I..V DIVISION DU THAVAII
Considérations générales. — La division du travail est une loi générale de la vie humaine, aussi bien que le travail même. Chacun prend, dans l’œuvre assignée â l’humanité par la IVovidence, le rôle particulier vers lequel le portent ses aptitudes naturelles et les conditions extérieures de ses premiers développements. La diversité dans l’unité, telle est la loi universelle du monde; la division
du travail manifeste cette loi quant à 1 existence sociale.
Le travail réparti entre une multitude de fonctions diverses tend néanmoins, par son résultat final, à 1 unité. Toutes ces fonctions particulières, entre lesquelles se partage l’activité sociale, se réunissent pour former, pai l’assistance mutuelle, la vie commune et complète d’un peuple. Aussi n’est-ce point sans raison qu’on a comparé la société à un organisme, vivant et se mouvant par la force du principe interne d unité qui rattache les unes aux autres toutes ses parties. C’est par le concours de tous les ellbrts individuels dans la tâche spéciale imposée à chacun, que s’accomplit la mission particulière confiée aux divers peuples par la disposition providentielle, et c’est par la fidélité de chaque peuple à cette mission, que s accomplit le mouvement général par lequel 1 humanité réalise les destinées que la volonté de Dieu lui a assignées. L’ordre social tout entier repose donc sur ce concours de tous a une œuvre commune ; chacun y apporte un elfort qui resterait stérile s’il était isolé, et qui ne peut être fécond qu’à la condition de s’unir et de se coordonner aux efforts
de tous.
L’ordre matériel, qui reflète en toutes choses 1 ordie moral, compte parmi ses lois premières et générales la loi de la coopération et de la division du travail. En divisant le travail, on accroit sa puissance; plus sera précis et limité le cercle d’action dans lequel est renfermé chacun des travailleurs qui concourent à la production de l’ensemble des richesses réclamées par les besoins de la vie humaine, plus la masse de ces richesses se tiou\eia considérable et plus parfaits seront les objets qui composent cette masse.
LA DIVISION DU TRAVAIL. 159
La division du travail peut s’opérer à des degrés divers, mais toujours l’effet en est le même. Elle s’effectue de peuple à peuple, de pays à pays, de commune à commune, de famille à famille, de façon que chacun prend, dans les grandes industries entre lesquelles se partage l’activité humaine, celle qui répond le mieux à ses prédispositions personnelles, aux aptitudes du sol et du climat où Dieu l’a placé, enfin à tout cet ensemble de circonstances, résultat de la double action de la Providence et de la liberté humaine, qui détermine le caractère et les propensions des différentes populations, et des dilïérentes familles dans une même population. Ceci est la division générale du travail.
La division s’établit aussi dans une môme production, réparlissant entre divers groupes de travailleurs les diverses transformations par lesquelles doit passer le produit, et répartissant dans chaque groupe, entre les divers travailleurs qui le composent, les dilïérentes opérations nécessaires pour la transformation à laquelle ce groupe s’applique; de telle sorte que chacun de ces travailleurs n’accomplit qu’une seule opération et constamment la même. C’est ici la division spéciale du travail. Elle est la source d’un accroissement de la puissance du travail qui frappe d’étonnement ceux qui la considèrent pour la j)remière fois. C’est sur celte division spéciale du travail que s’est particulièrement arrêtée l’attention des économistes, qui l’ont signalée comme une des grandes lois de la production.
La division spéciale du travail. — Adam Smith a, mieux que tout autre, indiqué les causes de cette puissance de la division spéciale du travail. Ses idées, coin-
l iO DE LA PRODUCTION DES RICHESSES.
plùtées par les écrivains qui ont traité ce sujet après lui, reviennent à ceci : habileté plus grande de l’ouvrier par la répétition constante des mêmes opérations; application plus grande du travailleur à son œuvre, dont aucun changement d’occupation ne le vient distraire; répartition plus rigoureuse des travailleurs suivant leurs aptitudes spéciales, de manière à proportionner toujours les forces employées à l’effort à accomplir. De ces trois chefs vient le prodigieux accroissement de puissance qu’acquiert le travail en se divisant.
Mais cet accroissement ne peut pas être indéfini. 11 a ses limites, d’abord dans la nature meme des industries ; ainsi le travail agricole se divise beaucoup moins que le travail manufacturier. On conçoit d’ailleurs que, chaque travailleur ne faisant qu’un seul produit ou même une fraction de produit, il soit impossible que la division s’étende, quand les échanges ne peuvent s’opérer entre un nombre de producteurs assez considérable pour que leurs consommations réunies absorbent tous les produits de chacune des industries spécialisées par le fait de la séparation des travaux. Le progrès dans la division du travail ne pourra donc s’opérer qu’à mesure que se multiplieront les débouchés, et l’étendue du marché en marquera les limites. Mais, grâce aux efforts de l’homme, ces limites seront sans cesse reculées, et, de siècle en siècle, dans les sociétés en progrès, on verra la division du travail s’étendre, et par elle s’augmenter la puissance de l’industrie humaine.
Réserves quant à l’extension de la division du travail. — Ce serait une grave erreur que de faire du principe de la division du travail des applications générales
LA DIVISION DU TRAVAIL. til
et absolues. D’abord, dans l’ordre moral, le génie échappera toujours à cette loi ; plus les intelligences seront puissantes, plus seront élevés les objets auxquels elles s appliquent, et plus la concentration et l’universalité des connaissances seront la loi du travail.
Il V a d’ailleurs, dans l’ordre matériel, telle situation,
où la puissance du travail s’accroît de la facilité même qu’ont les travailleurs de varier leurs occupations. Quand il est possible de rapprocher et de concilier des industries différentes, de manière à empêcher les chômages, l’une de ces industries fournissant de l’ouvrage dans la saison où les autres n’en donnent pas, n’est-ce pas un moyen d’éviter une déperdition de forces et, par conséquent, d’accroître la puissance du travail? Les pays où les travaux agricoles s’allient fréquemment, dans ces conditions, aux travaux manufacturiers, tirent, de cette conciliation entre des industries diverses, des facilités de travail qui aboutissent à un bon marché plus grand des produits.
L’extension de la division du travail peut aussi être arrêtée par des causes de l’ordre moral. Puisque la division du travail a pour conditions la facilité et l’étendue des échanges, tout ce qui tendra à faire vivre dans l’isolement les familles et les peuples, tout ce qui portera les hommes à l’individualisme, rendra plus difficile sa complète réalisation. On a souvent attribué à l’esclavage le peu d'étendue que prit la division du travail dans l’antiquité. Sans doute l’habitude qu’avaient les maîtres, de faire fabriquer par leurs esclaves les objets de consommation qu’ils ne tiraient pas des pays lointains, fut pour beaucoup dans cette situation de l’industrie antique; mais cette habitude elle-même n’avait-elle pas sa source dans l’esprit d’individualisme
enfanté par l’orgueil païen, qui était la vraie cause de l’esclavage, et par lequel le maître était sans cesse poussé à tout concentrer autour de lui, à tout enchaîner a son individualité, les personnes aussi bien que les choses? D'ailleurs l’esprit de la cité antique, <|ui voyait dans les cités étrangères des barbares et des ennemis, élevait entre les peuples des barrières qui s’opposèrent toujours au progrès de la division du travail. Ce ne fut que dans les derniers siècles, lorsque le monde grec se fut agrandi par les conquêtes d’Alexandre, lorsque Dôme eut réuni dans son empire tous les peuples civilisés, que la division du travail prit une certaine extension.
L’ascendant de l’Église catholique, en établissant l’imitè spirituelle entre toutes les nations de l’Europe, et en poussant, par son prosélytisme, à l’union des peuples européens avec les peuples les plus lointains, ouvrit à la division du travail un champ d’une étendue qui dépassait de bien loin tout ce qu’avaient pu réaliser les plus puissantes dominations de l’antiquité. On n’estimera jamais à assez haut prix les services que les croisades et les missions catholiques ont rendus, en cela, à la civilisation moderne.
La division du travail resserre le lien de la solidarité entre les hommes. — La division du travail réalise la grande loi de la solidarité qu’on retrouve partout dans la vie humaine. Dans le travail divisé, ce n’est qu’à l’aide du travail des autres hommes que chaque homme pourra, par voie d’échange, se procurer les diverses choses nécessaires à son existence, et le travail d’autrui lui sera d’autant plus nécessaire que, par le fait de la division, son travail a lui sera plus spécialisé. La dépendance de chacun envers tous et de tous envers chacun sera donc de plus en plus
LA DIVISION DU TRAVAIL
étroite, et les liens de la solidarité qui unissent tous les membres de la famille humaine iront se resserrant toujours, à mesure que le travail se divisera davantage.
Chacun des progrès de la société, en ce qui regarde la vie matérielle, est marqué par une nouvelle extension de la division du travail. Elle commence dans la famille; elle s’y montre dès les premiers temps et s'y établit d’elle-même, par une impulsion instinctive, comme il arrive toujours pour les lois primitives et en quelque sorte innées de l’existence humaine. Elle ne tarde pas à s’étendre de famille à famille, puis de cité à cité, et enfin de peuple à peuple. A mesure (jiie 1a civilisation s’avancera sur le globe, toutes ses parties entreront dans une dépendance de plus en plus étroite les unes à l’égard des autres; riiumanilé, dans l’ordre du travail producteur des richesses, paraît destinée à ne former plus (|u’ime seule famille. Tout ce que feront les hommes pour accroître, par la division du travail, leur puissance sur la nature, les conduira vers cette grande unité de l'ordre moral, que la Providence semble avoir assignée à rimmanité comme le ternie suprême de ses elforts séculaires et de ses légitimes ambitions en ce monde.
Tels sont les bienfaits de la division de travail. Mais, comme toujours eu cette vie, le mal est à côté du bien. Si la division du travail étend la [uiissance jiroduclive de l’iiomme, de façon ipi'il n’y ail de ce chef aucune objection à élever, elle peut, dans ses applications spéciales, exercer sur la condition morale et physique du travailleur une influence désastreuse. C’est en parlant de la misère qu’il y a lieu de considérei’ sous cet aspect les consi'npiences de la division du travail.
l’association
Conditions morales de l’association. Le concours (les lorces associées esl une loi générale de la vie humaine. Sans l’association, rien de grand et de durable ne se fait, ni dans l’ordre moral, ni dans l’ordre matériel. Toutes choses sont disposées dans le monde de façon li réaliser entre les hommes une nécessaire communauté d’action et une étroite solidarité. Aucun de nous n’est fort qu’a la condition de s’aider des forces d’autrui.
Deux choses sont nécessaires pour que l’association fonctionne dans sa pleine puissance : d abord léneigie propre des individus qui apportent leur concours h l’œuvre commune; ensuite l’esprit de discipline et d abnégation de soi-même, (pii ral tache d’une façon persistante à cette (lîuvre sociale toutes les volontés individuelles.
La vertu chrétienne, fruit de la [tratiipie du renoncement, en nous rendant maîtres de nous-mêmes, et en nous ramenant sans cesse vers Dieu, source de toute foi ce, porte au plus haut point de concentration notre éneigie propre. Mais, en même temps, cette même puissance qui accroît l’intensité de nos forces en nous accoutumant à lions l’GCUGillii* gI o nous vuinci’O, nous con\iG incosstiinment à mettre ces forces au service de nos semblables, car le renoncement à nous-mêmes pour Dieu, c est la cli.uiU , laquelle s’étend, par amour pourDieii, à tous nos frères. La charité nous pousse à ebereber, jiar le concours de teux