PRINCIPES SUPÉRIEURS
glais appellent Vuiile. Mais c’est toujours, d’après lui, l’intérêt seul qui doit guider l’homme dans toutes ses actions, et la poursuite des satisfactions de la vie est le seul but proposé à notre activité : « La fin dernière en vue de laquelle, et pour l’amour de laquelle, toutes les autres choses sont désirables (soit que nous considérions notre bien propre ou le bien des autres), est une existence aussi affranchie que possible de toute peine, et aussi bien fournie que possible de toutes les satisfactions, tant pour la qualité que pour la quantité. »
La doctrine du renoncement. — A ces affirmations de l’école sensualiste et utilitaire je répondis par l’affirmation claire et nette de la doctrine catholique sur le renoncement. Les événements qui s’accomplissent sous nos yeux, les progrès du socialisme, suite naturelle, conséquence pratique du sensualisme économique, justifient assez l’audace de mon affirmation.
Il y a une apparente contradiction entre le principe du renoncement et le progrès matériel. Au premier abord, on pourrait s’y tromper et beaucoup s’y sont trompés. J’ai montré, au début de mon traité sur la Richesse dans les sociétés chrétiennes, qu’une considération sérieuse du problème économique conduit à reconnaître que, loin d’être en contradiction avec le développement de la prospérité matérielle des sociétés, la pratique du renoncement en est la première condition.
« Si le renoncement est la loi du chrétien, si le mépris des richesses est dans l’esprit du christianisme, comment se fait-il que les peuples qui suivent cette loi, et qui s’inspirent de cet esprit, dépassent tous les autres en puissance et en prospérité matérielles? 11 semble à beaucoup d’hommesde
notre tempsqu’une religion fondée sur de pareils principes, si elle est acceptée par les peuples encore dans leur premier Age, doit les maintenir dans une éternelle pauvreté ; et que, si des peuples déjà parvenus à un haut degré de civilisation viennent à l’embrasser, elle ne peut manquer de les ramener, par une décadence plus ou moins prompte, à l’existence étroite et précaire des sociétés encore dans l’enfance. Pourtant, la supériorité des peuples chrétiens dans l’ordre matériel est un fait aussi évident que la lumière, et que personne ne songe à contester....
« Par quelle étrange contradiction les peuples qui, plus que tous les autres, sont détachés de la richesse, ont-ils réussi, mieux que tous les autres, à la créer, à l’accroitre et à la conserver? La vie des peuples chrétiens est pleine de ces apparentes contradictions. Le christianisme luimême n’est, pour ceux qui le considèrent seulement à la surface, qu’une continuelle contradiction. Dans le christianisme, c’est de la mort que naît la vie, c’est par le renoncement à soi que l’homme acquiert la pleine possession de soi, c’est de l’humilité que sort la grandeur ; de même, c’est le mépris des richesses qui engendre la richesse.
« Si nos sociétés veulent rester en possession des bienfaits du christianisme, il faut qu’elles sachent se soumettre à son joug et porter son fordeau. Ce joug et ce fardeau sont légers à qui sait résolument les accepter. Ce n’est pas le temps des demi-convictions ni des demi-vertus; il nous faut des convictions franches et des vertus fortes. 11 importe, aujourd’hui plus que jamais, que l’on soit bien pénétré de ces vérités : que le renoncement est dans l’ordre social la force cachée qui meut et retient tout, que la prospérité, même matérielle, des sociétés et l’éclat de leur civilisation
l'RINCIUES SUPÉRIEURS. U
sont toujours en proportion de leur vertu, et que la vertu a pour première condition le renoncement; que, faute du renoncement, nous verrons décliner rapi<lement cette richesse dont nous sommes si vains et que nous ne devons qu’aux vertus chrétiennes de nos pères.
Questions à résoudre. — « Qu’est-ce que la richesse? Qu’est-ce que le progrès matériel? Quel sens le christianisme donne-t-il à ces mots? En les prenant comme les prend le christianisme, répondent-ils à l’idéal de puissance, de grandeur, de dignité que le genre humain n’a cessé de poursuivre de ses efforts dans l’ordre matériel? Comment le renoncement de l’homme à soi, à ses instincts pervertis, à ses passions, à son égoïsme, le sacrifice de soi pour Dieu et le prochain, tel que l’Église nous le prêche, comment le renoncement chrétien est-il la condition première de toute prospérité matérielle véritable? Telles sont les questions qui se présenteront d’abord à notre examen. Sans nous écarter de notre sujet, nous aborderons les problèmes les
plus élevés de notre existence.
« Nous prendrons notre point de départ dans les vérités premières sur lesquelles repose tout 1 ordre de la %ie humaine. Qu’on ne s’étonne pas de nous voir, a propos de la richesse, pénétrer dans les profondeurs du monde spirituel, et demander à la vie de l’Ame ses plus intimes secrets. N’est-ce pas l’esprit qui imprime le mouvement à la matière? et n’est-ce pas à l image du monde spirituel que le monde matériel est fait? Quand l’homme agit sur le monde matériel, quand son travail transforme les choses pour leur imprimer le double sceau de la beauté et de l’iitililé, toutes les constructions qu il élève, tous les produits qu’il crée, sont-ils, et peuvent-ils être autre
chose que l’expression des principes de l’ordre spirituel qui impriment l'impulsion et donnent la direction a la volonté? C’est par l'ordre spirituel que les sociétés vivent : c’est par lui qu’elles se soutiennent et se développent. Leur puissance de conservation et de progrès est en raison de leur puissance de vie spirituelle. » {La Richesse, t. 1, p. 19 et suiv., 5= édition.)