux, ni socialistes. — Prenant les choses suivant la juste mesure, nous ne sommes ni libéraux, ni socialistes. Le libéralisme demande tout à la liberté, le socialisme demande tout à l’État et à la loi qu’il porte. Nous faisons, nous, la part de la liberté par la charité, et nous ne demandons aux pouvoirs publics que ce que la charité ne peut faire dans un état donné de société. C’est par l’association que nous organisons l’action charitable, et c’est par l’association que nous disciplinons la liberté en même temps que nous accroissons sa puissance. C’est à l’association libre que nous recourons. Aux pouvoirs publics nous ne demandons, par la garantie de la loi, que la liberté et l’efficacité de l’action associée.

Un appel aux pouvoirs publics, en de telles conditions, ne peut jamais justifier 1 accusation de socialisme que l’école libérale aime à jeter à la tête des catholiques. Nous ne pouvons être confondus de ce chef avec les socialistes qui réclament l’association obligatoire sous la suprême conduite de 1 État. Je me suis expliqué à ce sujet dans les

conclusions de l’écrit où j’ai étudié la question du socialisme chrétien.

(( Nous demandons la solution de la question ouvrière, en laquelle de nos jours la question économique se trouve concentrée, nous la demandons à toutes les forces que nous offre l’organisme social, à la liberté et à la puissance publique, dans la juste mesure de leur droit et de leur influence. Si 1 on est socialiste pai’ce qu’on réprime la liberté du mal, et que l’on protège par la réglementation légale les faibles contre l’injustice des plus forts, les catholiques sont des socialistes. Ils le sont aujourd’hui comme ils l’ont été dans tous les temps, parce qu’ils obéissent

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aujourd’hui conimG dans tous les temps à 1 impulsion do l’Église, qui ne cesse de réclamer de la puissance publique des lois protectrices des faibles et qui, en tous lieux et toujours, a suscité, organisé, patronné 1 association, sous la règle de justice et de charité donnée aux hommes par

l’Évangile.

« La Révolution, qui est en toutes choses l’antagoniste du christianisme, livre les faibles aux plus forts, sous prétexte de liberté individuelle et d’émancipation de toutes les forces productives. Elle a pu faire croire un instant que cette émancipation désordonnée, qu’elle prétend opérer sous la loi de l’intérêt individuel, réalise la libre e.xpansion du bien dans l’ordre économique. Mais l’expérience n’a pas tardé à montrer qu’il y a à distinguer entre les libertés que 89 nous vante, et qu’il faut, en fait de liberté économique comme ailleurs, conserver à la justice et à la morale leurs droits imprescriptibles. »

La démocratie dans l’ordre économique. — Souvent de nos jours, à la question de l’amélioration du sort des classes ouvrières et de la liberté du travail, on a mêlé la question des revendications démocratiques, dont l’excès menace l’ordre fondamental et essentiel des sociétés. Je m’en suis expliqué dans un écrit publié en 1891, sur les

libertés populaires.

« Pour la démocratie pure, celle qui instinctivement, et par la logique de ses principes, va au socialisme, il ne peut y avoir dans la société que deux choses : des individus, et l’État constitué par la libre volonté des individus. Entre l’État et l’individu, celte démocratie ne tolère rien. Toute la liberté consiste pour elle dans le droit qu’ont les individus de concourir à la volonté générale, que l’État impose

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