‹ Premiers principes d'économie politique [microform]Chapitre 38 sur 120 · LA PROPRIÉTÉ ET LA LIRERTÉ · texte numérisé non relu

LA PROPRIÉTÉ ET LA LIRERTÉ

Grande serait l’erreur de ceux qui croiraient que l’aiguillon sans cesse renaissant du besoin présent suffit pour déterminer les hommes à prendre la peine d’un travail constant. La pauvreté portée à un certain point arrête l’activité humaine au lieu de l’exciter. L’homme est fait pour vivre dans l’avenir plus que dans le présent ; il lui faut, pour se soutenir au milieu des labeurs de la vie, avoir toujours l’avenir présent à la pensée. Quand il sait qu’il ne peut plus y compter, le découragement le saisit et étouffe en lui le souci même du présent.

Sans la propriété qui donne la sécurité de l’avenir, autant qu’il est permis d’y atteindre dans les choses humaines, jamais le travail et l’économie n’augmenteraient le capital mobilier qui alimente la production; jamais la terre ne recevrait, des labeurs toujours pénibles et sans cesse renouvelés de la culture, cet accroissement de fécondité sans lequel la société serait condamnée à l’immobilité dans la misère. Aujourd’hui qu’une crise agricole aussi intense qu’inattendue, et dont on ne peut prévoir l’issue, ôte la sécurité au propriétaire et au cultivateur, fait-on encore beaucoup d’améliorations au sol? Fait-on même les transformations qui semblent le plus commandées par la situation et pourraient seules en atténuer la gravité?

Comment l’esclavage énerve le travail. — Toujours l’esclavage, en ôtant à l’homme la propriété avec la liberté, a frappé de stérilité le travail de l’esclave. C’est l’esclavage qui a été le {)rincipal obstacle au progrès matériel chez les peuples de l’antiquité. En lui se résumaient les deux passions dont la domination croissante finit par éteindre toute la force du travail : l’orgueil et la sensualité. Les hommes libres, qui formaient l’aristocratie des sociétés païennes.

crurent avoir pourvu à la fois aux besoins de la société et à la satisfaction de leurs instincts de paresse et de jouissance, en reportant le travail sur l’esclavage toujours étendu et aggravé. Sans le savoir, ils n’avaient fait que donner une nouvelle énergie aux causes qui devaient ruiner et perdre la société antique. L’esclavage, à mesure qu’il se développait dans les sociétés païennes par le progrès des idées dont il tirait sou origine, enracinait dans les classes dominatrices les habitudes de luxe et de paresse qui devaient finir par tout épuiser. L’homme libre ne travaillait pas, et l’esclave travaillait mal. L’esclave empruntait à l’homme libre ses vices, et les lui renvoyait grossis de tout ce que la servitude peut ajouter à la corruption. Et ce fut de cette complicité de ta liberté et de la servitude dans les mêmes corruptions et les mêmes débiillances, que sortit le long et honteux abaissement où périt le monde romain.

Le fait de l’infériorité du travail servile par rapport au travail libre est une question depuis longtemps vidée. Elle a été profondément étudiée pour le monde ancien comme pour le monde moderne, et l’on peut se dispenser d’y insister. Alexis de Tocqueville, dans le tableau qu’il a tracé de la démocratie américaine, alors que l’esclavage déshonorait encore les institutions delà grande république de l’Amérique du Nord, a fait ressortir en traits saisissants celte vérité économique, qui n’est plus contestée aujourd’hui.

Pour que le travail ait toute sa puissance, il faut que le travailleur ait toute sa dignité. — Pour que le travailleur s’applique énergiquement au travail, pour (pi’il y mette son esprit et son cœur, il ne suffit pas qu’il se sente libre et assuré de percevoir les fruits de sa peine, il faut encore qu’il se sente honoré dans son labeur.

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