L’ASSOCIATION OUVRIÈRE
On peut donc dire qu’à la longue le taux général et constant des salaires se déterminera d’après le prix des subsistances. Mais cette loi ne trouvera aucune application quand il s’agira des fluctuations passagères que peuvent subir les salaires. Ici ce sera fréquemment l’effet contraire qui se produira : les salaires diminueront en même temps que le prix des subsistances augmentera ; ce seront même souvent les causes qui élèvent le prix des denrées alimentaires qui feront, par contre-coup, baisser le taux des salaires. Ainsi en est-il en cas de crise alimentaire. Aussi voit-on fréquemment, même pour les pays qui vivent dans un état de prospérité habituelle, les classes ouvrières passer en peu de temps de l’état d’aisance à l’état de gêne, et quelquefois à j
l’état de détresse, en sorte que ces fluctuations des salaires sont au nombre des causes les plus actives de la misère dont nos sociétés ont trop souvent à souffrir.
L’association ouvrière et les salaires. — On a cherché dans l’association des ouvriers entre eux, et des ouvriers avec les maîtres, un moyen d’élever les salaires.
Le but a été atteint pour certaines associations ouvrières, il a été manqué pour le plus grand nombre.
Le but a été atteint toutes les fois que les associations ont été composées d’un nombre d’ouvriers peu considérable, choisis parmi l’élite de la population ouvrière ; parce que chez ces ouvriers il s’est trouvé assez de bon sens pour comprendre la nécessité d’une hiérarchie fortement organisée au sein de l’égalité qui règne dans l’association.
Quand les associations étaient formées entre les maîtres et les ouvriers, il a fallu beaucoup de tact et de bienveillance du côté des maîtres, et beaucoup de sagesse du côté des ouvriers. Mais ces qualités, essentielles des deux côtés.
ne se rencontrent qu’exceptionnellement dans l’état présent de nos mœurs. Que deviendrait une industrie où les ouvriers prétendraient, en leur qualité d’associés, exercer un contrôle continuel sur les opérations du patron, entravant à chaque instant son action, enlevant à l’entreprise l’unité de direction indispensable partout où les hommes sont réunis pour une œuvre commune, lui ôtant les conditions de discrétion et de secret qui sont souvent nécessaires à sa réussite, répandant partout l’incertitude et l’hésitation là où le succès dépend de la rectitude, de la promptitude et de l’énergie de l’action?
On aura beau faire, on ne renversera pas pour l’atelier cette loi universelle de la hiérarchie qui régne partout dans le monde social, dans l’ordre des relations privées comme dans l’ordre des relations publiques. Elle tient à la constitution morale de l’humanité, et tant qu'il y aura des hommes elle trouvera son application. Les éneiguménesdu socialisme y useront leurs forces ; la nature sera toujours plus forte que leurs utopies.
Lorsque les conditions essentielles de la production et de la hiérarchie du travail ont été respectées, l’intérêt propriétaire a stimulé le zèle des ouvriers associés entre eux et a rendu leur travail plus productif. On a vu en 1848 plusieurs de ces associations, après déduction faite des retenues destinées à rembourser le capital avancé par l’État, procurer à leurs associés des salaires ])lus élevés que ceux des autres industries. L’augmentation des salaires tient ici au développement exceptionnel de la puissance du travail, et j’ai dit, en parlant plus haut de l’association ouvrière, que ce n’est que dans des conditions particulières que l’association ouvrière peut donner au travail un surcroît de fécondité.