‹ Premiers principes d'économie politique [microform]Chapitre 96 sur 120 · LES MŒURS ET LA COUTUME. 2D · texte numérisé non relu

LES MŒURS ET LA COUTUME. 2D

Influence des mœurs et de la coutume sur les salaires. — C’est un fait, noté plus d’une fois par les économistes, que la coutume peut modifier le taux des salaires, que souvent elle le fixe au-dessus de ce qu’il serait par l’action des causes générales ou particulières que je viens d’exposer. La bienveillance des patrons, quelquefois même les idées reçues, l’influence de l’opinion, la vanité

même, peuvent avoir cet effet.

Dans les temps où la charité exerçait sur les mœurs une influence souveraine, les dispositions bienveillantes des riches envers les pauvres avaient souvent pour effet de maintenir les salaires à une certaine hauteur. La crainte de commettre, en réduisant à outrance le salaire de l’ouvrier, un de ces abus que la morale de l’Église catholique range parmi les péchés qui crient vengeance au ciel, faisait d’ordinaire pencher la balance envers l’ouvrier et prévenait, la plupart du temps, cette exploitation de l’ouvrier par l’égoïsme des maîtres, à la faveur de la libre concurrence, dont nous sommes souvent les témoins. Surtout elle remédiait fréquemment, au moins dans une certaine mesure, aux dépréciations passagères des salaires ordinairement si désastreuses pour les ouvriers. On a pu voir, de notre temps encore, des patrons chrétiens s’efforcer d’atténuer les suites cruelles des réductions de salaires dans les crises industrielles, par des institutions de prévoyance qui permettent de conserver aux ouvriers, réduits à un salaire insuffisant, au moins le nécessaire de la vie, au moyen des ressources extraordinaires que procurent les hauts salaires des temps de grande activité industrielle. Entre toutes les œuvres de patronage industriel, celle-ci e&t particulièrement louable et efficace.

De la justice due à l’ouvrier quant au salaire. — 11 peut y avoir pour l’entrepreneur, ou patron, envers l’ouvrier, bien plus qu’une obligation de charité, il peut y avoir une obligation de justice, et de justice commutative.

Le souverain pontife, préoccupé des abus qui peuvent se commettre du côté des entrepreneurs d’industrie tentés de spéculer sur la détresse de l’ouvrier, a solennellement tracé, dans l’Encyclique Rertim novariim, des règles dont l’effet sera de ramener les patrons qui n’écoutent que les conseils de l’intérêt utilitaire, au sentiment de leurs devoirs envers l’ouvrier. Acceptées tout d’abord par les patrons chrétiens,, ces règles s’imposeront insensiblement à tous ; elles formeront, à la longue, dans la société une opinion qu’on ne pourra point braver impunément.

Une définition manquait pour l’application positive et pratique du principe, constamment maintenu par la théologie catholique, quant au péché grave que commettent' ceux qui privent l’ouvrier qu’ils emploient de son juste salaire. Cette définition, l’encyclique la donne. Voici le texte du document pontifical : « Le salaire, dit-on, une fois « librement consenti de part et d’autre, le patron en le « payant a rempli tous ses engagements et n’est plus tenu « à rien. Alors seulement la justice serait lésée si lui refu- « sait de tout solder, ou 1 ouvrier d’achever son travail et « de satisfaire à ses engagements, auxquels cas, à l’exclu- « sion de tout autre, le pouvoir public aurait à intervenir « pour protéger le droit de chacun. — Pareil raisonnement « ne trouvera pas de juge équitable qui consente à y « adhérer sans réserve, car il n’embrasse pas tous les côtés « de la question, et il en omet un de fort sérieux.... Con-

LE JUSTE SAt.AIRE. 295

« server l’existence est un devoir imposé à tous les « hommes et auquel ils ne peuvent se soustraire sans (( crime. De ce devoir découle nécessairement le droit de <( se procurer les choses nécessaires à la subsistance, et que « le pauvre ne se procure que moyennant le salaire de son <( travail. Que le patron et l’ouvrier fassent donc tant et de (( telles conventions qu’il leur plaira, qu’ils tombent d ac- (( cord sur le chiffre du salaire ; au-dessus de leur libre « volonté, il est une loi de justice naturelle plus élevée et « plus ancienne, à savoir, que le salaire ne doit pas être « insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête. « Que si, contraint par la nécessité, ou poussé par la « crainte d’un mal plus grand, il accepte des conditions « dures, que d’ailleurs il ne lui était pas loisible de refuser, (( parce qu’elles lui sont imposées par le patron ou par « celui qui fait l’offre du travail, c’est là subir une vio- « lence contre laquelle la justice proteste. »

Il résulte, à l’évidence, de cet enseignement pontifical que ce n’est pas, comme certains le prétendent, le taux courant qui doit servir de règle absolue pour déterminer le juste salaire.

L’encyclique pose un principe supérieur, et ce principe est à concilier avec les causes particulières de déterminations du salaire exposées plus haut.

Le juste salaire, dont l’encyclique établit la règle, est ce que les économistes appellent le salaire normal ou salaire nécessaire. C’est la notion qu’il convient d’accepter, en laissant de côté les conceptions utililaires et matérialistes qui, chez plus d’un économiste, faussent la notion du salaire normal. Les économistes chrétiens se sont toujours attachés à mettre en évidence le devoir, pour tous ceux qui

peuvent exercer quelque action sur la fixation des salaires, de s’efforcer de les porter au taux normal. Le pape déclare que c est d après la notion du salaire normal qu’il faut apprécier le juste salaire. Par cette déclaration, l’encyclique nous fait voir sous un jour nouveau la question des rapports de 1 ouvrier avec le patron, sans rien accorder néanmoins aux prétentions des socialistes.

Le salaire dû en stricte justice, le juste salaire, c*est donc le salaire suffisant à la subsistance de l’ouvrier sobre

et honnête, dans les conditions ordinaires de la vie de famille.

Les économistes s accordent, lorsqu’ils analysent les éléments qui doivent former le salaire suffisant ou normal, à considérer l’ouvrier, non point isolément et en tant qu individu travaillant pour lui seul, mais comme père de famille, travaillant pour faire vivre sa famille aussi bien que lui-méme. L esprit de l’encyclique, les raisons par lesquelles le Saint-Père explique sa doctrine, ne peuvent pas, me semble-t-il, laisser de doute sur son intention de comprendre dans le juste salaire les ressources nécessaires pour faire vivre l’ouvrier et sa famille.

« Conserver l’existence, dit l’encyclique, est un devoir « imposé à tous les hommes et auquel ils ne peuvent se « soustraire sans crime. »

Pourquoi ce devoir, si ce n’est parce que l’homme a une destinée supérieure à accomplir par le libre emploi de ses facultés; parce qu’il est, dans le travail comme ailleurs, une personne et non une force mécanique animée, une personne tenue devant Dieu à réaliser sa destinée. L’homme ne peut, sauf le cas de force majeure, renoncer au juste salaire qui est, dans la vie terrestre, un moyen d’accom-

Page 1