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LA. DOUANE

QUATORZIÈME JOURNÉE

C’est dimanche. Au jour, nous sommes réveillés par des chants d’église, et voici venir une interminable procession qui encombre les rues de Corne. Une heure après, aussitôt que la rue est redevenue libre, nous nous en emparons pour partir, laissant à l’hôtel deux voyageurs etMmeT..., qui nous rattraperont en char.

Côme est situé dans un fond : on n’en sort qu’en s’élevant, et c’est alors que l’on voit cette jolie ville sous l’aspect qui lui a fait sa renommée touristique. Du reste, les environs et le pays dans lequel nous nous engageons sont agréables sans être précisément beaux. Ce n’est ni la plaine, ni la montagne, ni une riche végétation, ni une stérile aridité, seulement le ciel est plus doux que le nôtre, les maisons sont plus fabriques , l’air de la contrée plus riant.

Au bout d’une heure et demie de marche, nous arrivons à la frontière suisse. 11 y a là imposte autrichien, puis un pont, et au delàChiasso, village du Tessin. L’Autriche nous demande notre passeport, et, remarquant que nous ne sommes pas au complet, l’Autriche nous déclare que nous ne pouvons passer outre avant que nos trois voyageurs, qui dorment encore à Corne, soient là. Nous voilà donc réduits à demeurer deux heures chargés et à jeun, sous le porche de la docjana reale.

Rien n’est triste, désespérant, comme cette sorte de séjour. Que peut offrir à la vue une douane ou un douanier qui ne soit pas poudreux, crasseux, ennuyeux au dernier point? Qui ne connaît le confortable de ces baraques où

il n’y a ni femme qui arrange, ni famille qui réunisse, ni travaux qui animent, mais seulement des fainéants qui sifflent, des fainéants qui rôdent, des fainéants qui fument ? Et puis cette indifférence avec laquelle on vexe, par ordre, un pauvre diable de voyageur qui s’est mis en règle, mais qui n’a pu prévoir tous les caprices des potentats ?

Pourtant, comme il y a une auberge de l’autre côté du pont, nous nous décidons à y déjeuner en attendant nos camarades... « Vous ne pouvez pas, nous dit l’Autriche. C’est de ce côté du pont qu’il faut attendre; vous ne pouvez ni déjeuner ni poursuivre avant d’être en règle. » A la bonne heure. M. Tôpffer se révolte contre l’Autriche, mais secrètement; il conspire, mais au fond de son cœur; il se livre à une rage effrénée, mais sans dire mot et sans souffrir qu’on murmure. Il est bien vrai que s’il ne s’agissait, pour pouvoir passer, que de rosser un ou deux hommes : Qu’à cela ne tienne, dirait-il, et à l’ouvrage, messieurs !

Ces vexations sont intolérables. Toutefois, sur cette frontière, on les doit tout autant à l’imprudent laisser-aller, aux bravades du canton de Tessin, qu’à la politique soupçonneuse de l’Autriche. Avec des voisins qui ne prennent aucune mesure de police, qui se vantent de n’en point prendre, qui tirent gloire de crier à tout venant les mots de liberté , independenza, odio di tirania , et ceci par vaine parade, sans savoir ni pouvoir, dans l’occasion, se faire respecter, on conçoit que l’Autriche se charge à elle seule de faire la police de ce côté, et qu’elle la fasse serrée, rigoureuse, vexatoire, pour le pauvre voyageur qui n’en peut mais si l’Autriche est ombrageuse et si le Tessin est sans force parce qu’il est sans dignité.

Au bout d’une heure de séjour, le commissaire, qui a eu le temps de se raser et de prendre son chocolat, descend sur la place : il a l’air comme il faut et très bonhomme. M. Tôpffer lui adresse une supplique, et cet honorable commissaire, s’étant fait donner les noms et le signalement des trois absents, nous laisse enfin partir. C’est ce qu’il fallait faire une heure auparavant, et nous n’aurions pas maudit l’Autriche.

Nous courons vite au delà du pont, à l’auberge désirée. Premièrement, les

gens sont à la messe; et secondement, il n’y a pas de vivres !

ce mécompte est pour l’heure bien plus grand que si on nous demandait nos passeports, ce à quoi personne ne songe. Force est donc de pousser beaucoup plus loin, jusqu’à Mendrisio. Là, les éclaireurs, passant devant une porte, flairent quelque chose, et ils entrent: c’est une grande soupe aux tripes ! A cette nouvelle tous les corps rejoignent, et la soupe aux tripes, destinée primitivement à une société du pays, nous est servie. C’est

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