‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 19 sur 98 · SOLA MADRE. INTERIEUR DE L ILE · texte numérisé non relu

SOLA MADRE. INTERIEUR DE L ILE

AUX ALPES ET EN ITALIE

nous les ôte pour nous en octroyer douze à la place. Gomme il y a beaucoup d’étrangers, on ne murmure pas, on attend, et cette conduite honorable nous sert le mieux du monde. En effet, à l’heure du coucher, grand et petit garçon se sont mis d’accord ; il y a des lits partout : alors on dédouble, on émigre, on transmigre, et de compte fait, après que nous avons chacun notre lit, il en reste deux de trop.

DIX-HUITIÈME JOURNÉE

Ici, le déjeuner n’est ni à prix fait, ni à la fourchette; mais surtout il est inattendu, et partant bien plus exquis. Depuis quelques jours, la bourse commune est plus traitable; c’est que la joie élargit le cœur et dénoue les cordons. En attendant, le serpent d’hier a quitté sa bouteille et s’est rendu chez Pillet et consorts, où chacun croit l’avoir dans sa chemise.

Nous dépassons Fariolo, et, quittant les bords du lac Majeur, nous tournons vers les Alpes par la vallée de Domo d’üssola. C’est l’une des plus jolies marches de notre voyage. En effet, le passé, le présent et l’avenir de notre excursion se présentent sous le plus charmant aspect ; la matinée est d’une incomparable beauté, la marche facile et animée ; surtout la conversation s’engage, et il s’agit de prouver que, en toute condition, ce qu’on appelle la conduite est préférable aux talents, et les décrotteurs jouent un grand rôle parmi les exemples à l’appui. Après quoi l’on passe à autre chose, et aussi à un homme qui pêche des grenouilles. De propos en propos, on arrive à Yogogne, où la bourse se délie encore. M. Tôpffer est méconnaissable, il trouve qu’on ne dépense pas assez. Et c’est vrai que lorsqu’on est parfaitement heureux et content, quelque prix que l’on paye, c’est toujours vil prix. Augier ayant dit que cet endroit est célèbre par ses saucissons (Vogogne ressemble à Bologne) : Va pour le saucisson ! Nous le mangeons comme si c’était bien le premier saucisson de la terre, et nous apprenons ensuite qu’on ne fait point de saucisson à Vogogne. Qui fut bien attrapé ? — Ce n’est, ma foi, pas nous.

Après Yogogne, on passe le Tessin. Le pont de Mazone a été brûlé, en sorte

AUX ALPES ET EN ITALIE

que nous naviguons sur un bac rustique. C’est fort agréable lorsqu’on est comme nous joyeux de marcher, joyeux de s’asseoir, et au besoin joyeux de quoi que ce soit. Après le bac commencent des rubans interminables, qui nous paraissent presque tôt terminés, et nous entrons à l’hôtel d’Espagne, où l’hôte reconnaît à l’instant M. Tôpffer, bien qu’il ne l’ait jamais vu. Les aubergistes vous reconnaissent toujours comme leur pratique.

FARIOLO LAC MAJEUR

DIX-NEUVIÈME JOURNÉE

Gomme à Verèze, comme partout, pendant que les yaclies s’engraissent sur les hauteurs, le lait est rare dans la plaine, et nous buvons notre café à la turque presque ; c’est de quoi avoir beaucoup d’esprit, mais l’estomac creux en proportion. 11 n’en faut pas moins s’engager dans les gorges du Simplon. Heureusement, M. Tôpffer se souvient qu’au pont de Crevola il y a certaine

boutique borgne où il est possible de s’approvisionner, lorsqu’il s’y trouve

des provisions.

Avant de partir, on fait encore un tour de ville. Deux des voyageurs, s’éprenant tout à coup de belle latinité, se proposent de faire sous l’ombre des grottes et sous le feuillage des chênes quelques champêtres et classiques lectures. En conséquence, ils veulent se procurer un Virgile. Le nom de cet auteur ne parait pas être familier au libraire de Domo d’Ossola. « Connais

pas ! » dit-il, et il leur offre des livres d’heures. Ce n’est pas tout à fait leur

affaire. D’autre part, on a découvert une boutique où se vendent des couteaux-poignards, admirables pour éventrer les brigands, tout comme pour couper du pain ou pour disséquer des dragons. Bryan, toujours gigantesque, en achète un qui, ouvert, a près de dix-huit pouces de long, et il le brandit en triomphateur; c’est effrayant à voir. Si bien que M. Tôpffer rachète de Bryan ce coutelas monstre, et se charge à lui tout seul d’éventrer les brigands.

L E SIMPLON, ENTRE ISELLA ET GONDO

AUX ALPES ET EN ITALIE

Entre Domo et le pied des Alpes, il y aura un ruban d’une lieue. Voici qu’Arthur et Percy acceptent le défi de franchir cet espace à reculons. C’est à la fois miraculeux et très fatigant à voir. Pendant qu’ils reculent, avec défense de tourner même la tête, les uns les trompent sur la distance qu’ils exagèrent, les autres leur conseillent de renoncer à une entreprise folle ; mais eux tiennent bon, et ils arrivent à reculons au pont de Crevola, où finit leur martyre. Us sont exténués, mais triomphants. Après tout, ils ont fait acte de force et de volonté ; seulement ils éprouvent, pour l’heure, de la difficulté à marcher droit devant eux à la façon commune. Bryan, Alfred accourent avec une immense couleuvre qu’ils viennent de tuer, et dont la peau recouvre bientôt une de nos piques.

M. Tôpffer ne s’était pas trompé. La boutique borgne est à sa place. La bourse commune y achète six pains et un saucisson de trois pieds de long, un saucisson boa, un saucisson devin. Appuyée sur ce saucisson et flanquée de six pains, la caravane passe le pont et s’engage dans les gorges du Simplon.

Mais voici un serpent encore... c’est la journée des serpents; gare aux serpents ! Bryan escalade toutes les pierres, sonde toutes les cachettes, et il est fort bien secondé par quelques amateurs. Ce serpent est étranglé, anatomisé comme l’autre, et, par une bizarrerie qui montre combien il y a de vicissitudes dans la destinée des serpents, la liberté est rendue à ce pauvre reptile de l’isola Madré, qui est en bouteille depuis trois jours. Si jamais ce serpent-là écrit son histoire, il parlera de la pension comme les revenants du Spielberg parlent de l’Autriche, et ce sera peu honorable pour la pension.

LES ROCHERS DE GONDO, PRES L’iSELLA

Après Isella, où nos passeports sont vus et parafés pour la dernière fois, nous entrons dans la région des galeries, des rocs déchirés, des eaux furieuses

et des horribles solitudes. C’est au sein de l’une d’elles que, trouvant un coin tranquille et verdoyant, arrosé par une source jaillissante, nous y posons nos tentes. Le saucisson boa est mis sous le tranchoir d’Adolphe ! Ah ! quel repas, quel charme de situation, de spectacle, de bien-être ! Quelle colossale satisfaction d’appétits colossaux, au moyen de ce colossal saucisson, si bien approprié à cette colossale nature ! ! ! Nous passons là trois quarts d’heure, de ces quarts d’heure qui ne s’oublient jamais, et que plusieurs d’entre nous aimeront à raconter à leurs arrière-petits-enfants, si Dieu leur accorde quatrevingts ans de vie et des arrière-petits-enfants.

Pour dessert l’on se remet en route. Le temps est de toute beauté, la vue récréative, changeante, les paysages merveilleux de grandeur, d’éclat ou de grâce, et il se trouve que nous arrivons au village du Simplon plus frais, plus reposés que nous ne l’étions au sortir de Domo. Mme Grilliet nous accueille à merveille, le chien aussi, qui est natif du Saint-Bernard, et, après nous être régalés de chamois, nous gagnons nos cellules, où le sommeil nous met au lit.

Page 1