PROGRÈS AORMAI. DE I.A POPULATION
lions vagues et dénuées de preuves positives. D ailleurs, ce n’est pas seulement à son territoire qu un peuple peut demander sa subsistance. A mesure que la civilisation multiplie et consolide les relations des différentes parties du globe, il devient plus facile de tirer des contrées étrangères ce que le sol national ne peut fournir. Nous savons aujourd’hui, et nous ne savons que trop, ce que les contrées lointaines et moins anciennes dans la ci^ilisation, peuvent jeter de denrées alimentaires sur notre vieux continent.
Il est à remarquer d’ailleurs que, dansl ordre industriel, le travail fait chaque jour, chez les peuples avancés, des progrès qui dépassent par leur rapidité le progrès de la population le plus rapide qui se puisse concevoii. Sans doute le progrès du travail manufacturier, dont les produits ne contribuent que pour la moindre part à la consommation des masses, ne suffiraient point, à eux seuls, pour rendre possible sans danger une très rapide multiplication des hommes ; mais, combinés avec les progrès plus lents de l’agriculture, ils aident à étendre le champ ouvert au progrès de la population.
Une chose frappe dans la marche de 1 histoire : c est que, par un dessein visible de la Providence, à toutes les épo- (jues où le genre humain tend à prendre une grande expansion, correspondent les grandes découvertes qui changent la face du monde matériel, en modifiant profondément les procédés du travail et en étendant prodigieusement les relations des diverses parties du globe. Or ce que. le génie de l’homme, guidé et soutenu par la Providence, a su accomplir jusqu’ici, pourquoi serait-il impuissant à l’accomplir dans l’avenir?
L’émigration. — 11 faut d’ailleurs se rappeler rpie les hommes ne sont point fatalement enchaînés au sol sur lequel ils sont nés. Ce n’est pas à l'expansion deriiumanité dans les limites de telle ou telle contrée privilégiée par l'antiquité et la puissance de sa civilisation, que se hornent les vues de la Providence. C’est dans le monde entier qu’elle convie l’humanité à se répandre. La peine que peuvent éprouver les hommes à vivre sur un territoire où ils se sentent trop pressés, est un des moyens dont Dieu se sert pour les pousser vers des pays lointains, dans lesquels s’ouvrent à leurs progrès des espaces indéfinis.
L’émigration et la colonisation sont incontestahlement au nombre des voies par lesquelles l’humanité s’achemine vers les destinées que Dieu lui trace, et elles sont aussi une ressource, et une ressource en quelque sorte indéfinie, contre les maux dont un accroissement de population aftligerait les sociétés déjà vieilles en civilisation. Ici, encore une fois, c’est la dure nécessité qui agit; c’est de la pression qu’elle exerce sur la vie humaine que procèdent les grands mouvements des peuples par lesquels se sont accomplies tant et de si merveilleuses conquêtes dans l’ordre purement matériel. Par un double effet de cette même cause, la vie s’étend sur le globe en des régions où elle n’avait encore pénétré qu’imparfaitement, en même temps qu’elle maintient, et même accroît ses ressources, dans les lieux où elle a depuis longtemps développé toute sa puissance. Les peuples que l’on a vus, dans le monde ancien et dans le monde moderne, atteindre par la colonisation à une si grande prospérité, y seraient-ils jamais parvenus s ils n’avaient eu d’autre souci que de restreindre leurs générations en vue d’accroître la somme de leurs jouissances?
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Remarque importante. — Tout ce qui vient d êtiv dit nous conduit à cette remarque, très importante pour la pleine intelligence de la question, et pour la solution pratique des graves difficultés qu elle présente : ce n est point par telle ou telle mesure, par telle ou telle impulsion imprimée à la société dans un ordre de faits particuliers, que se résout la question de la population. Ce n’est que dans l’ensemble des impulsions auxquelles obéit la société, et dans l’ensemble des faits qui en sont la conséquence, que peut se trouver la solution. La question de la population, bien comprise, est la question sociale suprême, en laquelle se résument toutes les queslions particulières. En cette (juestion c’est la société qu’il faut prendre d’ensemble. Ce n’est qu’avec toutes les forces, toutes les aptitudes, toutes les vertus de la société, que la solution peut en être
donnée.
Il faut ici, comme toujoui’s pour les grands problèmes de l’ordre social, remonter jusqu’aux premiers principes, jusqu’à ces principes qui donnent la vie et le mouvement à tout. C’est par leur action que s’accomplissent les progrès qui permettent le développement continu de la population; c’est de leur action que procèdent les influences modératrices qui contiennent ce développement en ses justes limites. C’est de la force morale, de l’élévation des âmes et de l’énergie des volontés, qu’il faut tout attendre. Cette force morale pousse riiomme à tous les progrès, en même temps qu’elle le rend supérieur aux grossiers instincts des sens. Elle fait prédominer en toute sa conduite les vues élevées et les saines aspirations d’un être que Dieu destine aux vraies grandeurs, aux joies nobles et profondes de la
vie spirituelle.
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Perturbations accidentelles dans l’équilibre de la population et des subsistances. — Comme tout en ce monde est faible, cliangeant et divers, même dans les sociétés où l’homme est le plus fort contre les instincts de sa nature matérielle, il y aura des moments où son énergie morale semblera défaillir. Il arrivera aussi que, par des complications qu’on ne saurait éviter, et comme conséquence des évolutions qui s’accomplissent dans l’ordre matériel à certains moments, les travaux, par lesquels une partie considérable des classes ouvrières trouve la vie, n’auront plus, dans les conditions arriérées où ils s’exercent, la puissance de nourrir ceux qui s'y livrent. L’équilibre entre la population et les moyens de vivre se trouvera alors rompu partiellement, mais dans des proportions parfois assez considérables. La transformation de certaines de nos grandes industries, notamment de l’industrie linière, a fourni un exemple d’une crise de celle nature.
Aucune société n’échappe à ces embarras et à ces crises. Mais une société où régneront les hautes inlluences morales, que nous caractérisions tout à l’heure, finira toujours par en triompher. Ces crises sont au nombre des difficultés de la vie présente auxquelles les meilleurs et les plus forts, parmi les nations comme parmi les individus, restent toujours soumis. Elles deviennent, par les efforts que l’on fait pour les surmonter, une nouvelle source de progrès. En pareil cas, chez les peuples doués d’une force morale suffisante, on verra, après quelque temps, la prospérité de la société passagèrement compi-omise reprendre son cours régulier; un moment arrêtée dans sa marche ascendante, la population reprendre bientôt son essor ordinaire. De génération en génération, des forces nouvelles s’ajouteront aux
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forces accumulées par les laborieux efforts des hommes durant le cours d'uuc longue civilisation; le progrès du travail suivra le progrès de la population, et celle-ci s avancera avec une force d’expansion toujours constante, mais aussi toujours contenue.
C’est parce ((ue les choses prennent naturellement ce cours, que l’on a pu voir des sociétés périr faute d hommes, mais qu’on n’en a point vu, malgré tant de sinistres prédictions, pour qui l’excès de population ait jamais été autre chose qu’un embarras plus ou moins prolongé, mais toujours passager. On a vu les sociétés se perdre en faussant et en outrant les instincts de prévoyance dont elles sont douées, mais on ne les a pas vues périr pour les avoir mis en oubli.
LES SOLUTIOXS UTILITAIRES
Malthus fait appel à l’amour du bien-être. — C’est à Malthus qu’il faut faire remonter toutes les théories du sensualisme moderne sur la population. Que Malthus fût sensualiste, utilitaire si l’on veut, c’est ce qu’il est impossible de nier quand on a lu attentivement son Essai sur le l)rincipe de population. La doctrine utilitaire s y trouve dans ses premiers principes et avec ses plus rigoureuses applications. Tout le système de Malthus sur la population n’est autre chose que la théorie du progrès social au point de
vue sensualiste.
Pour Malthus, le besoin d’être nourri, d’avoir des vêlements et un domicile, en général tout ce qui nous préserve
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(les soufîuances que causent la faim et le froid, est la principale cause qui met en jeu l’activité humaine. (( Il n’est personne, dit Mallhus, qui ne sente combien le désir de i satisfaire ces besoins a d’avantages lorsqu’il est bien dirigé. »
Lorsque ce désir pousse à des actions illégitimes, la société rtîcourt à la répression : « Toutefois, dans tous les cas, le désir est en lui-même également naturel, également vertueux. C’est au principe de l’arnour de soi, si étroit en apparence, que sont dus tous les efforts par lesquels chacun cherche à améliorer con sort, et tous his nobles travaux de l’esprit humain, tout ce qui distingue la civilisation de l’état sauvage. »
Avec une pareille doctrine, Malthus ne peut rien comprendre au progrès par le sacrifice. Le mouvement sans cesse ascendant de la population, lequel est suivi, mais toujours avec une certaine lenteur, par le développement delà production en général, la difficulté de vivre qui résulte de cet état de choses pour les classes les plus nombreuses, lui apparaissent comme les causes de tous les maux de la société. Malthus reconnaît l’impossibilité d’échapper à cette disposition souveraine des choses par laquelle le progrès matériel de rimmanité est sans cesse entravé et ralenti. Or, le progrès matéiâel est pour lui le principal but des sociétés et il faut que, d’une façon ou d’une autre, elles l’atteignent. Se sentant impuissant h modifier le premier des termes desquels dépend la difficulté, en renversant l’obstacle qui empêche l’humanité de croître indéfiniment en bien-être en même temps qu’en nombre, Malthus est nécessairement amené à porter tous ses efforts sur le second terme de la question. C’est le mouvement progressif de la population qu’il tente d’arrêter, afin qu’un nombre d’hommes