SIM PLON (ABÎMES
VINGTIÈME JOURNÉE
Miech arrive dans la salle à manger en déclarant que, pris par la gorge, il ne peut rien avaler. Cette idée est horrible ! On se rassure pourtant quand on voit qu’à déjeuner Miech se tire d’affaire pas trop mal. Pendant que nous sommes à l’œuvre, les voyageurs de la diligence, glacés, perclus, attendent à une table voisine leur tasse de café qui ne vient pas. Mais vient le postillon qui crie : « En route, en route, messieurs ! »
Rien n’est pitoyable comme des gens qui, ayant roulé toute la nuit, sont déposés au petit jour dans une hôtellerie encore endormie. Rien n’est gênant comme d’être attelé à quatre rosses, attaché à une valise, dépendant d’un postillon. Au contraire, rien n’est charmant comme de déjeuner à son heure, en liberté, de n’être attelé qu’à soi et à son sac, de n’être attaché qu’à des compagnons qu’on aime, de cheminer à son allure, vite, lentement, à droite, à gauche, par la route ou par le sentier, jusqu’ici ou jusque-là, sans que qui que ce soit ait à vous empêcher ou à vous prescrire. De cette façon, la
VOYAGES EX ZIGZAG
création devient votre domaine, la nature votre jardin, où vous vous promenez avec l’aisance et la sécurité d’un propriétaire visitant ses tulipes, en robe de chambre et en bonnet de coton.
Nous chargeons nos havre-sacs et, après avoir pris congé de Mmc Grilliet, nous partons pour franchir le col. Le brouillard est épais, l’air vif, le mouvement indispensable pour ne pas geler sur place ; aussi, pressant la marche, nous avons bientôt atteint et dépassé la diligence qui est partie avant nous. Les voyageurs croquent le marmot et déjeunent de brouillard. Vers l’hospice, nous rencontrons un pauvre diable de soldat, déserteur des régiments suisses; il est demi-nu, et sans argent ni hardes. On le fournit de l’un et de l’autre, chacun mettant à contribution son sac ou sa bourse. Ce plaisir-là, on ne l’a pas, ou bien rarement, quand on vole emporté sur quatre roues.
Le soleil perce enfin le brouillard, et au bout du col il nous éclaire à la fois, nous et les pâturages du Valais, qu’on découvre tranquilles et riants
au fond de l’abîme. Nous franchissons les galeries, puis les premiers refuges, demandant à chacun si pommes de terre il y a, et si soupe est possible ; car le déjeuner n’est déjà plus qu’un souvenir, et jceux de la diligence qui n’ont rien pris , n’ont certes pas aussi faim que nous.
Enfin, au refuge n° 4, une bonne femme nous montre trois raves et huit pommes de terre : « Et avez-vous du riz ? — Une écuelle. — Et du lait?— Un peu, bien peu. — Et du pain? — Celui-ci. — Faites-nous du tout une bonne soupe. Mettez tout, et du sel, et de l’eau, et du fromage ! ! 1 »
La bonne femme se met à l’œuvre. Chacun cherche, se procure ou se fait des ustensiles; bientôt la chaudière arrive... exquise, onctueuse, liée, salée,, bouillante, bien autre chose encore que la soupe aux tripes ! Ah ! dites, lecteurs, l’histoire, qui enregistre tant de fadaises, ne doit-elle pas enregistrer des plaisirs pareils, un contentement si grand, un rassasiement si joyeux ? Ne vous ennuyez donc pas trop de voir revenir avec chacune de nos journées ces événements de soupe, de tripes ou de canards ; et bien plutôt, si vous êtes encore dans l’àge de la vigueur et de la santé, allez apprendre sur nos traces et à notre exemple, en parcourant à pied les montagnes, ce que valent ces banquets conquis par la marche, assaisonnés par la lassitude, et tout fleuris d’expansive gaieté.
David est parti pour aller retenir nos logements à Brigg, en sorte que, tran-
quilles sur notre avenir, il ne nous reste plus qu’à savourer le plaisir de la promenade. Après le plateau de Bérisal, dont les beaux herbages flattent le regard comme ferait un moelleux velours, on peut quitter la grande route, celle de Napoléon, pour l’ancienne, un reste de chaussée qui court en corniche au-dessus d’effrayants abîmes. C’est ce chemin que nous préférons, et le soir nous y surprend que nous sommes encore à deviser, comme des sages, à l’ombre d’un pin solitaire.