DE LA POPULATION
Comment la question se pose. — L’homme ne produit qu’avec le concours des agents extérieurs; il faut à son travail un objet et des moyens d’action. Sa puissance de produire est donc nécessairement subordonnée aux facilités plus ou moins grandes, aux résistances plus ou moins énergiques qu’il peut rencontrer dans les forces du monde physique. Parmi ces forces, il en est qui s’offrent à l’homme en quantité vraiment illimitée, eu égard au rapport présent de la population avec le globe, et qui s’emploient dans des conditions telles que tous ceux qui les exploitent, quel que soit leur nombre, retirent toujours de leur cou-
LES LIMITAS A LA l'UlSSAACE DU TRAVAIL.
cours un résultat proportionnel à l’effort par lecpiel ils les mettent en mouvement. Cela est vrai pour les forces qui ne sont eu aucune façon susceptibles d appropriation individuelle. Mais de toutes les forces productives, ce sont les moins nombreuses. La plupart des forces dont se sert l’industrie ne se développent qu’à l’aide de substances mobile>, il est vrai, mais susceptibles d’appropriation. Ces forces sont inépuisables, eu ce sens que les corps auxquels elles sont inbérentes venant à se multiplier, elles peuvent se multiplier au moins dans la même proportion. Cent livres de cblore blanchiront au moins dix fois autant de pièces de toile que dix livres; la propriété que possède la chaleur de sécher les objets, de les distiller, de les fondre, de les durcir, d’imprimer à d’énormes fardeaux un mouvement rapide au moyen de la compression de la vapeur, est au moins mille fois aussi grande pour mille tonnes de houille
que pour une seule.
Si riiomme n’usait des forces naturelles que dans ces conditions, l’ordre physique n’opposerait au développement de la production d’autre limite que le manque d’espace nécessaire pour le déploiement d'un nombre de travailleurs croissant sans cesse, ou bien l’épuisement des éléments à l’aide desquels l’iiomme suscite les forces dont il use pour la production. Ainsi la masse du combustible répandu sur le globe, quelque immense qu’elle soit, e^t toujours une quantité limitée; à la rigueur, on conçoit que, dans le cours des siècles, un moment vienne où elle se trouverait épuisée. Jamais toutefois, depuis que le monde existe, aucun peuple ne s’est approché, môme de loin, de cette limite fatale; tous ont été arrêtés, longtemps avant d’y atteindre, par des résistances plus prochaines qui ont
LES SÜUSISTAACES ET LA l'OPULATIOA'.
ralenti le mouvement ascendant de la population, et dont notre but même est ici de déterminer la nature et le mode
d’action.
La puissance productive du sol par rapport a la population. - C’est quand le sol intervient, comme élément principal, dans la production que la puissance du travail rencontre une limite réelle et actuelle, dont les effets se font sentir partout sur l’ordre matériel, et constituent une des diflicultés capitales de la vie humaine.
La production manufacturière emploie principalement, et souvent presque exclusivement, des forces indépendantes du sol, tandis que la production agricole emploie surtout des forces essentiellement inhérentes au sol. De là, entre les manufactures et l’agriculture, une différence très tranchée quant à la possibilité de multiplier les produits dans les deux ordres. De tous les économistes, c’est Stuart Mill qui a analysé ces faits avec le plus de pénétration et de précision. \^ici en substance scs vues sur ce point si
important.
La terre diffère des autres éléments de la production, le travail et le capital, en ce sens qu’elle n’est pas susceptible d’un accroissement indéfini. Son étendue est limitée, et l’étendue des espèces de terrains productifs l'est encore davantage. Il est évident, en même temps, que la quantité des produits qu’on peut obtenir d’une portion de terre n’est pas indéfinie. C’est dans cette limitation, quanta l’étendue de la terre et quant à sa puissance productive, que consistent les limites réelles de l’accroissement de la
production.
La limitation de la production résultant des qualités du sol, ne ressemble pas à l’obstacle que nous oppose un
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imir qui reste immobile à une place déterminée, et au pied duquel tout mouvement est absolument arrêté. Nous pouvons plutôt la comparer à un tissu très élastique et très susceptible d’extension, qui ne peut guère être étiré avec tant de force qu’on ne puisse l’étirer encore davantage, mais dont cependant la pression se fait sentir longtemps avant que la limite soit atteinte, et se fait sentir avec d’autant plus de force qu’on approche davantage de cette limite.
A partir du moment où l’espèce bumaine s’est adonnée à la culture avec quelque énergie et y a appliqué des instruments de quelque perfection, la loi de la production, en tant qu’elle tient à la terre, est que, dans un certain état d’habileté et d’instruction agricole, le produit ne s’accroît pas avec le travail dans une proportion égale. Kn doublant le ti’avail, on ne double point le produit, ou, pour exprimer la même chose en d’autres termes, tout accroissement de produit s’obtient par un accroissement plus que proportionnel dans l’application du travail à la terre.
Le fait qu’un surcroît de produit ne s’obtient que par une augmentation plus que proportionnelle de dépense devient évident, par cela même que les terres de qualité inférieure sont mises en culture.
Les terres inférieures, ou les terres situées a une plus grande distance du marché, sont naturellement d’un rapport inférieur, et l’on ne peut par elles satisfaire à une augmentation dans la demande que par une augmentation dans les frais et, par conséquent, dans les prix. Si une demande plus grande continuait à être satisfaite par la culture des terres de qualité supérieure, auxquelles on appliquerait une quantité additionnelle de travail et de
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capital, sans y faire des dépenses proportionnellement plus considérables que celles à l’aide desquelles elles rapportent la quantité qu’on leur a d’abord demandée, les propriétaires et les fermiers de ces terres pourraient vendre à plus bas prix que tous les autres et accaparer tout le marché. Les terrains d’une qualité inférieure, ou les terrains placés dans une situation plus reculée, pourraient sans doute être cultivés par leurs propriétaires pour se procurer des subsistances et une position indépendante; mais il ne serait jamais de l’intérêt de personne de les affermer pour en tirer un profit. Le fait qu’on peut en tirer un protit suffisant pour déterminer à y appli(|uer des capitaux, est une preuve que la culture sur les terrains d’élite a atteint le point au delà duquel tout emploi plus considérable de capital et de travail ne serait pas, à tout prendre, d’un rapport plus considérable que le rapport qu on peut obtenir, aux mêmes frais, de terrains moins fertiles ou situés
moins favorablement.
La loi générale de l’industrie agricole, c’est donc (en faisant la part des exceptions accidentelles et temporaires) que le produit de la terre, choses égales d’ailleurs, augmente dans un rapport moindre que l’augmentation du
travail.
Ce principe, ce fait incontestable, ne donnerait pas la solution de la question, si l’on n y joignait un autre fait . celui de la puissance des perfectionnements agricoles agissant en sens contraire du premier. Il se produit en effet, dans le développement des cultures, un mouvement en sens contraire du mouvement qui tend à réduire le rendement de la terre : c’est le progrès général des procédés du travail, et notamment du travail agricole.
Les perfectionnements dans les procédés de ragriciillure sont de deux sortes ; quelques-uns font rendre à la terre un produit brut plus considérable, sans entraîner une augmentation équivalente de travail; d’aulres n ont pas le pouvoir d’augmenter le produit, mais ils ont pour conséquence de diminuer 1e travail et les dépenses à 1 aide desquels on obtient le produit.
Parmi les premiers, il faut citer la renouciatiou au système de jacbère, auquel on a substitué la rotation des cultures, et l’introduction de nouvelles céréales pouvant entrer très avantageusement dans le système de rotation. Immédiatement après, vient l’introduction de nouvelles denrées alimentaires contenant une plus grande quantité de principes nutritifs. Dans cette même classe de perfectionnements, il faut placer la connaissance plus complète de la propriété des engrais et des moyens plus efficaces de les employer, l’introduction d’agents de fertilisation nouveaux et plus puissants, des inventions telles que le défrichement du sous-sol, le drainage, etc., qui augmentent dans une proportion considérable le produit des terrains de certaines qualités; le perfectionnement dans 1 éducation ou dans le mode de nourriture des animaux de travail, l’augmentation de la masse des animaux qui consomment et convertissent en substances destinées à riiomme ce qui autrement serait perdu, et ainsi de suite.
L’autre espèce de perfectionnements, ceux qui diminuent le travail, mais sans augmenter pour la terre la faculté de produire, consiste dans la construction mieux entendue des instruments de travail , l’application de nouveaux instruments qui épargnent le travail manuel, tels que les machines destinées à vanner et à battre le grain, une
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application mieux entendue et plus économique de la force musculaire. Ces perfectionnements n’ajoutent rien à la productivité de la terre, mais ils contribuent autant que les premiers à balancer la tendance qu ont les frais de production des produits agricoles à s’élever avec le progrès de la population et de la demande. L’amélioration des voies de communication est analogue dans ses effets à cette seconde classe de perfectionnements agricoles. De bonnes routes équivalent à de bons instruments de travail. Il importe peu, eu effet, i(ue l’économie de travail s’opère en tirant les produits du sol ou en les transportant sur les lieux où ils doivent être consommés; ce qui importe, c’est que le consommateur puisse les acquérir sans trop de sacrifices. D’après des considérations semblables, on voit qu’une foule de perfectionnements purement mécaniques, qui n’ont, du moins en apparence, aucune relation avec l’agriculture, permettent cependant d’obtenir une quantité donnée de denrées alimentaires avec une dépense plus faible de travail; ainsi un perfectionnement important dans les procédés de la fabrication du fer tendrait à diminuer le prix des instruments agricoles. Le môme effet résulterait de tout perfectionnement dans les procédés de ce qu’on peut appeler la fabrication à laquelle la matière des subsistances est soumise après qu’on l’a isolée de la terre, la mouture et la panification. La première application du vent ou de la force hydraulique à la mouture du blé eut pour effet de réduire le prix du pain, autant que l’eût fait une découverte importante en agriculture; et tout perfectionnement important dans la construction des moulins à blé exercerait proportionnellement une influence analogue.
On peut dire qu’il n’est aucun perfectionnement possible,
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dans les arts de la production, qui, d une manière ou d une autre, n’exerce une influence contraire à la loi de diminution du rendement du travail agricole. Et ce ne sont pas seulement les perfectionnements industriels qui ont cet effet ; les améliorations dans le système de gouvernement et presque tous les genres d’avantages moraux et sociaux
exercent une action identique.
M En résumé, tous les agents naturels dont la quantité
est bornée, non seulement sont par cela même bornés dans leur puissance produel ive, mais, longtemps avant que cette puissance ait atteint ses dernières limites, ils ne satisfont les nouvelles demandes qu à des conditions de plus en plus pénibles. Cette loi peut néanmoins être suspendue, ou maîtrisée temporairement, par tout ce qui augmente la puissance générale de l’iiomme sur la nature, et particulièrement par tout progrès dans ses connaissances et par l’empire que ces connaissances lui donnent sur les propriétés et
l’action des agents naturels. »
Ces conclusions ne sont point exemptes de quelque exagération et je ne puis les admettre que moyennant des réserves notables. Tout en reconnaissant que les efforts de I homme peuvent reculer les limites que la nature des choses impose à la puissance du travail agricole, Stuart Mill semble croire qu’il y a un terme fatal contre lequel ces efforts finiront nécessairement par rester impuissants, en telle sorte que l’obstacle peut être reculé, mais non surmonté. D’après l’éminent économiste, tout ce que peut faire l’homme par ses progrès dans la culture, c’est de contrarier pour quelque temps la loi de décroissance dans la puissance du travail agricole. Mais cette loi, un moment suspendue, reparaîtrait avec une énergie de plus en plus