LE CAPITAL
souvent, par malheur, dans les grands centres industiiels, le défaut de prévoyance et d’économie n est-il pas une des principales causes de ses maux? C’est que les appétits matériels, la passion du bien-être sous toutes ses foi mes, la fureur de jouir et de paraître, sont des instincts impétueux qui réclament une satisfaction immédiate ; poui l homme chez qui triomphent ces instincts, tout délai est une souffrance. Or, quand on ne cherche que la jouissance, qu estce qu’une satisfaction à venir, nécessairement incertaine comme la vie humaine elle-même, auprès d une satisfaction présente et qu’on n’a qu à saisir?
Donnez à l’homme la conviction que sa destinée est supérieure aux besoins de la vie matérielle, qu’il est appelé à s’élever, par une suite d’efforts sans cesse renouvelés, à une perfection morale qui est le véritable but de son existence; dès lors il vivra dans l’avenir autant que dans le présent, et son âme s’ouvrira aux conseils de la prévoyance. Mais ce ne sera pas assez qu’il ait la conviction de l’utiUté et de la nécessité de la prévoyance. L’attrait qui le sollicite aux jouissances du moment a sur lui, par 1 infirmité de sa nature, une telle puissance que, pour le surmonter, il faut une préoccupation constante qui porte plus haut ses aspirations et l’attache aux immuables réalités du monde supérieur. Celui que la pratique de la vie chrétienne rappelle à chaque instant aux choses de la vie morale et détache de l’affection aux biens éphémères de la vie matérielle, ohéiia facilement aux raisons qui lui commandent l’économie en vue de l’avenir. D’ailleurs, l’homme qui a la conscience de la noblesse de sa destinée sait qu’il ne vit pas seulement pour soi, mais encore pour les êtres dans l intérêt de qui Dieu, en lui conférant la dignité paternelle, lui a donné
quelque chose de celle providence bienfaisanle par laquelle il pourvoil à la conservalion et au perfeclionnement de toute chose. Le sentiment de la famille et des devoirs l qu’elle impose est un sentiment éminemment chrétien,
et c’est un des plus puissants motifs de pratiquer l’économie.
Impuissance de l’esprit utilitaire pour former le capital. — La passion du bien-être, dont on a voulu faire le mobile de tout progrès, est chose essenliellement personnelle comme la jouissance elle-même. S’il n’y a plus dans le monde que des jouissances, si l’extension des jouissances, la poursuite du bien-être, est l’œuvre unique et le but dernier de la vie, pour<iuoi ne poursuivrais-je pas ce but à outrance et à mon profit exclusif? Tout ce que je reti'ancberais de mes jouissances serait autant de retranché de ma vie, autant de dérobé à l’accomplissement de ma destinée. Pour qui a voué sa vie aux jouissances de la matière, qu’importe le bien-être ou la misère de ceux qui lui survivront? Il ne sera pas témoin de leurs souffrances, comment pourraient-elles le toucher? Ils feront comme luimême a fait : ils poursuivront au jour le jour des satisfactions aussi étendues que possible, au prix de la moindre peine possible. Voilà les conséquences logiques du principe sensualiste. Et n’est-ce pas ainsi que les entendent les ouvriei-s de la grande industrie, qui, pour un misérable gain à l’aide duquel ils couvriront quelques-unes dos dépenses d’un luxe coupable, livrent à la dévorante ardeur d’un travail prématuré le corps et l’âme de leurs enfants?
On ne prend pas garde, quand on prétend fonder l’économie sur le seul mobile de l’intérêt, que, par une inconséquence qui tient aux habitudes profondément chré-
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tiennes de notre esprit, on suppose aux hommes des sentiments auxquels l’intérêt, s’il régnait absolument sur les sociétés, ne laisserait aucune place. Livrez les âmes à la passion des jouissances, et les affections de la famille, la sollicitude du père pour l’avenir de ses enfants, tous ces sentiments qui sont les grands ressorts de notre vie sociale, qui sont la force et l’honneur de nos sociétés, iront se perdre dans cet abîme d’égoïsme où s’est abîmé le monde antique, livré sans défense par le paganisme à la domination de toutes les cupidités.
L’esprit d’épargne ne doit pas tourner à l’avarice. — Mais l’économie, comme toutes les choses de ce monde, doit fuir les excès, et elle a besoin d’être contenue dans les limites de la sagesse. Une société où chacun ne songerait qu’à amasser du capital aurait bientôt perdu tout ce qui fait la noblesse et le charme de la vie humaine. L’intérêt, la dureté, l’égoïsme y régneraient sans partage, et amèneraient inévitablement la séparation et souvent l’hostilité de tous envers tous. Le principe chrétien, en môme temps qu’il donne l’impulsion à l’économie, lui donne aussi la mesure. L’affection vraie, l’affection chrétienne envers la famille, exclut l’avarice et la cupidité. Elle conseille l’usage modéré de la richesse en vue de ce qu’elle peut ajouter d’intelligence et de dignité à la vie. D’ailleurs, là où règne l’esprit chrétien, là aussi règne la charité. Or, comment le cœur qu’anime cette vertu céleste pourrait-il subir la domination de l’avarice? Le sentiment chrétien inspirera à ceux qui ont déjà conquis l’aisance ou la richesse une sage et douce libéralité : en même temps il donnera aux classes inférieures, qui aspirent à se créer un avenir par le travail, celte énergie de l’épargne et celte puissance de la priva-
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lion, qui sont les premières conditions de leur progrès
dans la vie sociale.
L’esprit d’épargne et l’esprit de travail proviennent de la même source. — On l’a dit avec raison, le capital est l’expression matérielle de la vertu d un peuple. L énergie morale d’un peuple se mesure par son capital comme par son travail. Le travail et 1 économie se tiennent de près; ce sont des manifestations diverses d’une même force. Le renoncement, d’où le travail tire cette constante énergie qui est la source de sa puissance, donne aussi à l'homme cet empire sur ses besoins, ce détachement des satisfactions du moment qui est la condition de toute économie. De plus, par cela même que le travailleur sera appliqué de cœur à son travail, il en comprendra mieux les conditions; avec la force morale, qui rend possible l’économie, il aura aussi le sentiment plus vif de sa nécessité.
Ce sera donc par une même impulsion, partie des profondeurs mêmes de notre âme, que la richesse se formera, se conservera et se perpétuera dans la société, grâce à un travail sans cesse renouvelé, accom])agné d’une constante économie. On verra toujours l’énergie de l’épargne s’exercer en môme temps que l’énergie du travail. L’histoire poi'te témoignage de ce fait. Le capital croît ou décroît, suivant que les hommes se montrent plus vaillants ou plus lâches au travail. On peut, à propos du capital, refaire cette comparaison que nous avons faite à propos du travail, entre les sociétés païennes et les sociétés chrétiennes. Je l’ai développée au chapitre VIII du deuxième livre de la Richesse dans les sociétés chrétiennes.