H I V E DE MAGADINO
SEIZIÈME JOURNÉE
Le temps est radieux; le ciel, les montagnes sont d’une fraîcheur délicieuse: nous nous disposons, sans nous presser, à faire la promenade qui nous sépare du lac Majeur. Cette promenade consiste à franchir le mont Cenere , mont à châtaigniers et à brigands. Toutefois, les châtaigniers y abondent plus que les brigands, depuis que l’on a établi dans le plus sinistre fourré du passage lin poste de gendarmerie. La dernière fois que nous passâmes à Lugano (1831), on faisait de plus escorter la diligence.
À Lugano nous avons été hébergés, nourris, régalés au prix de trois francs dix sols par tête et par jour : nulle part on ne nous a traités à si bas prix. Dans la plupart des hôtels de ce côté-ci des Alpes, on a affaire avec le garçon, et c’est alors à celui-ci d’endoctriner le maître. Pour reconnaître les excellentes doctrines du garçon de Lugano, la bourse commune enfle fort la bonne main, et sa munificence s’étend jusque sur le décrotteur de la maison, artiste un peu crétin, qui, extasié à la vue de tant de menue monnaie, s’en va partout montrant sa richesse, comme quoi il pratique un art souverainement digne d’envie.
Au Faucon, à Milan, il y a un pauvre diable disgracié, mal bâti, boiteux et l’œil torve. Ce pauvre diable, du matin au soir, et, s’il le faut, du soir au matin, cire tous les souliers de tous les voyageurs, apportant à ce service tout le soin et toute la régularité désirables. Le lustre de son cirage est si beau que nous
en faisons compliments à l’hôte rubicond. « Il y a dix ans, nous dit cet hôte, qu’il se tient là où vous le voyez. Je ne m’en mêle pas, si ce n’est pour le conseiller quand il veut placer son argent. Savez-vous que cet homme-là s’est marié, qu’il a famille, qu’il élève bien ses enfants, et qu’il met de côté huit cents à mille francs par année ? C’est la conduite, ajoute-t-il, qui mène là. » Gomme l’on voit, l’hôte rubicond est sensé ; il sait que la conduite mène plus sûrement et plus loin que les talents. Ce qu’il faut dire encore à sa louange, c’est que tous les gens de son hôtel y ont l’air anciens, casés, faisant régulièrement leur petite affaire à côté de la sienne grosse. En vérité, s’il nous avait donné quatre plats dès le premier jour, on devrait le considérer comme un hôte modèle.
En sortant de Lugano l’on a une vue de cette ville qui vaut celle de Corne, et, en s’avançant dans le mont Genere, l’on traverse un pays bien plus beau que celui que nous avons parcouru entre Corne et Gapo di Lago. Nous ne voyons qu’un brigand, encore est-ce un honnête bûcheron qui n’attaque de sa cognée que les arbres de la forêt. Vers le sommet nous quittons la grande route du Saint-Gothard, pour prendre, sur la gauche, le sentier qui conduit à Magadino. Quel sentier ! Des châtaigniers l’enserrent sous leur transparent ombrage, et entre les rameaux, au travers des trouées du feuillage, le regard plonge sur la romantique vallée où le Tessin, après s’être attardé dans les riantes prairies de Bellinzone, s’en vient doucement verser son onde dans le lac Majeur. Au bas du sentier on se trouve à deux pas de Magadino. Nous y arrivons de bonne heure, et après avoir procédé aux arrangements d’auberge, nous employons la soirée en riens fort agréables. Les uns dessinent, les autres se promènent, quelques-uns font des ricochets dans le lac, ou luttent à qui lancera une pierre au delà de bois flottés qui sont parqués contre le rivage. L’auberge est à nous, la rive est à nous, le lac est à nous ; je veux dire que Magadino est un de ces petits coins ou rien ne nous gêne, un oasis où nulle autre horde ne nous dispute, à nous Bédouins, l’eau, l’herbe, ni les dattes.
Notre souper est servi sur une table formant un carré parfait, en telle sorte
que nul bras ne peut atteindre aux plats du centre. On fait comme on peut. Il y a truites, il y a canards, il y a de tout, et de l’huile aussi, pur quinquet. Le service est partagé entre un cuisinier grassouillet et un petit garçon, qui n’ose être gentil en présence du cuisinier. Histoire de bonne main. Histoire de gros chien qui éloigne de son os les roquets à coups de dents. Toutefois, le petit garçon prenant son temps, offre à Mme Tôpffer un bouquet de fleurs; mais gare si le doguin
AUX ALPES ET EN ITALIE
s’en aperçoit; comme nous attendons le dessert, on nous prévient qu’il arrivera ce soir par le bateau, quand nous serons couchés. C’est alors qu’on pousse le pain de sucre dans un bol d’eau chaude où il se noie, et nous buvons un grand punch qui termine merveilleusement une charmante journée.