‹ Premiers principes d'économie politique [microform]Chapitre 23 sur 120 · LA CORPORATION · texte numérisé non relu

LA CORPORATION

prendre pour une application heureuse de l’association à la solution des difficultés économiques du temps, et sur laquelle on s’est quelquefois trompé : je veux parler des chambres syndicales (aujourd’hui, en 1894, les syndicats).

« Les chambres syndicales ont pour but de réaliser l’union des ouvriers, mais c’est l’union dans la pratique révolutionnaire; c’est l’union en vue de revendications démocratiques, dont le dernier mot est la guerre au capital et à toutes les supériorités de la vie sociale. Une pareille union fomente et nourrit les passions qu’il faudrait calmer, elle surexcite l’orgueil qui ronge nos classes populaires et qui est la première source de tous nos désordres économiques. L’association pacifique peut seule aider à la réforme morale de l’ouvrier, et seule elle peut servir les institutions qui assureront son bien-être. Les chambres syndicales sont des associations formées pour le combat, qui veulent avant tout détruire et qui s’imaginent qu’en consommant la ruine de la bourgeoisie elles fonderont la richesse du peuple.

« Il n’y a donc rien dans le régime démocratique qui rattache sérieusement et cordialement l’ouvrier à l’ouvrier. Dans le monde ouvrier, sous ce régime, c’est l’individualisme qui régne. Quant aux relations du patron avec l’ouvrier, nous venons de le dire, elles n’ont et ne peuvent avoir dans les syndicats rien qui ressemble à l’association ni à l’entente bienveillante par la communauté des intérêts. Pour la démocratie, le patron c’est l’ennemi, et l'ouvrier ne comprend avec lui d’autre rapport que celui d’un antagonisme irréconciliable.

« Bien loin de susciter la guerre, la corporation met la paix dans les rangs du travail. Elle reçoit en même temps dans son sein, et elle unit, par un principe de fraternelle

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j 48 DÉFINITIONS, MÉTIIOIÆ, VUES GÉNÉRAI-ES.

charité, les grands et les petits, les patrons et les ouvriers. La corporation, telle que les sociétés chrétiennes l’ont toujours comprise, n’est point une simple association d’intérêts, moins encore une association qui ait pour but de soulever et de servir les passions et les cupidités des masses. La justice et la charité lui donnent naissance et elles en sont les forces essentielles. Il y a dans la corporation quelque chose qui rappelle l’union de la famille et la cordiale assistance que se doivent des frères. » {Les Doctrines économiques, p. 233.)

Patrons et ouvriers dans la corporation. — Dans un écrit traitant spécialement des devoirs des chefs d’industrie et de la constitution des ateliers chrétiens, j’ai montré comment on pouvait rapprocher et unir, par un lien d’association professionnelle, les patrons et les ouvriers, en attribuant aux uns et aux autres tout ce que réclament la I justice et la charité. L’extrait qui suit donnera une idée de

la manière dont il faut entendre celte pratique de l’association, où l’économie politique trouve un de ses principes de solution les plus efficaces pour la question des rapports entre les classes qui se partagent, à divers degrés de la hiérarchie sociale, l’œuvre générale du travail.

« Le rapprochement intime du patron et des ouvriers s’opérera par l’association professionnelle, autrement dit, par la corporation.

« Pour opérer la transformation morale des populations ouvrières et la reconstitution de l’ordre industriel, deux j choses sont nécessaires : en premier lieu, il faut établir

] l’accord dans les croyances et les pratiques religieuses et,

J moyennant cet accord, l’unité morale du groupe industriel,

et cela, tout en maintenant la position respective de

LA COnrODATION.

chacun, l’ordre hiérarchique et les relations naturelles du travail. En second lieu, il faut que cette harmonie des âmes se manifeste et se réalise, en pratique, par des liens extérieurs et une organisation positive dans l’ordre des intérêts et de l’activité économique. De celte organisation naîtra, sous l’influence des sentiments religieux, l’esprit de corps ainsi que rattachement à la profession et à l’atelier.

({ Par cette institution de la corporation, c’est-à-dire par l’association de toutes les forces, soit de direction, soit d’exécution, réunies pour la production dans un groupe manufacturier, la famille industrielle sera reconstituée. La bonne entente, fondée sur la mutuelle charité, aura pris la place de l’individualisme.

« Dans l'état présent des choses, les syndicats purement ouvriers ne résoudront pas la question. L’expérience prouve qu’avec les instincts démocratiques qui ont envahi les classes ouvrières, ils ne seront que des machines de guerre contre les patrons. Leur conférer des droits spéciaux, ce serait accroître une force hostile à l’ordre régulier de nos sociétés. Les svndicats sont excellents dans une association

professionnelle où le patron a sa place aussi bien que l’ouvrier; ils forment une des institutions principales de la corporation telle qu’elle pourrait être sous l’empire des principes de hiérarchie et de charité qui régnent dans la vie chrétienne.

« La solidarité est un fait universel. Toute la nature morale et matérielle le révèle à nos yeux, aussi bien par des lois générales que par le mode particulier d’existence de tous les êtres qu’elle comprend. Quant aux rapports du patron avec ses ouvriers, la loi de solidarité se manifeste avec plus d’évidence que partout ailleurs.

« Comment pourrait-il en être autrement? Le fait que le

patron et les ouvriers se trouvent dans un perpétuel contact par les nécessités mômes du travail, nonobstant la diversité de leur situation sociale, ce fait, à lui seul, détermine entre eux une certaine communauté de vie industrielle. De ce rapprochement de Tordre matériel il est impossible qu’entre des hommes, semblables en tout par les traits essentiels de leur nature, il ne naisse point certaines attaches plus ou moins profondes, au moins certaines relations, non seulement de droit et de justice mais encore de bienveillance, attaches qui sont de Tordre moral et qui tiennent à ce qui fait Tessence même et le caractère distinctif de Tétre humain.

« Pour qu’il en fût autrement, il faudrait que le patron prétendît être d'une autre race que l’ouvrier et d’une nature supérieure. Cette prétention, les classes supérieures du paganisme l’eurent et elles en tirèrent la justification de Tesclavage. Les principes d'asservissement et d’exploitation des faibles qui dominent dans le régime servile, et qui ne visent à rien moins qu’à faire de l’ouvrier la chose de Tbommc riche et intelligent qui l’emploie, révoltent même ceux d’entre les chefs d’industrie à qui les notions de la charité chrétienne sont devenues étrangères. Aujourd’hui les classes intelligentes, même lorsqu’elles sont livrées à l’esprit utilitaire, admettent parfaitement, et même se plaisent à répéter avec l’école humanitaire, que les hommes sont frères. Au surplus, à ne considérer le patron que dans ses rapports purement économiques avec ses ouvriers, il est manifeste que ses intérêts le lient forcément à eux, qu’en une certaine façon il dépend d’eux autant qu’ils dépendent de lui. Le patron dirige les ouvriers, mais Tou-

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vrage, n’est-ce pas eux qui le font et lorsque, sans être privé de leurs bras, il est privé de leur bonne volonté, n’a-t-il pas à souffrir dans scs intérêts? Ce que fait le patron, dans l’association professionnelle, pour dissiper les erreurs et calmer les passions qui, aujourd’hui, C'^a t es ï ia ouvrières, est pour celles-ci le plus grand des bienfaits, puisqu’en les corrigeant de leurs vices et de leurs dangereux emportements, on détruit les principales sources de leur misère. Mais en môme temps le patron ne peut rien faire qui lui soit plus profitable à lui-même, puisqu’en rendant l’ouvrier meilleur, il rend aussi son travail plus productif. Telle peut être, telle doit être, dans l’association professionnelle, la solidarité entre le patron et les ouvriers. C’est parce qu’elle a été trop souvent oubliée de nos jours, par les uns et par les autres, que l’industrie rencontre tant de difficultés et qu’il y a tant de souffrances dans tous les rangs de la hiérarchie du travail. » {Le Patron, m fonction^ ses devoirs, ses responsabilités, Lille, 1886. Ch. lll et XI.)

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