‹ Premiers principes d'économie politique [microform]Chapitre 27 sur 120 · L ORDRE ÉCONOMIQUE · texte numérisé non relu

L ORDRE ÉCONOMIQUE

l’homme et qui exercent une influence considérable sur la puissance de son travail. Sans doute la liberté peut, dans une certaine mesure, réagir contre ces nécessités, mais il ne lui est point donné de les écarter à son gré. Elles forment le milieu physique dans lequel s’exerce l’activité de l’homme et aux lois duquel il faut qu’il plie les procédés de son travail. L’influence de ces conditions extérieures sur le développement de la force productive de l’homme étant définie, il v aura à considérer cette force en ellemême. 11 y aura à rechercher comment la puissance productive du travail se trouve accrue ou diminuée, suivant que les travailleurs possèdent plus ou moins d’intelligence et d’énergie morale. L’homme, en développant son activité propre, dans les conditions que lui impose la nature extérieure, crée, par ses labeurs successifs, le capital. Comment la puissance du travail, qui est une des sources du capital, se trouve-t-elle elle-même subordonnée à l’accroissement du capital? Comment cet accroissement se rattache-t-il aux faits les plus intimes de la vie morale? Hautes et graves questions, qui nous font toucher aux causes les plus profondes de la grandeur et de la décadence des peuples, et qui mettent particulièrement en évidence l’influence du principe du renoncement chrétien sur l’ordre matériel. »

La division du travail, l’échange. — « L'œuvre du travail s’accomplit collectivement et c’est par la division du travail que s’établit la coopération de tous à l’œuvre commune. Par suite de cette division, chacun concentre ses efforts sur la création d’un seul produit. Il faudra donc que chaque producteur demande à l’échange les choses si diverses qu’il ne crée pas, et que réclament les besoins de la vie, même

la plus modeste. Nous aurons donc à étudier le mécanisme des échanges, et à voir comment ils se règlent sous l’empire des principes de liberté et de propriété.

Les limites à la puissance du travail. — « L’homme possède une certaine puissance de multiplier la richesse, mais cette puissance n’est pas indéfinie. Quelles limites la Providence lui a-t-elle imposées? Quelles sont, sur la condition de l’humanité, sur sa puissance de multiplication et sur son bien-être, la conséquence de la disposition de la Providence? Difficulté capitale qui domine tout l’ordre matériel, qui, depuis six mille ans, n’a cessé de peser sur la race humaine, et contre laquelle ont échoué tous les efforts des hommes pour éteindre la pauvreté et réaliser la richesse universelle. Ce ne sera que lorsque nous aurons sondé celte difficulté, qui tient aux lois générales de la destinée humaine, que nous pourrons aborder les questions qui se rattachent à l’inégalité des conditions et à ce partage des populations entre la richesse et la pauvreté, dont toutes les sociétés nous offrent le spectacle.

La répartition des richesses. — « Mais avant d’aborder celte redoutable question de la misère, à laquelle toutes nos recherches sur la richesse vont aboutir comme à leur centre, il faudra exposer les règles suivant lesquelles se détermine le revenu de chacun, dans les sociétés où la liberté et la propriété régnent avec toutes leurs conséquences. Les libres déterminations de l’homme peuvent modifier considérablement ces règles : néanmoins, certains principes de l’état social étant donnés, il sortira de ces principes, combinés avec les lois immuables de l’ordre matériel, un ensemble de faits généraux et constants qui seront, pour cet état de la société, les lois de la distribution de la richesse. Voilà

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les lois qu’il faut dégager avant de toucher au grand problème de la richesse et de la pauvreté.

La misère. — « D’où naît cette différence, qui est le fait dominant de toutes les sociétés humaines, entre l aisance ou la richesse des uns et la misère des autres? Quels sont les caractères de la misère? Quelles sont ses causes et quels sont les moyens de la combattre? C’est ici que l’influence de l’ordre moral sur l’ordre matériel apparaît plus évidente que partout ailleurs, et c’est ici que se montre, dans tout son éclat, la puissance sociale du christianisme, en même temps que se révèlent, sous leur forme la plus saisissante, les fatales conséquences des principes et des mœurs du paganisme, de celui de nos jours comme de celui de

l’antiquité.

La charité. — « De cette étude de la misère, dans ses causes et dans ses effets, ressort en toute évidence la nécessité delà charité. Par le principe de la propriété, la distribution des richesses s’opère sous l’empire des lois de la stricte justice. Mais la justice ne peut parer ni aux accidents naturels, ni aux écarts de conduite, ni à ces funestes complications qui arrêtent le mouvement régulier de la richesse, et par lesquelles la société se trouve jetée dans des embarras qui trop souvent vont jusqu’à la détresse. On ne pourrait ici faire pénétrer la justice qu aux dépens de la liberté, et en renversant avec elle tout l’ordre naturel des sociétés humaines. De la liberté, et de la responsabilité qui en est la conséquence, naissent des misères qui resteraient sans remède si la liberté ne recourait pour les vaincre à une puissance qui est la force sociale par excellence dans l’ordre chrétien : à la charité. Qui oserait dire qu un ordre social soit complet, même au point de vue de la prospérité

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GO DÉFINITIONS, MÉTHODE, VUES (iÉNÉRALES.

matérielle, s’il ne possède celte force, toute d’amour et de liberté, par laquelle ceux qui, en vertu de la justice, possèdent le superflu, en font part à ceux qui n’ont pas pu, ou qui n’ont pas su, dans le cercle de la justice, se procurer le nécessaire? Ce serait ne faire qu’une œuvre incomplète et impuissante que de prétendre déterminer les conditions dt* la prospérité matérielle d’un peuple sans faire appel à la charité. Elle fixera donc notre attention au même titre que les lois qui président à la production et à la circulation des richesses, car elle va à la même fin qui est de procurer au grand nombre ce nécessaire de la vie dont tout homme, par cela seul qu’il est homme, doit être assuré.

« Parvenu à ce point, nous aurons parcouru tout le chanq» de nos recherches. La charité aura couronné nos doctrines, comme dans la vie elle couronne tout l'édilice de la liberté dirétienne. » {La Richesse, tome I, p. 149 à p. 175).

Comment lâ loi de la valeur domine tout l’ordre

économique. — Je ne puis faire autre chose, dans ce premier chapitre, que signaler les faits généraux qui constituent l’ordre économique, dégager ses principes et sa métliode. Il est toutefois une question que je dois aborder dès à présent, parce qu’elle domine tout l’ordre économique, tellement que cet ordre prend un caractère absolument différent suivant qu’on la résout de telle ou telle façon : c’est la question de réchange.

L’intelligence des notions les plus élémentaires de l’éco-

nomie politique suppose la connaissance des lois générales

de l’échange.

L’échange a sa loi générale. — « L’échange, si multiples que soient les faits par lesquels ils se produit, a sa loi générale, qui est vraiment la loi du mouvement dans

l’ordre de la richesse, et qui, en se combinant avec les principes et les influences de l’ordre moral, donne la solution de toutes les questions que fait naître la richesse.

Valeur en usage, valeur en échange. — « Les choses nous sont utiles de deux manières, directement ou indirectement. Directement, quand par elles-mêmes elles satisfont nos besoins. Telle est pour le cultivateur l’utilité du blé qu’il a produit par son travail et qu’il applique à sa consommation. Mais comme il arrive, par la division du travail, que nous ne consommons qu’en très petite quantité l’unique chose que nous produisons, que peut-être même nous ne la consommons pas du tout, il faut que nous cherchions, par le troc de nos produits contre les produits d’autrui, à nous procurer l’ensemble des choses que nos besoins exigent. Dès lors, les choses qui nous appartiennent ont pour nous une utilité plus étendue que celles qu’elles possèdent en tant qu’elles peuvent s’appliquer directement à nos besoins : eltes ont une utilité indirecte, laquelle consiste eu ce que, par la cession que nous en faisons à ceux dont les besoins les réclament, nous obtenons des choses qui sont directement applicables à notre consommation.

« Comme l’utilité se présente sous deux aspects suivant qu’elle est directe ou indirecte, la valeur doit être également envisagée sous ces deux faces. De là dérive la distinction établie, par Adam Smith entre la valeur en usage ou valeur directe, et la valeur en échange ou valeur indirecte. La valeur en usage est déterminée par la seule utilité de la chose, tandis que, pour donner naissance à la valeur en échange, il faut qu’une seconde condition s’ajoute à la condition première et universelle de rulililé : il faut qu’il y ait une certaine difticulté d’obtenir la chose. Personne, en ell'et, ne conseil-

tira jamais à rien donner en échange d’une chose qui existe en quantité illimitée et que tout le monde a à sa disposition. De ceci il résulte que la propriété est une condition de la valeur en échange. Les choses qui existent en quantité illimitée ne sont jamais l’ohjet d’un droit de propriété, ce sont les choses communes dont tout le monde peut user en prenant simplement la peine de les recueillir. Plus ces éléments, qui sont à la disposition de tous, tiendront de place dans un produit, moins ce produit aura de valeur en échange, bien que sa valeur en usage n’ait en aucune façon diminué, et que peut-être elle ait augmenté.

« Si la nature, par ses seules forces, produisait en quantité relativement illimitée toutes les choses nécessaires à la vie humaine, l’utilité, la valeur en usage, serait dans le monde à son maximum, tandis que la valeur en échange serait réduite à zéro. Dans sa condition présente, l’homme étant soumis à la loi du travail pénible, rien de semblable ne se verra jamais, parce que, dans 1 ordre des travaux les plus nécessaires à la vie, la nature ne se prête que difficilement et lentement au commandement de riiomme. Mais il reste vrai que, dans les industries où l’homme se rend plus facilement maître des forces naturelles, il peut, sans accroître sa peine, accroître considérablement les résultats qui en sont la rémunération. D’où il suit que la valeur en échange des produits dont se composent ces résultats baissera relativement à la valeur des produits pour lesquels l’emploi des utilités gratuites est, par la force des choses, renfermé dans des limites plus étroites.

« On voit par ces considérations de quelle importance est la notion de la valeur en usage, puisque ce n’est qu à l’aide de cette notion, combinée avec celle de la valeur en

échange, que l’on parvient à apprécier les progrès des peuples dans l’ordre matérieL Si l’on faisait abstraction de la valeur en usage, comme le voudraient un grand nombre d’économistes, pour ne considérer que la valeur en échange, on se tromperait radicalement sur les conditions mêmes de ce progrès, prenant pour progrès un accroissement de la valeur en échange qui pourrait n’avoir d’autre cause qu’une diminution de la puissance du travail, laquelle accuserait, au lieu d’un progrès, une vérilable décadence. D’ailleurs, comme les richesses ne peuvent jamais être considérées en elles-mêmes seulement, mais qu’elles doivent être envisagées toujours dans leur rapport avec la condition des hommes, à quoi serviraient des spéculations fondées uniquement sur la valeur en échange, qui aboutiraient à des formules dont tout le mérite serait la rigueur mathématique, et qui laisseraient de côté la question capitale de l’ordre matériel : comment les richesses aideront-elles l’homme à réaliser ses fins supérieures’? Ce n’est donc pas seulement la valeur relative des choses, c’est aussi la valeur qu’elles ont par rapport à l’homme pour qui elles sont faites, qu’il faut envisager pour être dans le vrai, et l’utile, considéré à ce point de vue, rentre dans ce que l’on a nommé la valeur en usage des choses.

La loi d’offre et de demande. — « L’utilité et la rareté des choses étant de l’ordre essentiellement relatif, elles sont sujettes à se modifier perpétuellement. De ces modifications résultent nécessairement des variations dans la valeur en échange. Mais ces variations ont leur loi, parce qu’elles dérivent de causes qui, bien que mobiles dans leurs déterminations particulières, sont néanmoins constantes dans leur principe. La loi qui, dans tous les

ri;

cas, réglera les variations de la valeur en échange, ne pourra être autre chose que l’expression de ces causes premières, de ces faits généraux et essentiels, desquels dérive la valeur en échange; la formule qui la rendra ne sera que la traduction de ces faits. Ainsi conçue, elle reproduira fidèlement les conditions dans lesquelles s’opèrent en pratique toutes les transactions sur les valeurs. Cette formule, dont nous posons instinctivement les termes toutes les lois que nous opérons un échange dans l’ordre matériel, c’est la formule de l’offre et de la demande.

« La loi d’offre et de demande peut être formulée en deux mots : la valeur en échange des choses se détermine en raison directe de la demande et en raison inverse de l’offre. Plus la demande est vive relativement à l’offre, plus élevée sera la valeur, et de même, moindre est la demande, moindre sera la valeur ; au contraire, plus ahondante sera l’offre relativement à la demande, moins considérable sera la valeur ; à tel point que si l’offre était infinie, la valeur disparaîtrait ; et, par l’effet inverse de la même cause, plus restreinte sera l’offre, plus élevée sera la valeur.

Influence des faits de l’ordre moral sur les valeurs. — « L’action de la loi régulatrice des valeurs suppose que l’on applique les principes de stricte justice et de strict droit, dans le système de la propriété et de la libre concurrence, aux transactions qui s’opèrent entre tous les producteurs. Mais, comme l’a fait remarquer Sluart Mill, des influences d’un autre ordre, étrangères à la règle mathématique sur laquelle repose la loi d’offre et de demande, peuvent modifier la détermination des valeurs. Mill résume ces influences dans l’action de la coutume, des moeurs, laquelle contre-balance souvent l’action de fin-

térêt propre, et nous détermine, par des motifs de diverse nature, à renoncer, dans nos transactions avec les autres hommes, à une partie de ce que nous pourrions exiger suivant la rigueur de notre droit. Ce sont ici des causes de Tordre moral qui suspendent, ou qui du moins adoucissent et modifient en une certaine mesure faction des causes de l’ordre matériel, et qui font fléchir la règle mathématique par laquelle s’exprime l’action de ces causes.

« L’influence de ces faits de l’ordre moral sur les échanges est bien plus étendue que ne font ci'u beaucoup d’économistes. Elle produit des conséquences éminemment bienfaisantes sur la distribution de la richesse en corrigeant ce qu’aurait de dur, et parfois môme d’inique, l’application inexorable des lois du tien et du mien.

« Cette action des mœurs peut tenir à l’affection naturelle et souvent salutaire que les hommes portent aux lieux qui les ont vus naître, à leur prédilection pour la profession dans laquelle ont vécu leurs pères. Des habitudes peu réfléchies, la simple routine, peuvent aussi en être la cause. Elle peut avoir sa source, là même où l’intérêt et l’égoïsme dominent plus complètement, dans le sentiment des nécessités de la vie sociale, dans cet empire de la justice naturelle que la corruption même la plus profonde n’abolit jamais entièrement. Enfin elle peut trouver, et souvent elle trouve son origine dans les principes les plus élevés et les plus féconds de la vie humaine. Souvent elle est le fruit des sentiments de charité qui rendent les hommes secourables les uns aux autres, et leur font oublier leur intérêt propre en faveur de leurs frères moins favorisés qu’eux suivant l’ordre de la stricte justice.

« Qui pourrait dire combien de fois, et jusqu’à quel

GG DÉFIMTIOîiS, MÉTHODE, VUES GÉNÉRALES.

point, dans les sociétés animées de 1 esprit du christianisme, cette bienfaisante action de la charité fraternelle a tempéré les maux cpie le cours inévitable des choses eût fait sortir de l’application du principe de la concurrence sous le régne du strict droit et de l’égoïsme des intérêts ? Qui pourra dire combien de fois, par cette intervention toute charitable des mœurs chrétiennes, les produits que vend le pauvre ont été portés au-dessus de leur prix natui el, son salaire maintenu à un taux équitable, la rente de la terre qu'il féconde de ses sueurs contenue dans de justes limites? C’est lorsqu’on traite de la distribution de la richesse que l’on comprend quelle induence peut exercer sur la détermination des divers revenus cette puissance des mœurs, et surtout la puissance de la charité qui est le trait le plus marqué des mœurs chrétiennes. » {La Richesse,

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