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LAC DE LUGANO

QUINZIÈME JOURNÉE

La pluie continue de tomber à torrents. Chacun comprend la chose, et se rendort jusqu’à nouvel ordre. Le nouvel ordre, c'est vers neuf heures, le déjeuner, suivi d’une délibération ou il est décidé qu’on ne décidera rien au sujet du départ avant midi. Aussitôt chacun de profiter de ce temps d’arrêt pour mettre à jour sa correspondance. On écrit sur les tables, sur les fenêtres, sur la cheminée, sur tout ce qui fait saillie, et l’on dirait les bureaux d’un ministre au milieu d’une gesticulation insolite des télégraphes.

Midi sonne, on délibère de nouveau; et comme la pluie tombe avec une violence croissante, on décide à l’unanimité que, l’hôtel étant excellent, on emploiera cette journée à se délasser au sein du petit foyer domestique que nous nous sommes créé dans la chambre de Blanchard. Aussitôt ce parti pris, on s’adonne aux jeux d’esprit, aux jeux à gages, à tous les jeux que peuvent jouer vingt personnes confinées dans une chambrette. L’esprit n’abonde pas, mais les rires vont leur train; et voici que la pluie cesse, que le soleil perce les nuages et vient dorer la nature encore toute mouillée et grelottante. Nous faisons une

AUX ALPES ET EN ITALIE

sortie. Les montagnes du côté des Alpes se sont couvertes de neige, et le froid très vif nous oblige à établir des courses olympiques, les unes sur deux pieds, les autres à clocbe-pied, tout en nous dirigeant vers un couvent de capucins, où se voient des fresques de Luini. Les fresques sont remarquables, mais les capucins, pouali ! ignobles, stupides, sales, intéressés, et n’ayant pas l’air de se douter seulement du côté relevé de leur vocation. C’est ce qui a lieu souvent dans les ordres religieux. La pensée religieuse a présidé à l’institution de l’ordre, ensuite les intérêts de l’ordre ont étouffé la pensée religieuse; puis, les intérêts assis, sont venus les moines, frur/es eonsumere nati.

Au retour de notre promenade, nous voyons dans la rue, perdu sous une

touffe de cheveux, qui ?... ce même moustachon grêle que nous rencontrâmes l’an passé à Zug, au milieu d’une ou deux familles fuyant le choléra. Il est tout aussi grêle, tout aussi verdâtre, mais moins écrasé qu’à Zug, où, au milieu de vachers rubiconds et colossaux, il faisait l’effet d’une belette parmi des oursons. Il nous reconnaît et nous considère avec curiosité. Apparemment nous lui rappelons des temps où il avait bien plus de peur que de mal. Nous ne voyons ni sa grosse maman, ni son frère l’abbé aux cheveux plats et coupés carrément.

Rentrés à l’hotel, nous allons nous mettre à table. Non loin de nous dînent deux gigues silencieuses, deux de ces cosmopolites blasés , comme on en rencontre parfois dans les hôtels. Plus loin, par une porte qui s’ouvre et se referme, nous entrevoyons une belle dame qui fume un cigare. C’est à la façon de Sand.

BRUCNDT

Sand se donne l’air d’un génie viril ! ces dames se donnent l’air de Sand. Et ici, comme pour les capucins, la pensée virile a présidé à la chose, ensuite la chose s’est passée de la pensée virile, et des femmelettes en sont à fumer comme des hussards.

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