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DESCENTE SUR MAGADINO

DIX-SEPTIÈME JOURNÉE

Gomme on le sait, il y a un bateau à vapeur sur le lac Majeur. C’est un petit bateau pompeusement appelé il Verbano, et qui, tout médiocre qu’il est à tous égards, a été érigé en miracle par l’imagination orientale des matelots et des riverains. On vous vend l’histoire de ce bateau, son portrait, les propriétés, les dimensions et les gentillesses de sa machine; on vous vend la liste de ce qu’il faut regarder du bateau, dans le bateau, avant le bateau, pendant et après le bateau, et une sorte de libraire en jaquette stationne sur le bâtiment, pour y vendre ou y louer à l’heure les écrits divers relatifs à cette huitième merveille du monde, il Verbano!

Ce Verbano, qui enchante la foule, inquiète les puissances. Parti de Magadino, rive helvétique et républicaine, il s’avance avec sa cargaison dans des eaux monarchiques, où, d’une rive, l’Autriche le couve des yeux, de l’autre le Sarde le guette, où tous deux se font signe et s’entendent pour envoyer savoir ce qu’apporte le navire. Alors on y voit monter une sorte de gredin décoré, figure équivoque, reste de mouchard, dont l’échine est faussée par d’anciens coups de

AUX ALPES ET EN ITALIE

bâton reçus dans l’exercice de ses fonctions, dont l’œil est faux, le ton impératif, toute l’encolure basse et insolente à la fois; un de ces hommes dont l’administration décore la boutonnière, afin qu’ils ne soient pas jetés à l’eau par le premier gentleman venu; un de ces hommes qui font trembler les passagers honnêtes, et qui font penser aux coquins qu’avec eux on pourrait s’entendre; un de ces hommes, débris de police, échappé des douanes, qui, se confiant peu à l’amour du peuple, vivent toujours à portée des carabiniers, et ne se promènent jamais trop loin du poste. Ce personnage monte sur le pont, flaire les passagers, sonde les regards, se fait livrer les passeports, et malheur à qui ne serait pas dix fois en règle! il se verrait à la merci de ce misérable.

Autrefois, il y a peu d’années, on. ne prenait pas ces précautions, les passeports n’étaient demandés qu’aux lieux principaux; mais le Tessin ayant fait des siennes, c’esl-à-dire permettant tout, il en est résulté ce redoublement de vexations. La contrebande allait son train, on passait des fusils, les réfugiés rentraient; tant et si bien, que l’existence du bateau est aujourd’hui mise en question. Nous tenons ces choses de Piémontais, certes, fort amis de la liberté, fort désireux de l’obtenir chez eux, et qui déploraient que le Tessin, par sa conduite imprudente, eût donné prétexte à des mesures tyranniques dont les riverains sont victimes sans qu’ils puissent les blâmer absolument « Entre trois maisons qui se touchent, disent-ils, quelque opposés, quelque ennemis que soient les propriétaires, ils se doivent, néanmoins le réciproque entretien de la toiture, des fondements; ils se doivent de propriétaire à propriétaire, la liberté du chez soi; ils se doivent de ne pas mettre le feu l’un chez l’autre. On nous gouverne trop, ajoutaient-ils, parce que là-bas ils ne gouvernent pas assez. »

Quoi qu’il en soit, bien que Magadino soit un bourg composé de trois auberges et deux cabanes, à Magadino comme à Genève le départ et l’arrivée du

Verbano n’ont pas lieu sans que des badauds couvrent la rive et se délectent à voir la roue tourner, et le merveilleux navire tracer son sillon sur les eaux. Le pont est rempli de monde et de petits chats. Il y en a une colonie, comme aux Mottets une colonie de moutards. Quelques touristes, des artistes, entre autres M. Lory de Neufchâtel, des gens des allées voisines, deux curés et un décrotteur, composent la société. Le décrotteur est un pauvre estropié, à demi imbécile, qui cire bottes et souliers au milieu des rires, des moqueries et des pièges qu’on tend à sa crédulité. Le pauvre malheureux prend tout en patience, et accomplit consciencieusement sa petite tâche, de façon à recueillir une jolie somme. C’est le troisième décrotteur intéressant que nous avons rencontré.

Les rives du lac Majeur sont charmantes; toutefois, ce sont des paysages doux, agréables, riants, plutôt que grands ou fortement caractérisés. Il est probable que du bateau l’on est moins bien placé pour juger du pays à son avantage que si l’on parcourait une des rives. Nous dépassons bientôt les îles

Canero, petits rochers qui supportent des châteaux en ruine et qui font le plus pittoresque effet. Enfin nous débarquons à Intra, où la douane s’empare de nous, et où notre passeport, qui vient d’ètre visé, il y a une demi-heure, est visé de nouveau, pour être encore visé le soir. A peine visés, nous partons affamés pour l’auberge qui est à deux pas. Il n’v a point de lait. On fait prix pour un déjeuner à la fourchette.

Bien n’affame comme les déjeuners à prix fait, qui sont presque toujours horriblement maigres. Ici l’on nous dispense de la soupe, l’on nous sert

AlTX ALPES ET EN ITALIE.

quelques restes de viande froide; et puis comme nous crions famine, on apporte une truite longue comme le doigt, qui est offerte à M. le supérieur. Volontiers les aubergistes supposent que tout le secret c’est de bien alimenter le supérieur, dût la troupe crever de faim en le voyant faire. En beaucoup d’endroits, le supérieur a de la peine à leur persuader qu’il mange avec ses élèves, comme eux et un peu moins qu’eux; cela ne peut s’arranger avec leurs idées hiérarchiques et l’opinion majestueuse qu’ils se font d’un supérieur. La plupart concluent in petto qu’ils ont affaire à quelque subalterne, qui guide la bande pendant que le supérieur trône dans quelque capitale. Nous sortons de table avec les dents longues, et bien persuadés qu’encore mieux vaut une soupe aux tripes qu’un déjeuner à prix fait. Pour l’hôte, il est enchanté de lui, de nous et de l’excellente spéculation qu’il vient de faire. Et bon voyage, messieurs... à une autre fois!... Politesse affectueuse qui ressemble singulièrement à une ironie amère.

D’Intra nous marchons le sac sur le dos jusqu’à Palanza, franchissant, ainsi le promontoire qui nous sépare du golfe sur lequel semblent flotter les îles Borromées. C’est ici un pays enchanté; ces petites villes riantes, animées, ces promontoires ombragés, ces golfes solitaires; d’une part les hautes Alpes, de l’autre les collines qui ondulent en s’abaissant du côté de la Lombardie: c’est là un spectacle qui ne peut se décrire. Le caractère italien se fait sentir dans la sereine chaleur du ciel, dans l’azur splendide de l’eau, et sur les rives, dans le goût des fabriques, douces de lignes, pittoresquement situées, et brillant d’une éclatante blancheur au milieu d’une végétation sombre et vivace.

L’homme seul, dans cette terre de poésie, n’est pas poétique; c’est comme partout, je pense. Il est à la vérité paresseux, liâlé, souvent admirable de guenilles, beau et expressif de visage, excellent modèle pour le peintre; mais il est vulgaire, criard et sentant l’ail ; mais la poésie morale manque; la poésie religieuse, celle du sentiment, celle de la mélancolie, sont exilées de ces rives, c’est comme partout, je pense. Partout, la poésie est, non pas dans le modèle, mais dans l’âme du peintre. Lucie quitte le vallon natal, et, voguant sur les eaux du golfe ignoré de Lecco, son cœur se gonfle, les souvenirs s’y pressent, de tendres et mélancoliques adieux s’en exhalent ; avec elle, lecteur, tu aimes, tu chéris, tu regrettes, tu pleures ces bords, tu ne les oublieras plus, et si un jour tu vogues à ton tour de l’un à l’autre, ils s’embelliront à tes yeux de tout l’éclat de la poésie, de tout le charme du sentiment!... Ces lieux pourtant ne sont pas plus beaux que d’autres, et Lucie, cette créature charmante, elle n’y exista, elle n’y existera jamais. Va donc porter ton hommage aux pieds du poète; c’est lui qui a tout créé, tout animé; c’est lui qui donne la vie aux êtres, et la parure aux montagnes. Vienne ici, à Palanza, à Intra, sur ces bords qui n’enchantent que l’œil, un Cervantès, un Scott, et ils vont peupler ces lieux encore déserts pour la pensée, féconder ces landes, y souffler ces zéphirs qui rident le cœur et qui soulèvent l’âme.

Prosterne-toi, lecteur, devant ces poètes-là, bien pénétré de ce que tu leur

dois, et, adorateur fidèle, tu cesseras de te prosterner devant tant de faux dieux, devant tant d’idoles hideuses que la foule de nos jours a portées dans le temple; idoles impuissantes, qui n’ont rien fait que des grimaces, rien créé que des monstres, rien fondé que des constructions bizarres, faites de blocs informes ou de débris honteux, dédaignés naguère par les maîtres. N’admire pas ce qui n’a que le mérite d’être médiocre sans sagesse; mais n’admire pas non plus ce qui est brillant à force de faux, et éclatant à force de scandale. L’encens brûle partout; ose être avare du tien, n’en transforme pas la délicate essence en cette grossière odeur qui empuantait les parvis profanés.

A Palanza, sur la rive, se présente l’hôte de Baveno, auprès de qui nous retenons logements et souper; puis, débarrassés de ce soin, nous nous embarquons pour les îles. Nous avons marqué ailleurs notre préférence pour l’isola Madré, séjour enchanteur, la perfection des séjours... si la perfection était de ce monde. Mais dès la rive un cicerone botaniste s’empare de vous ; il ne vous laisse ni reposer ni errer, et il vous baptise chaque plante, chaque arbre, de son nom latin. C’est la prose en bonnet de coton, en bonnet de docteur, veuxje dire, qui fait bonne garde, de crainte que sa sœur, qu’elle a déshéritée, ne revienne au manoir paternel. Les kangourous dévorent la gaule Cisalpine, la botanique désole l’isola Madré.

Au rembarquement on attrape dans l’eau un serpent qui est mis en bouteille chez Miecli, et qui vient avec nous visiter l’isola Bella. Ici, le touriste débarqué est remis aux mains d’un cicerone qui lui explique le palais, et le plus vite possible, car le bonhomme en meurt d’ennui.

Après quoi le touriste paye, et il est remis aux mains d’un cicerone qui lui

explique les mimosas et les cactus, autre petit Jussieu insulaire, Linné babillard, qui vous en donne pour votre argent. Heureusement pour nous, ce barbare est appelé pour crucifier une autre société, et il nous confie à une jeune paysanne toute timide, et qui est bien éloignée de vouloir nous botaniser le moins du monde. Assurément la botanique est, à notre gré, l’une des plus recommandables sciences, une science que nous choisirions de préférence, s’il nous fallait absolument être savant; mais il faut qu’une science, comme une personne, pour ne pas déplaire, se tienne à sa place.

üe là nous voguons vers Baveno, en passant devant l’ile des Pêcheurs, la seule qui ne soit pas désolée par la botanique; elle est charmante. Enfin nous débarquons à l’hôtel, où le petit garçon (c’est ainsi qu’ils appellent le garçon en sous-ordre) nous donne dix-huit lits. . . et où le grand garçon

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