LE CRÉDIT
caires, lettres de change, l)illets de banque, etc. Grâce à ces merveilleux mécanismes, un effort exécuté aujourd’hui a Pans ira satisfaire un inconnu par delà les océans et par delà les siècles, et celui qui s’y livre n’en reçoit pas moins sa recompense actuelle par l’intermédiaire de personnes qui font l’avance de cette rémunération et se soumettent ù en aller demander la compensation à des pays lointains ou à l’attendre d’un avenir reculé. »
11 faut pourtant se garder d’exagérer la puissance et les
bienfaits du crédit, et pour cela il faut commencer par le bien définir.
Par le crédit, ou bien celui qui possède un capital en numéraire consent à le faire passer dans les mains d’un emprunteur qui en dispose comme de sa chose propre, sous la condition d’en restituer le montant à l’époque fixée et de la manière convenue entre lui et le prêteur; c’est la forme la plus simple du crédit. Ou bien le vendeur de certaines marchandises consent, en les livrant immédiatement, a n’élre payé du prix qu’à une époque déterminée et de la manière convenue. Dans les deux cas, celui qui livre la somme ou les marchandises prend la qualité de prêteur et il a, de ce chef, sur l’emprunteur ou l’acheteur une créance exigible de la façon déterminée par la convention faite entre eux.
Le commerçant en gros qui vend à six mois de crédit à un détaillant qui a peu de capitaux mais qui est intelligent, actif et honnête, lui fait une avance qui fructifiera dans ses mains et lui permettra d’entreprendre des affaires dans lesquelles sans cela il n’aurait pu s’engager. En réalité, il lui prête une somme équivalente au prix des marchandises livrées à crédit. Le détenteur de matières premières,
PRÏXCIPES D’ÉGON. polit, m ,
182 DE L’ÉCHAXGE DES DICHESSES.
le producteur de colon, par exemple, fait la même chose lorsqu’il vend son coton dans les mêmes conditions, au manufacturier qui n’a pas assez de capital circulant pour mettre eu pleine valeur son capital fixe. Au fond, l’un et l’autre font, sous une autre forme, l’opération que fait le oapitalisle qui prèle au commerçant ou au manufacturier une somme d’argent pour qu’ils l’appliquent à leurs affaires.
Le crédit consiste donc toujours à faire passer un certain capital des mains du préteur aux mains de l’emprunteur, et toutes les combinaisons auxqu('lles il donne lieu ne font jamais que couvrir cette opération fondamentale et essentielle.
Si le crédit a pour effet de faire passer le capital dans les mains de ceux qui peuvent le faire fructifier, il accroit la puissance du travail et il est avantageux à la société. Mais si un emploi irréfléchi et outré du crédit fait passer le capital dans des mains indignes et inhabiles, le dommage causé à la société sera aussi grand, plus grand peut-être, que l’avantage qu’elle aurait retiré d’un usage loyal et mesuré du crédit.
Par le crédit bien entendu, les capitaux passent des mains de ceux qui ne peuvent ou ne veulent les faire fructifier, aux mains de ceux qui les appliquent à la production. On a du crédit quand, par l’effet d’un ensemble de conditions qui sont de l’ordre matériel et de l’ordre moral, on peut disposer de richesses appartenant à autrui. Le crédit repose tout entier sur la persuasion où est le prêteur que toutes les conditions du prêt seront fidèlement remplies par l’emprunteur, et celte persuasion dérivera, soit des sûretés ffue donne la situation matérielle établie de celui
rï'
LE cri ÉDIT. 183
<{ui demande le crédit, soit de ses qualités morales connues,
notamment de sa probité, de son intelligence et de son activité.
On voit, par tout ce que je viens de dire, que le crédit ne multiplie pas les capitaux cl qu il ne fait que les déplacer, (jiace au crédit, le capital et le travail, qui demeureraient stériles s’ils restaient isolés, se rencontrent et se fécondent mutuellement, mais par liii-meme le crédit ne crée rien. Ses effets dépendent entièrement de l’emploi qui est fait des capitaux qu il déplace. Sans le crédit, il pourrait arriver (|ue, le capitaliste n ayant point les capacités industrielles nécessaires pour utiliser le capital, la société perdrait tous les avantages qu’elle peut en retirer. Dans ce cas, la consommation improductive, par laquelle la richesse disparaît sans retour, remplacerait la consommation reproductive par laquelle la richesse se perpétue en même temps qu’elle s’applique aux besoins des travailleurs. Mais aussi il peut arriver que les capitaux mis par le crédit à la disposition d’entrepreneurs imprudents, incapables ou malhonnêtes, disparaissent, soit dans les désastres d’entreprises hasardées ou mal dirigées, soit dans les folies de spéculations qui n'ont rien de commun avec le travail sérieux et producteur. La perte matérielle que subira la .société ne seia pas, dans ce cas, moindre que dans le premier, et le
détriment moral qu’elle en éprouvera pourra être beaucoup plus grave.
IN oublions pas que si le crédit a l’avantage de rendre à l’activité des richesses que l’incapacité ou l’indolence de leur propriétaire laisserait inutiles pour la société, cet avantage n’est autre chose que le moyen de réparer ce qui, dans et I tains cas, est en soi un mal : 1 oisiveté du capitaliste. La
DE i;ÉCHANGE DES RICHESSES.
situation la plus favorable à la stabilité et au progrès régulier des sociétés dons l'ordre matériel, serait celle ou les capitalistes emploieraient euv-mémcs leiu-s capitaux, et seraient travailleurs en même temps ipie capitalistes. L'emploi du capital par son propriétaire présente des garanties de prudence et de sérieux dans les entreprises, qui ne se rencontrent pas toujours chez le producteur qui
travaille avec les capitaux d’autrui.
Notre époque a vu se répéter souvent les abus du crédit.
Us présentent d’autant plus de gravité que les combinaisons par lesquelles le crédit s’organise ont plus de puissance. Je ne fais qu’indiquer ici ces combinaisons. Les limites de cet écrit ne me permettent pas d’entrer dans la partie technique des opérations du crédit, qui est compliquée et
demanderait trop de développements. , i
Le caractère des diverses combinaisons du crédit dépend de la nature des litres qui servent d’instruments a ces combinaisons. Ces litres peuvent être rangés sous quatre cate-
gories. .
1® La simple reconnaissance, c’est-a-dire le bille pai
lequel l’emprunteur reconnaît sa dette. C’est la forme rudimentaire du crédit; elle ne donne lieu par elle-même à aucune complication. Ce n’est (pie lorsqu’elle sert, sous la forme d’obligation au porteur, à la constitution des grandes associations industrielles, quelle peut se prêter a une ffrandB extension du crédit.
é» Le billet à ordre, qui donne au préteur la faculté de renirer dans ses avances en mettant par l'endossement un autre prêteur à sa place. Ce billet favorise l'extension du crédit sans prêter à de graves abus; et comme il sert, en passant de main en main, à solder des transactions sur des