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UNE HALTE

Les petits Romains n’y manquèrent pas, et ils se mirent à voyager du regard sur les traces de la baguette, tout émerveillés de voir qu’elle satisfaisait à chacun sa fantaisie.

En effet, Magister Scholarius ayant dirigé son roseau vers le sud-est se trouva tout à l’heure sur le territoire des Allobroges, qui lui livrèrent passage; tournant alors vers le sud, il arriva bientôt ap pied d’une longue chaîne de pics et des cimes couvertes de glaces, qu’il compara à un retranchement élevé par les divinités protectrices de l’Italie. C’étaient les Alpes Cottiennes. Le roseau les franchit aisément, puis il descendit avec précaution le revers opposé. Les jeunes gens s’étonnaient que l’on montât si vite, pour descendre si lentement : « C’est qu’ici, leur dit Magister Scholarius, nous entrons chez les Salasses, à peine domptés par le divin Auguste, et toujours remuants. J’exprime donc qu’ici il faudra se tenir sur ses gardes, et ne provoquer point, par des clameurs étourdies, ces ombrageux montagnards. A ce prix nous arriverons sains et saufs

jusque dans la capitale de ces peuples, Augusta Prœtoria (cité d’Aoste), où déjà nous trouverons un amphithéâtre majestueux et un arc superbe. » Les jeunes Romains promirent de contenir leurs joyeuses clameurs et de composer leur allure jusqu’à ce qu’ils fussent en vue des murailles d’Augusta Prætoria, et sous le bouclier des soldats romains.

Alors le roseau reprit doucement sa route, en serpentant le long de la rivière Doria Major , où se voyaient ci et là, à droite et à gauche, des- mines et des forges, figurées sur la carte par un petit cyclope forgeant une barre. Puis, arrivé dans les plaines de la Gaule Cisalpine, le roseau se mit à aller bon train

jusqu’à la capitale Mediolanum (Milan), non toutefois sans séjourner quelque peu autour de Vereella, à l’endroit où Marius défit les Cimbres. De Mediolanum, où, selon Magister Scliolarius, la troupe devait trouver les délices de Gapoue, le roseau, tournant au nord, au travers du territoire des Insubres, atteignit aux eaux bleues du lac Comum, puis à celles du lac Verbanus (lac Majeur), enfin aux Alpes Pennines, qu’il franchit sans accident. Là, le roseau suivit le cours du Rhône jusqu’à Octodurum, l’endroit même où Magister Scholarius s’était embarqué la première fois qu’il vint à Genève.

C’est ce voyage, imaginé autrefois par Magister Scholarius, que nous avons fait cette année. Sans doute les lieux, les hommes, les choses ont changé; les Allobroges d’aujourd’hui vont à la messe et prisent du tabac de contrebande; les Salasses sont fort radoucis, et plusieurs sont plus goitreux que remuants; les Alpes elles-mêmes sont serrées par les villes, et portent sur leurs flancs de beaux villages, sur leurs sommets des routes et des hospices ; néanmoins rien n’est à la fois plus intéressant et plus varié, aujourd’hui comme autrefois, que cette tournée, pour laquelle suffiront quelques jours de marche. Sans parler de cette diversité d’hommes et de paysages qu’offrent les deux revers opposés des Alpes, il se trouve qu’en marchant à petites journées, tous les cinq jours la scène change du tout au tout, et de nouveaux spectacles apparaissent avant que les premiers aient rien perdu de leur charme. Ce sont d’abord toutes les magnificences des hautes Alpes, les aiguilles du mont Blanc, les glaciers sans nombre de l’Allée-Blanche. Dans cette région la solitude est grande, la vie laborieuse et frugale; il ne s’y entend que le bruit de l’avalanche ou la sonnette des troupeaux ; mais les yeux s’y émerveillent, le corps s’y allège et l’âme s’ÿ élève. — De Courmayeur à Ivrée, c’est un vallon italien, tout paré d’une élégante végétation, tout retentissant d’eaux bouillonnantes, et où les ruines romaines écrasent de leur imposante majesté les ruines crénelées du moyen âge. Ici la vie est douce, la marche facile, la scène toujours riante, et l’on trouve des Salasses à qui demander s’ils ont à vendre des figues ou du raisin; des cyclopes à deux yeux, fort polis, et qui vous montrent avec complaisance l’intéressant travail de leurs officines. — A Ivrée commencent les plaines, et au milieu cette belle ville de Milan, séjour si neuf, station si heureuse au sortir des gorges de l’Allée-Blanche. Ce sont, après les ouvrages de la nature, les ouvrages de l’homme, les chefs-d’œuvre de l’art, les représentations de la scène, les douceurs de trois jours de mollesse, et les pezzi , les sornetti, les graniti , non moins frais, plus savoureux encore que l’onde glacée des montagnes. .

C’est quelque chose déjà que d’avoir en quinze jours vu tant de spectacles divers; eh bien, voyageur, à ce beau banquet il y a encore un splendide dessert. Quitte Gapoue, arrache-toi à ses délices, coupe ces cordages qui te retiennent sur la rive enchantée, accroche-toi, ô Télémaque, à la blouse de Mentor qui t’appelle, et voici tout à l’heure une région nouvelle, de douces collines, de verts promontoires encaissant des golfes limpides, des ondes azurées sur lesquelles flottent des îles chargées de palais et de fleurs. La trirème est prête, et après tant de

marches qui font sentir le prix du repos, tu vogues nonchalamment ; les ravissants paysages viennent à ta rencontre, ils défilent sous tes yeux, et tu poses enfin le pied sur le plus riant d’entre eux.

Au delà, ce sont de nouveau les grandes Alpes. A deux pas de la plaine populeuse s’ouvrent les gorges inhabitées du Simplon. L’homme franchit ces déserts, mais la terre y manque pour qu’il s’y établisse, et d’ailleurs les frimas en ont fait leur domaine. Tout effrayé qu’il est de sa petitesse au milieu de ces gigantesques rochers, la route qui le porte le fait ressouvenir pourtant qu’il domine par son génie la matière inerte; l’égal en ceci, non pas des dieux, comme il serait disposé à se l’imaginer, mais du castor ou de la fourmi, sans plus ni moins.

A Brigg, autre peuple, autres mœurs, autre contrée, et le Rhône qui vous attend pour ne plus vous quitter; enfin Octodurum, l’endroit même où Magister Scholarius s’embarqua lorsqu’il vint pour la seconde fois à Genève. Vive Magister Scholarius, qui imagina ce joli voyage! Vivent les Allobroges, les Salasses, Mediolanum et la bonne auberge pennine de Mme Grillet sur le Simplon! Dans les Cottiennes on couche sur le foin, et l’on se nourrit d’eau fraîche. Le kangourisme dévore la Gaule Cisalpine.

Mais ce n’est pas le tout qu’un plan de voyage heureusement tracé ; sans quoi, verrait-on tant de gens qui passent des mois à bien tracer toutes les étapes d’une excursion, à en assurer à l’avance toutes les conditions de plaisir, d’agrément, de commodité confortable, si cruellement déçus quelquefois, si mortellement ennuyés au milieu de leurs agréments, si monstrueusement bâillant au sein de leurs plaisirs, réussis pourtant, servis chaud et à point? Non, sans doute! Tout le monde s’amuserait, les riches surtout, si l’on pouvait préparer le plaisir, le salarier et lui assigner rendez-vous. Mais il n’en est pas ainsi. Rien de libre, d’indépendant comme ce Protée; rien sur quoi la volonté, le rang, l’or, puissent si peu ; rien qui se laisse moins enchaîner, ou seulement retenir; rien sur quoi l’on puisse moins compter à l’avance, ou qui plus rapidement s’envole ou vous délaisse. Il fuit l’apprêt, la vanité, l’égoïsme; et à qui veut le fixer, fût-ce pour un jour seulement, il joue des tours pendables ; c’est pour cela qu’il est à tous et à personne, qu’il se présente là où on ne l’attendait pas, et que, contre toute convenance, il ne se présente pas à la fête où on n’attend que lui. On ne peut nier cependant que certaines conditions ne favorisent pas sa venue, et, en voyage, si les touristes sont jeunes, si la marche, le mouvement, la curiosité animent corps et esprits, si surtout nul ne s’isolant, et chacun faisant du bien-être et du contentement communs son affaire propre, il en résulte des égards, des dévouements, ou des sacrifices réciproques, en telle sorte que la cordialité règne et que le cœur soit de la partie, oh! alors le plaisir est tout près, il est là, dans la troupe même ; il s’y acclimate, il ne la quitte plus ; et ni la pluie, ni le beau temps, ni les rochers, ni les plaines, ni les harpies, ni les kangourous, ne peuvent plus l’en chasser. Les grandes pensées viennent du cœur, a-t-on dit : et le plaisir, d’où vient-il

donc? Du cœur aussi. Lui seul anime, féconde, réchauffe, colore... et voilà pourquoi il ne suffit pas de tracer un plan de voyage; et voilà pourquoi l’on peut bâiller, bâiller à se démantibuler la mâchoire, au milieu du plus moelleux confortable, ou au sein des plus exquises récréations.

Voilà aussi pourquoi notre voyage n’a été qu’un long plaisir de vingt- trois jours, une grande fête parsemée de petites fêtes, sans compter ce plaisir, non du cœur, mais de l’estomac, qui se rencontrait à point nommé, autour de chaque table bien ou mal servie, deux, trois et quatre fois le jour. Qu’est donc le nectar auprès de cette piquette rose! qu’est l’ambroisie auprès de ce jambon coriace que nous dévorâmes à Arvier, à Vogogne, à Isella, en tant de lieux célèbres aujourd’hui parmi nous! Il faut en convenir, tous les plaisirs ne viennent pas du cœur, il en est qui partent de tout côté; ceux-là, on leur donne rendez-vous au bout de quatre heures de marche, et ils ne manquent pas de s’y trouver; ceux-là, ils ne s’envolent que pour revenir; ceux-là l’or y peut bien quelque chose, surtout en Italie, où les hôtelleries sont chères.

Mais venons-en aux voyageurs eux-mêmes. Il en est un qui jouit d’attributions spéciales, c’est M. Topffer, payeur en chef, banquier général, responsable, universel, rédacteur soussigné. Général d’une troupe étourdie, il compte ses têtes, il surveille les mulets, il est attentif aux chevaux, il a soin du passeport, il tâte la bourse, il compte son or, il recalcule son argent, le tout en marchant, en conversant, en regardant, en croquant ou en ne croquant pas tous les beaux sites qui se présentent.

Mme T... fait partie aussi de la caravane. Cette dame, probablement Tunique voyageuse de son espèce, chemine à pied comme nous et au milieu de nous, partageant notre bonne et notre mauvaise fortune, et goûtant un plaisir infini à un genre de vie qui est loin d’être toujours délicat et confortable; aussi est-ce un sujet d’étonnement pour ceux qui nous voient passer que l’apparition de cette voyageuse. Mais, de tous, les plus surpris, ce sont ceux qui ont commencé par nous prendre pour les élèves des jésuites de Fribourg ou de Brigg. Ils voient des blouses, et puis des blouses... bien; mais, au lieu du supérieur qu’ils attendent, voici venir une dame en robe rose. Alors ils n’y sont plus, et ils roulent dans un abîme d’bvpothèses où les malheureux demeurent, eux et leurs familles, et tout le village, et le curé aussi.

Laurent et Alfred sont deux voyageurs d’âge demi-mûr, qui s’élèvent comme des sommités parmi les cadets de la troupe. Autre sommité, c’est John Ketler, jarret cyclopéen, appétit idem, et voyageur conforme.

Miech est débutant. C’est un voyageur placide qui attend tout du temps ou du cours des choses. Il tombe souvent de la lune, mais sans se faire de mal. Gai au demeurant, folâtre par accès, marcheur excellent, appétit conforme, et se couvrant au soleil, crainte des coups de froid. — Blanchard est à la fois un marcheur qui aime la voiture, et un voituré qui ne craint pas la marche. Il est à la piste des sensations, et n’en manque pas une, mais il en prend souvent deux à la fois, ce qui l’embrouille. — Zanta, intrépide marcheur, homme émi-

AUX ALPES ET EN ITALIE

nemment d’avant-garde, mais sujet à erreur, faute d’y regarder. — Borodinos, débutant, risolet, moldave et bon jarret.

Augier est un voyageur vieille garde; il a vu entrer dans la pension tous ses camarades; sans être leur aîné, il est leur ancien. — Peyronnet a doublé en hauteur et en largeur depuis la dernière excursion. Jarret excellent, appétit conforme. — Blokmann, marcheur égal, voyageur rangé, à qui la fatigue est inconnue.

Vient ensuite une paire d’Anglais inséparables, rieurs, et très voleurs de noix et autres védgétabels. Ils ne font aucun cas d’une grappe vermeille achetée du marchand, et savourent délicieusement le verjus d’un grain volé. Ils grimpent sur les arbres, sautent les fossés, ricochent dans l’eau, escarpolettent sur tout ce qui bascule, et sont secs d’agilité, noirs de canicule. Ce sont Percg et Manfred , Manfred avant et après sa fièvre d’accès, qu’il a prise chez les Salasses, et qu’on a radicalement quinquinisée à Milan.

Une paire de cadets, touristicules d’un mètre de hauteur, l’un sobre, l’autre intempérant de langue, tous les deux bons marcheurs : ce sont Thornberg et Pillet.

Enfin une paire d’Américains toute neuve, je veux dire débutante. L’un très civilisé, modéré, tempéré : c’est Arthur. Il recherche des monnaies et pièces de remarque, qu’il appelle coins , et il met tout son numéraire et tout le numéraire de son frère en coins, ce qui rend sa situation gênée et misérable, bien qu’il soit riche en espèces. Du reste, bon jarret, avec un appétit du nouveau monde. L’autre, c’est Brgan, immodéré, intempéré, excentrique à un haut degré. Il est colossal dans ses mouvements, fabuleux et primitif dans ses expressions, destructeur de tout serpent, lézard, parpaillon, et se livrant avec audace et désespoir à des entreprises hors de portée, comme de jeter, du fond d’un abîme, des cailloux aux aigles de l’air. Il a la gaieté sérieuse, le rire vibrant, le chapeau désordonné et la cravate lâche. Se défiant de ses gigantesques fantaisies, il place tout son numéraire dans les coins de son frère, et dompte ainsi ses penchants par une pauvreté volontaire. Toutefois, son indigence actuelle a un but éloigné. Il recherche les œufs d’oiseaux, et il aspire à l’achat inexprimable d’un œuf d’aigle. Un œuf d’aigle! c’est son avenir; en attendant, il déniche tout ce qui niche, et porte la terreur chez tous les habitants de l’air. Du reste, excellent voyageur, à marche fantastique, monumentale, et jarret de bronze. — David, domestique, accompagne cette caravane, qui se met gaiement en route le lundi 21 août 1837, par un de ces temps splendidement sereins, riches en soleil, en espoir et en joie.

Dans ce voyage à pied l’on part en voiture. C’est notre habitude, soit afin de ménager l’organe, soit pour avoir plus vite franchi les environs de Genève, fort beaux, certes, mais pour nous encore plus connus. Mais il arrive qu’au moment du départ, l’une des trois voitures se sépare des autres, et s’achemine vers sa remise. C’est qu’au moment de partir, le cocher de cette voiture s’est aperçu qu’il y manque une roue, ou quelque partie d’une roue, et, sans mot

dire, il est allé emballer sa cargaison dans un véhicule plus perfectionné. Bientôt il rejoint.

A quelque distance on distingue à l’arrière, au travers des tourbillons de poussière que soulèvent nos trois calèches, un char de connaissance; il porte M. le pasteur B... et deux de ses élèves. Ces messieurs vont à Saint-Gervais ce soir même, et par la grande route; nous, nous comptons y arriver demain, jamais en franchissant le col d’Anterne. Ce serait, pense-t-on des deux parts, bien agréable de cheminer ensemble. Aussitôt pensé, aussitôt décrété et mis en œuvre : ces messieurs nous font le plaisir d’adopter notre itinéraire.

En vertu de ce gracieux arrangement, les quatre voitures arrivent dans la ville de Saint-Joire, au grand étonnement des anciens du pays, qui n’ont jamais vu une pareille file d’équipages de luxe. La Grand’Place est remplie de monde et de veaux, parce que c’est foire et en même temps jour d’audience; ce qui explique pourquoi Bryan, faisant un hardi mélange d’idées et de termes, se persuade que c’est l’audience des veaux qui rend Saint-Joire si animé ce jour-là.

Nous faisons à Saint-Joire une petite buvette, dans une chambre haute. Le mets principal, c’est du saucisson, auquel on trouve généralement un goût de cochon vivant, quelques-uns un goût de matelas, ce qui s’expliquerait alors par des cochons étouffés récemment entre deux matelas, pendant l’audience des veaux. Grandes bêtises sans doute, mais qui suffisent à nous jeter dans un branle de rire tout à fait agréable et très digestif, qui se prolonge par delà un dessert arrosé de vin d’Asti.

Rit-on des choses spirituelles comme de grosses bêtises que dicte une folle gaieté? C’est douteux. Esprit sur esprit, ça fatigue; bêtise sur bêtise, ça désopile. Mais ce qui est vrai, c’est que l’esprit s’écrit, s’imprime, sans perdre trop de son agrément; la bêtise, la bonne bêtise, une fois sur papier, n’est plus que bête; et c’est un mérite petit, outre qu’il est commun.

A Saint-Joire nous quittons les voitures, et nous chargeons les havre-sacs sur l’impériale de nos épaules. Le temps est magnifique à la vérité, mais le soleil brûlant sans contredit, et il s’agit de s’engager dans la Serraz. C’est une longue rampe pavée, poudrée, grillée, une vraie Sierra Morena , un lieu d’épreuve pour les chevaliers errants qui portent le havre-sac pour la première fois. La caravane s’y lance aevc une ardeur qui bientôt s’évapore au soleil; alors les groupes se forment, s’espacent selon le degré de démoralisation, et en queue de tous, l’Américain Arthur gravit solitairement les parois de cette fournaise.

Après trois heures de marche l’on atteint Taninge, la patrie des maçons. 11 y a là une sorte d’hôtellerie qui porte pour enseigne un cruchon rose, d’où sort à gros bouillons une blanche écume ; comment résisterions-nous au désir d’v entrer? Ah! lecteur, quelles délices ! Mais il en est de la bière bue comme des bêtises dites : cela 11e fait aucun effet sur le papier. Quoi qu’il en soit, on trouve toujours à Taninge de l’excellente bière de Savoie, en sorte qu’on est porté à

se demander si cette bière est là à cause de la Serraz, ou si c’est la Serraz qui est là pour faire vendre la bière.

Nous quittons cet endroit pour nous acheminer sur Samoins, à l’heure justement ou aux ardeurs caniculaires de l’après-midi succèdent insensiblement les tiédeurs de la soirée. C’est, pour la marche, le plus agréable moment de la journée ; l’ombre s’étend, la fraîcheur arrive, et au lieu de cette uniformité d’éclat où s’effacent tous les contrastes, au-dessus des pentes assombries du vallon, on voit briller sur l’azur des deux la cime empourprée des montagnes.

A Samoins, l’auberge est pleine, et, de plus, il s’y trouve, comme à Bex, l’an dernier, des pensionnaires. Heureusement, ceux-ci sont gracieux et indulgents ; ils secondent, au lieu de l’entraver, le zèle de l’hôtesse, Mme Pellet, occupée à des fritures, presque frite elle-même, et qui, la queue de la poêle en main, nous reçoit à merveille, tout en donnant ses ordres, en mettant du sel et en attisant le feu. 11 n’est rien tel que la bonne volonté dans une hôtesse : on lit dans l’œil de Mme Pellet que nous ne manquerons de rien. En attendant, nous allons nous promener sur la place, une des jolies qui se voient, traversée par un ruisseau limpide, et ombragée par des hêtres séculaires. Chevaux et poulains y abondent, revenant de quelque audience, sans compter trois ânes et deux notables, quatre en tout.

Le bruit se répand que nous coucherons dans trois maisons, et, ce qui vaut mieux, que nous souperons dans l’une d’elles, celle aux fritures. Nous y trouvons en effet un fort bon ordinaire; seulement, il y a deux canards inattaquables, deux bêtes fortes, un peu fossiles, sur lesquelles nous exerçons des rongements féroces, mais absolument vains. On devrait laisser vivre les canards d’auberge, ils sont toujours coriaces. Après souper, la caravane se forme en trois corps, et gagne, sous la conduite des enfants Pellet, des logis distants, inconnus, fabuleux, mais incontestables. Chaque paire y trouve son petit nid, et s’y endort bientôt, au grand contentement des pensionnaires.

Mais M. Tôpffer, comme doit faire un chef vigilant, ne dort point encore, et, demeuré auprès de la famille Pellet, dans le local aux fritures, il y organise les choses du lendemain. Il lui faut deux chevaux; toute la famille se met en quête ; impossible d’en trouver. On va conjurer Benaiton, supplier Jean-Louis : inexorables ! Tous ces gaillards-là élèvent bien des chevaux, mais ce n’est pas pour notre service. Sur ces entrefaites arrive dans la cuisine un notable excessivement aviné, qui, faute d’équilibre, se brûle la moustache en voulant allumer son cigare à la chandelle. « Madame..., dit-il ensuite en s’adressant à l’hôtesse. . . — Que vous faut-il? — Il nous manque... — Quoi? — Il nous manque ... deux bouteilles de vin d’Aïze. — Et moi, je crois que vous en avez deux de trop, » lui répond Mme Pellet.

Retourné dans sa chambre, M. Tôpffer trouve son lit occupé 1 Ce sont les particuliers Miech et Thornberg qui, se croyant dans le leur, y sommeillent

à l’envi. Réveillés à grand’peine, on leur explique la chose le mieux qu’on peut. Alors ils mettent leurs pantalons de travers, ils s’embrouillent dans leurs manches de veste, et partent pour l’exil, leurs effets sur le dos et leurs souliers sous le bras. Un guide, qui les éclaire avec une lumière qui s’éteint, les conduit à travers la Grand’Place et le ruisseau, dans le logis où est leur légitime lit. Ah! le méchant rêve! ! !

Bientôt tout dort dans Samoins, excepté ce monsieur à qui il manquait deux bouteilles de vin d’Aïze.

A SAMOINS

DEUXIÈME JOURNÉE

A trois heures du matin, de petites pierres lancées du dehors contre les vitres réveillent les voyageurs. C’est M. le pasteur B..., qui, par ce moyen ingénieux, résout le problème des trois corps. Vous avez trois maisons inconnues où dorment, dans des lits inconnus, des voyageurs connus, et vous voulez réveiller ces messieurs!... Eh bien, au lieu de procéder par X et Y, vous prenez de petits cailloux que vous lancez contre toutes les fenêtres de toutes les maisons de toute la ville. Ainsi fait M. B..:, avec un succès qui s’étend des connus aux inconnus.

Le fils Pellet a employé une partie de la nuit à nous chercher des chevaux, mais il n’a réussi qu’à moitié. Devant la porte est une grand’mère jument, haute de six pieds, menée par un guide grand’père. Comme nous allons partir pour le désert, on emballe des provisions : les unes, sous forme de déjeuner, sont immédiatement mises en sûreté; les autres, espoir de la patrie, sont emballées dans un grand sac, et l’on part pour Sixt, où l’on compte pouvoir compléter les équipages. Effectivement, à Sixt, deux guides et un mulet entrent dans la caravane.

Le fils Pellet nous a accompagnés jusque-là, en se chargeant de porter lui-même l’un de nos plus gros havre-sacs, celui du chef, le seul sac de la troupe qui soit en ménage et contienne charge double. M. Tôpffer veut reconnaître en partie des services que les usages reçus n’autorisent pas à supposer tout à fait désintéressés. Mais, dans l’espèce, M. Topffer se trompe :

« Je vous remercie, lui dit le fils Pelle! , car j’accepte... mais pour notre domestique qui portera vos vivres. Là-haut vous lui donnerez cela de plus; il l’aura mieux gagné de moi. » J’ai oublié plus haut de compter, parmi les plaisirs du voyage, celui de rencontrer des gens faits ainsi. C’en est un grand pourtant, et moins rare peut-être qu’on ne suppose communément.

En effet, les aubergistes sont un peu ce que les fait le voyageur. Vous arrivez fier, exigeant, rogue, mettant entre vous et votre hôte l’immense distance qui sépare le riche gentleman du misérable salarié; voilà la nature du contrat établie par vous-même : on vous sert de son mieux, avec empressement, avec respect; service, empressement, respect, se retrouvent sur la note, que vous trouverez chère et que vous payerez avec humeur. Vous arrivez bonhomme, bienveillant, sans exigence ni fracas; vous traitez votre hôte en homme dont les égards, la bonne grâce vous sont personnellement agréables, dont les respects ont leur mérite, mais ne s’achètent pas; il vous les donne sans vous les vendre; votre note, déchargée de tous faux frais, se trouve être équitable, et vous la payez avec plaisir. On rencontre des gens qui disent du mal de toutes les auberges; ce sont gens dont avec plus de justice toutes les auberges pourraient dire du mal.

Tous nos préparatifs achevés, nous nous mettons en devoir de passer le col

d’Anterne. C’est une journée qui va compter dans nos annales, et pour la seconde fois ; M. Tôpffer a décrit quelque part1 ce qui lui advint la première. Surpris par une tourmente, on le fit passer par une route abrupte et inusitée ; de Servoz à Sixt il mit six heures, que l’émotion, la crainte, le plaisir, firent voler avec rapidité. Aujourd’hui point de tourmente; mais, en suivant tous les contours de la route ordinaire, nous serons surpris de lui trouver neuf heures au lieu de six annoncées par le chef.

De Sixt on ne voit pas le col d’Anterne, mais seulement la magnifique pointe de Sales , au pied de laquelle il s’ouvre. Cette sommité fait partie de l’immense paroi des Fiz, dont elle termine une des extrémités, comme l’aiguille de Warens termine l’autre.

De loin, ces rocs verticaux se présentent comme une majestueuse muraille; vus de plus près, ils se dessinent en contre-forts, en tourelles, en dents aiguës, en pyramides augustes, qui, comme la pointe de Sales, tantôt réfléchissent au plus haut des airs les radieuses sérénités du ciel, tantôt percent la nue, agacent

1. Dans les Nouvelles genevoises. Voir celle intitulée le Col d’Anterne.

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