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ÉGLISE EN VALAIS

VINGT ET UNIÈME JOURNÉE

Aujourd’hui nous remettons nos pieds dans leurs étuis jusqu’à l’an prochain. 11 est d’usage antique et immémorial que nous nous fassions voiturer tout le long du Valais, et c’est une création délicieuse quand on a suffisamment marché, quand le temps est beau, et surtout quand les voitures sont des chars à bancs, c’est-à-dire ouverts de tous côtés, laissant libres deux choses sans lesquelles il n’y a point de plaisir : l’air et la vue. Jusqu’ici donc nous avons défilé dans les montagnes, ce sont maintenant les montagnes qui défilent devant nous. Celles du Valais sont belles et variées d’aspect, tandis que la plaine où l’on roule est assez uniforme. Toutefois, près de Sierre, le paysage redevient délicieux, et il semble, à la nature des rocs, des terrains et surtout de la végétation, que l’on soit encore de l’autre côté des Alpes, parmi les pins d’Italie qui abondent en cet endroit. Nos cochers, dont l’un ne fait qu’un somme de Brigg à Sion, nous font remarquer la pierre ci-contre, et nous raconte la tradition qui s’y rapporte.

C’est la pierre de VAnge. Une jeune femme allant en pèlerinage gravissait le sentier, chargée de son enfant et de quelques hardes. Des brigands sortirent du

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AUX ALPES ET EX ITALIE

taillis, et s’étant jetés sur elle, ils la dépouillèrent et voulurent s’emparer aussi de l’enfant La pauvre mère frémit : « Prenez ma vie, disait-elle, mais que 1110:1 enfant soit libre et rendu aux siens. » Insensibles à ses plaintes, ces hommes farouches s’apprêtaient à saisir le petit garçon, lorsque la femme le saisit avant eux et le lança de toute sa force contre la pierre, préférant le voir périr plutôt que de le livrer en de criminelles mains... On vit alors la pierre se fendre en quatre, donner passage à l’enfant, et un ange le recevoir dans ses bras et l’emporter vers les cieux. Les brigands prirent la fuite, et la mère demeura prosternée, bénissant Dieu, et pleurant son fils, heureux désormais, et néanmoins arraché d’auprès d’elle.

Telle est cette tradition. Elle est touchante, elle est caractéristique aussi de cette imagination simple et pieuse qui est propre aux Yalaisans. Les Yalaisans ne sont ni industrieux, ni spirituels, ni, pour l’heure 1 , enrôlés dans quoi que ce soit de vapeur ou de chemin de fer, ni attelés au char du siècle présent ; mais ils ont encore la vie religieuse, contemplative; le ciel, les cimes, les bois, ont pour eux un langage, des voix de colère, de joie ou de ressouvenir : et ces hommes, dans lesquels plus d’un touriste ne voit que des goitreux plus ou moins crétins, cachent presque tous, sous des traits ingrats, une âme douée encore de cette vie qui devient si rare, de cette vie du dedans qui ne crie, ni ne babille, ni ne gambade, ni n’imprime, ni ne rime, mais qui suffit à ceux que n’ont encore blasés, ni égarés, ni hébétés, le bien-être de notre civilisation, nos Cagliostros de gazetiers et de poètes, les effrénés prôneurs d’un progrès stérile qui a pour dernier terme l’homme moins l’être moral, le corps de l’homme moins son âme, son toit, son manger, son habit, sa cravate et son faux toupet, mais non son cœur, le seul point pourtant d’où procèdent pour lui heur et malheur.

Touriste, les \alaisans ont du goitre, c’est sur; mais les Yalaisans s’aiment entre eux, ils rattachent leurs devoirs, leurs vertus, leur patiente douceur, ces soins qu ils donnent à leurs crétins, à la foi qui vit dans leurs cœurs , qui allège leur pauvreté, qui suffit à leurs fêtes, comme elle les soutient à leur lit de mort. Les Yalaisans ont du goitre, mais ils se pressent dans leurs pauvres églises, ils écoutent avec une simplicité qui est bien loin de toi, et que tu regrettes peut-être, la messe du dimanche ; bien que dévots et superstitieux plus qu’il ne faut l’être, ils n’en sont pas moins des hommes qui s’abreuvent à une source élevée, qui savent et sentent leur âme vivante et immortelle, qui n’ont point perdu, dans le tourbillon du progrès et dans le tapage de la civilisation, jusqu’au souvenir de leur origine et de leur destinée céleste. Les Valaisansont du goitre ; mais ils sont humains, hospitaliers, fidèles, et, à la guerre, ils savent servir une cause en mourant à leur poste ! Ils ont du goitre, mais ils ont des mœurs, des traditions, des histoires d’anges et des histoires de diables ; ils ont la dévotion pour s’y plaire et la simplicité pour les

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