MONTÉE DU SAINT-GOTHARD. — COTE DU NORD
SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCGO, ETC
Ces rochers ont des formes mobles et majestueuses, plutôt qu’abruptes et irrégulières, et la beauté du paysage est entièrement dans les lignes et la couleur de ces gigantesques masses. Gomme dans tous les paysages analogues, la grande route, perlée de bouteroues, et contournant les contreforts des montagnes, ressemble assez à un fin collier reposant sur une colossale poitrine.
Plusieurs s’engagent dans une spéculation par la vieille route. Cette route remonte le fond de la vallée en compagnie du torrent, qui tantôt la longe, tantôt la traverse ; et de là tout le mal ! En effet, la division Henri s’embrouille, passe le fleuve aux mauvais endroits, manque la route aux bons, se rallie sur des îles sauvages, et manque le pied sec à tout moment. Découragé par ces événements, M. Henri côtoie la rive droite sans rencontrer de gué ; on lui fait des signaux, mais il semble décidé à remonter le fleuve jusqu’à sa source, pour mieux tourner la difficulté. D'autre part, Harrison passe et repasse l’eau, écrase les poissons, éclabousse les rochers, et toujours il arrive à des îles, d’où il faut encore, pour sortir, écraser, éclabousser; Harrison n’v comprend rien, et proteste. A la fin, il se lance d’ile en île et arrive à la terre ferme, naufragé de la tête aux pieds, tandis que la division Henri y arrive enfin par la voie sèche.
Mais, pour qui a un havre-sac sur le dos et rien dans l’estomac, la terre ferme est de mince secours et de bien peu d’agrément. Au bout de deux
heures, une effroyable démoralisation s’empare de tous les voyageurs ; vainement M. Tôpffer essaye de distraire ces malheureux par des considérations
tirées soit de la beauté des aspects, soit des douceurs prochaines du déjeuner. Ventre affamé n’a point d’oreilles. Le vulgaire halte à chaque pas, plusieurs déclarent qu’il leur est impossible d’aller plus loin; les plus courageux ont
des mines creuses, affligées, et marchent d’un air vieille garde revenant de Russie. Heureusement, au bout de la troisième heure , on atteint un plateau : c’est le haut du col.
Voici l’Hospice, voici le déjeuner tout prêt, surabondant, et les joies du paradis qui succèdent aux tourments de l’enfer. On est très bien accueilli, très bien servi dans cet hospice, et ce n’est pas la faute de quelques fainéants de capucins, qui, gras et repus, végètent çà et là au soleil.
Par un beau temps, ce plateau, sur lequel s’élèvent diverses constructions, où l’on voit des chemins qui se croisent , deux lacs et un air d’animation, ne présente rien de l'aspect sévère du Saint- Bernard. L’Hospice est un joli bâtiment, mais qui n’a ni vétusté, ni poésie, ni d’autre caractère religieux que celui que lui impriment ces quelques oisifs encapuchonnés.
L’air étant très vif, nous allons chercher le soleil dans une enceinte de rochers qui nous abritent contre le vent.
Avec cette disposition au frisson, qui est assez ordinaire sur les cols élevés, rien n’est plus agréable que de se griller à fond dans quelqu’une de ces anfractuosités des rochers; mais si lèvent
et le soleil arrivent du même côté, ce plaisir-là n’est plus possible, il n’y a d’autre chose à faire que de repartir bien vite et de marcher ferme. A quel-
SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCCO, ETC
ques pas de l’Hospice, on laisse sur la droite une petite chapelle, construction robuste et grossière plus qu’élégante, faite pour résister à la rudesse des hivers; nous en donnons le dessin. Bientôt on arrive à l’extrémité du plateau qui forme le sommet du col, et l’œil plane tout à coup sur un spectacle des plus curieux : c’est la route, dont les infinis contours se développent en serpentant jusqu’au fond d’une gorge ardue et profonde : on dirait un immense reptile qui se ramasse en onduleux replis, et dont la tête fouille dans les entrailles de la terre. La caravane pousse des cris de surprise et de joie, puis elle se met en devoir de descendre. Comme l’on peut croire, ce chemin en zigzag est éminemment favorable au génie de la spéculation ; bientôt tout s’éparpille, tout rivalise; de toutes parts les hardis Lilliputiens franchissent le dos du reptile, et quelques-uns arrivent au fond du gouffre, que d’autres marchent encore sagement dans les régions moyennes ou supérieures. Vue d’en bas, cette route présente un aspect moins bizarre, mais tout aussi intéressant. Les zigzags sont brisés et épars, ils s’échafaudent les uns sur les autres, et jusqu’à la dernière sommité on découvre des fragments du collier de bouteroues. Nous demeurons là en admiration devant l’industrielle audace des hommes en général, mais surtout des hommes libres, des hommes d’Uri, de ce petit canton qui a su faire avec ses minces ressources un ouvrage aussi beau que celui du Simplon, ce chef-d’œuvre si vanté, si admiré, si célébré et si lithographié. La renommée n’est souvent qu’une vieille folle sans équité.
Après avoir franchi la gorge, on finit le zigzag, et l’on arrive sur le revers d’un autre plateau. Nouvelle surprise, nouveaux cris... G’est toute la vallée d’Airolo, boisée, verdoyante; c’est, au sortir de l’enfer, le doux aspect des Champs-Elysées ; et ici encore l’on ne peut s’empêcher de murmurer :
Devenere locos lætos et amœna vireta...
On voit jusqu’à des justes qui font leurs foins çà et là dans les prairies ; jusqu’à des vaches bienheureuses qui paissent au soleil; jusqu’à l’avant-garde qui, assise sur un gazon fortuné, fait de lointains signaux auxquels nous répondons par de retentissants hourras. Cependant Blanchard, tout en spéculant, gagne dix hatz, qu’il trouve sur la route.
La troupe fait son entrée dans le joli village d’Airolo, toujours rempli de chariots et de mulets. Elle y consomme une buvette qui compte parmi les plus gaies, puis elle reprend sa route pour pousser ce soir même jusqu’à Faido, six lieues plus loin. «Mais, halte-là! payez le péage, messieurs. » M. Tôpffer tire sa bourse et paye pour vingt et un. « Et les quatre qui ont déjà passé? dit le receveur. — Quels quatre? — Quatre qui ont dit de s’adresser au maître. — J’en ignore. » Voilà toute l’administration en peine, voilà les administrateurs qui se mettent au galop..., et voilà qu’on rattrape les quatre amateurs, qui payent sans insister le moins du monde sur leur qualité d’élèves.
A quelque distance d’Airolo, la vallée se referme presque; il n’y a plus
entre les rochers qu’une coupure étroite où passent la route et la rivière. Au delà on trouve un nouveau vallon également riant. Nous venons d’y entrer, lorsque nous sommes apostrophés par un brave homme qui rit toujours, parce que, dit-il, il est gai. Il est gai toujours, parce que, dit-il, toujours il vient de boire. Ses rires excitaient les nôtres, les nôtres surexcitaient les siens, il s’ensuit une hilarité inextinguible. En partant, nous laissons le particulier planté au milieu de la route, où il rit toujours, où il rit encore.
Le pays devient de plus en plus beau. Nous entrons dans la région des châtaigniers; ceci seul indique le caractère de la contrée rocheuse, mousseuse, agreste. On retrouve cette région sur tout le revers des Alpes du côté de l’Italie. Au sortir des hautes vallées, partout où sont des terrains montueux et des rocs éboulés, elle est tout particulièrement agréable au piéton, qui trouve là ombrage, solitude et moelleux gazons. Néanmoins, en approchant de Faido, la fatigue se fait sentir, et plusieurs se démoralisent, en particulier l’Allemand et Verret, à qui il ne reste d’autre consolation que de rire à fond du spectacle qu’ils se donnent l’un à l’autre. Murray trouve que le monde est prodigieusement grand; et puis vient Faido, vient l’hôtel, la soupe, le lit, et une remoralisation générale.
GORGE APRES AIROL
AVANT FAIDO
SEPTIÈME JOURNÉE
Cette journée s’ouvre mal : le temps est menaçant, le réveil brumeux et les souliers sont introuvables ; de plus, Harrison prétend avoir été claqué au petit jour par des inconnus qu’il prétend connaître. M. Tôpffer trouve à louer une voiture de secours, et l’on part. La pluie, qui n’attendait que de nous voir en chemin, commence alors, et chacun la conjure de son mieux : M. Henri ouvre son parapluie; certains s’imperméent ; plusieurs pressent le pas; le reste demande abri au châtaignier de la montagne, et cela va bien pour un moment ; mais bientôt l’arbre tutélaire distille, asperge, trempe, et l’hospitalité n’est plus qu’une ombre vaine. Il faut déguerpir, et l’on pousse jusqu’à une petite hôtellerie, où déjà l’avant-garde bivouaque et se sèche autour d’un grand feu.
Dans ces occasions, on régularise la sécherie d’après le principe de chacun son tour. A mesure qu’un particulier a passé au feu, il s’en va coloniser avec ses pareils, déjà occupés d’annoter, de dessiner, de numismatiquer, ou de tenir conseil en regardant tantôt la carte, tantôt le temps. Les cataractes du ciel se sont ouvertes. « On est bien ici, dit M. Tôpffer, et rien ne presse; mangeons! — Mangeons! mangeons!... » On s’informe, et l’on apprend qu’il y a trois choses dans cette auberge : des œufs, du sucre et du fromage : vite des omelettes au sucre et un dessert de fromage! Exquis; seulement le règlement de compte est très laborieux. Nous avons affaire à des braves gens qui calculent en monnaies diverses à nous inconnues, à eux indistinctes et irréductibles. Tous prennent la craie et additionnent, multiplient sur les bancs, sur les tables, sur les murailles ; il sort de là trente-six résultats qui ne s’accordent pas, et nos pauvres hôtes, placés entre la crainte de nous demander de
trop et celle de se tromper à leur détriment, ont des crampes de conscience. M. TôpfTer, lisant alors de la méthode d’intuition, finit par montrer un écu, et puis un second écu, et puis un troisième... «Trop! trop! » Il retire son troisième écu... «Pas assez! pas assez!» D’approximation en approximation, on arrive à un total de 11 francs 50 centimes pour feu, logement, repas et bonne grâce. Ce n’est pas cher.
La pluie a cessé, mais pour recommencer bientôt. Nous atteignons sur fa grande route un brave homme, ivre, content, glorieux, jovial au possible. Gomme si le soleil dardait ses rayons, il porte le chapeau sur l’œil et sa veste sur le liras. Son propos est allègre, son regard triomphant ; à notre vue il s’anime, il harangue, il apostrophe, il éclate de rire, et nous sommes émerveillés de tant d’allégresse, lorsqu’au village prochain, de par l’autorité, on arrête l’orateur et on le conduit à la prison, où il se rend en chantant. Nous apprenons alors que ce brave homme est un drôle qui a bu son bien, bu celui de sa femme, bu l’argent de ses créanciers , bu jusqu’à l’habit qu’il porte. Depuis huit jours il est en tournée dans les cabarets du canton, et, n’ayant plus ni sou ni crédit, il vient lui-même se mettre à la disposition de l’autorité. Nous donnons son portrait.
Une lieue avant Bellinzone, nous quittons la vallée du Saint-Gothard, et tournant à gauche, nous entrons dans celle du Saint-Bernardin, avec l’intention de coucher à Lumino. Mais voici qu’à Lumino il n’y a point d’auberge
et que notre voiture de secours, après y avoir déposé monde et paquets, est repartie, comptant rencontrer sur la grande route le payeur M. Tôpffer, qui arrive par un sentier. Cependant il est tard, et les figures dont nous sommes
SAINT-GOTHA RD, VALLÉE DE M1S0CC0, ETC
entourés sont de telle sorte qu’il est visible qu’on ne saurait déposer entre leurs mains les trente francs dus au cocher. Ce sont des espèces de brigands en guenilles, belles têtes, barbes magnifiques, yeux terribles et mains crochues. On laisse donc David pour attendre le cocher. Celui-ci, n’ayant pas vu trace de payeur sur son long ruban, dételle, enfourche un de ses coursiers, et arrive au grand galop à Lumino, trois quarts d’heure après que nous en sommes partis.
Pendant ce temps, nous cheminons de nuit et par la pluie sur Roveredo, où nos notes signalent l’excellente auberge des sœurs Barbiéri. Plusieurs sont démoralisés, d’autant plus que Roveredo est un de ces bourgs qui s’espacent sur une lieue de pays, en sorte que l’on passe sans cesse de la certitude que l’on est arrivé à la certitude que l’on n’arrivera jamais. Enfin, enfin, une belle maison se présente; c’est tout justement celle des sœurs Barbiéri...
Point de sœurs, mais un gros homme qui nous donne l’agréable assurance qu’il n’y a point de place...
« Pas possible! dit M. Tôpffer, votre maison est bien grande... mettez-nous au grenier, à la grange, où vous voudrez... — Elle est grande, mais elle n’est pas finie, et nous n’avons point de meuble... Bien fâché, Bonsoir. » Pendant ce dialogue, une bonne dame qui loge dans l’hôtel intercède pour nous, la fille de la maison fait chorus, et le gros Barbiéri se prend à dire : « Si vous voulez, moi, je le veux bien! on fera comme on pourra! » Nous voilà parfaitement contents, et nous envahissons en triomphe une jolie salle neuve, mais sans meubles ni chaises. Chacun se fait de son havre-sac un siège ou un coussin, et dort ou babille durant les difficiles apprêts du souper hypothétique, qui se prépare dans une cuisine sans ustensiles, sans cuisiniers, sans vivres. « On fera, dit de temps en temps le gros Barbiéri, on fera comme on pourra. » Bien dit, et sensément; car l’inverse de la proposition serait : on fera comme on ne pourra pas, ce qui serait absurde.
Arrive enfin le souper. C’est une soupe, une truite coupée en petits morceaux, et, pour chaque convive, un petit fromage. Les rations sont d’une
légèreté inexprimable. Heureusement plusieurs, Murray en tête, nagent au sein d’un sommeil décevant qui les met hors d’état de rien apprécier, de rien dire ;
ils rêvent qu’ils mangent, et cela leur suffit. Les autres mangent sans rêver, et cela ne leur suffit guère. Quand il n’y a plus trace de vivres, chacun se fait un établissement quelconque, durant les fabuleux préparatifs qui s’exécutent pour nous pourvoir de lits. Enfin le signal est donné; nous montons dans des greniers à peu près bâtis, où nous trouvons d’informes juxtapositions de planches, de bancs, de tables, de mécaniques, avec superpositions de sacs, de paillasses, de hardes quelconques : ce sont nos lits. Dès qu’on y touche, ils crient; dès qu’on s’v repose, ils se disjoignent; dès qu’on y dort, c’est l’échafaudage du voisin qui craque, s’ébranle, et vous impose le devoir de veiller, les yeux ouverts, sur votre équilibre dormitatoire. Divers ustensiles de toute forme complètent l’ameublement, tout en compliquant les périls en cas de désastres. C’est égal, on dormira comme on pourra. Au dehors, le déluge.