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LE RETOUR DES VACANCES

CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI

Lorsque après une excursion de vingt-trois jours on rentre au logis, c’est une chose charmante que d’arriver ; mais, les premiers moments passés, c’est une chose bien peu charmante que d’être de retour. Voici toutes les habitudes ordinaires, toutes les règles de la vie, qui reviennent une à une prendre possession de votre personne ; voici cette poussière des classes, que vous aviez secouée avec tant de bonheur, qui s’abat de nouveau sur vous et qui vous couvre de la tête aux pieds ; voici Bourdon et Legendre, voici Noël et Chapsal, voici Blignières et consorts, voici grammaires, vocabulaires, manuels, qui arrivent à la file pour vous complimenter, ravis qu’ils sont de vous revoir, c’est-à-dire de reprendre à votre égard leur petit train-train.

Que c’est triste ! et combien ces messieurs, tout aimables qu’ils sont, paraissent au premier moment maussades et importuns I Noël, que me veux-tu? Bourdon, va-t’en. Et vous, vocabulaires, tant par ordre de matières que par ordre alphabétique, que vous ai-je fait pour que vous veniez ainsi me tourmenter? Ah bien! plutôt, faites-vous un peu moins alphabétiques, et tous ensemble revolons aux montagnes!... Nous y apprendrons bien des choses que vous n’enseignez pas; nous y verrons bien des phénomènes dont vous ne savez que le nom; nous y respirerons à la lumière des deux un air pur et parfumé; et nos

En effet, si d’une part les montagnes «sont favorables à qui veut prendre de l’exercice, d’autre part, pour une bourse qui veut être saignée, il n’est rien tel qu’un petit pèlerinage en Suisse.

Notre caravane s’est composée , cette année , de vingt-trois personnes , non compris Maurice, qui nous accompagne jusqu’à Saint-Gervais; et parmi ces vingttrois personnes, on compte deux dames, non compris la bourse commune. C’est madame T... d’abord, qui, retenue au logis pendant nos deux dernières excursions, revient avec un plaisir tout nouveau prendre sa place parmi nous ; c’est ensuite une jeune dame, qui, chose singulière, vient nous y en demander une! qui, chose neuve, veut avec nous traverser les plaines et gravir les montagnes, éprouver s’il est bien vrai que la marche ait ses saveurs, que l’aventureuse indépendance d’une troupe d’écoliers en vacances ait son charme, et que le plaisir puisse être ressenti au milieu de privations nécessaires et de fatigues qu’on s’impose. Ce n’est pas à nous de prononcer sur le résultat de l’épreuve, mais c’est bien à nous de dire combien une tournée d’écoliers en vacances gagne en bon air et en vif agrément lorsque deux dames y animent la marche, y ornent les haltes, y président au repas, et y sont l’objet d’attentions et d’égards que leur présence fait naître et que leur amabilité provoque.

André Dumont et Dumont (Adolphe), dit le Polonais, à cause d’une blouse héroïque et d’une encolure uhlan, sont deux touristicules débutants. André, voyageur microscopique, ravi d’entreprendre son tour du monde, s’avance dans l’espace d’un pas réglé en s’appuyant sur une canne trop longue. En revanche, Adolphe s’avance appuyé sur un court sauvageon. Quoique non moins microscopique, il a des vigueurs inattendues, des entreprises intimes, une vie à lui, son pas à lui, comme il le professe lui-même. « J’ai, dit-il, mon pas à moi. « Avec ce pas à lui, il est tantôt bien loin en avant, tantôt hors de vue en arrière, parfois tout proche, établi sur le branchage d’un noisetier, où il fait ses affaires.

D’Estraing et Sorbières débutent aussi. Ni l’un ni l’autre ne possède un pas à lui, comme Adolphe ; mais ils possèdent en commun un pas à eux deux, ce qui explique pourquoi ils marchent toujours ensemble, à l’instar d’Oreste et Pylade, de leur vivant. D’Estraing, voyageur infatigable, babille, regarde, court, escalade tout à la fois, attrape tout ce qui se mange, abat tout ce qui se croque, ramasse tout ce qui reluit, et. intente à M. Tôpffer trente-six questions de métallurgie fine excessivement embarrassante pour le quart d’heure :

« Tes pourquoi, dit le dieu, 11e finiraient jamais! »

en même temps porte secours à tout ce qui cloche, se charge de tout ce qui tombe, et trouve dans les incohérences fabuleuses de son Pylade un sujet toujours sous sa main de gaieté inextinguible et irrassasiée. Pendant que ces choses se passent, Sorbières, tantôt avale avec le plus grand sérieux tout un sac de coquemolles, tantôt galope avec fougue, tantôt se laisse mélancoliquement

CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI

z ôl

attarder, tantôt met son pied dans la vase, s’habille de neuf, jette loin ses bas , perd ses cravates , achète une boussole , se procure des lunettes , et d’immenses crevasses apparaissent à son pantalon. Du reste, parfaitement dispos au milieu du plus affreux dénuement, ne sachant ni où l’on couche ni où l’on dîne, mais dînant ferme, dormant profond et gambadant en plein sommeil.

Constant d’Arbely , Murray, déjà décrits dans les relations précédentes.

Poletti , déjà décrit aussi , mais très changé, en ce que de mauvais marcheur il est devenu bon marcheur, et de piéton délabré piéton réglé et solide.

Georges, Édouard , Constantin et Gustave, quatre débutants. Georges, bon jarret, qui a déjà pratiqué; genre serviable et risolet, tirant sur le frais blondin. Édouard, qui part du pied gauche, mais, pas bien loin, ses pieds et jambes lui refusent déjà tout service. Édouard s’en affecte et prend une mine grand deuil. On le charge sur un char de paille, puis sur un mulet, puis sur ses deux pieds, et le voilà qui grimpe la Gemmi des mieux, brûle ses crêpes et se fait jarret d’avant-garde, toujours fort et dispos. Constantin, genre discret et tempéré, propos court, esprit sérieux, quoique gai, admire, jouit, secourt, appelle, discute, le tout sans tumulte et sans bruit. Gustave, voyageur nomade, tantôt à l’avant, tantôt à l’arrière, zigzague, revient, retourne, fait double route, et ignore la fatigue. Sa manière est de dire : « Ose-t-on'partir? ose-t-on déjeuner? » pour « Part-on ? dîne-t-on ? » etc.

Auguste, Adolphe, Harrison, déjà décrits, ont un pas à eux trois, une discussion aussi, des chansons aussi, et aussi des tempêtes de rires éclatants et infinis. Cela tient à la présence du voyageur Harrison, dont l’allégresse native est aussi imperturbable que le cours des saisons. Mais Harrison, qui ne connaît pas la tristesse, connaît la colère, l’effroi, la malédiction, le mépris; c’est quand les guêpes se permettent de le circonvoler, ou les hannetons de lui arriver droit sur la joue. Alors il s’irrite, et il se donne toutes sortes de peines pour établir ce qui n’est plus contesté dès longtemps, à savoir, la stupidité profonde d’un insecte assez bête pour se jeter brutalement contre la physionomie d’un gentleman, quand il a des yeux pour voir, des ailes pour se diriger, et le haut des airs tout entier pour domaine. Harrison n’en revient pas ; Harrison est intarissable en nausées, en dédains, en froids et hautains mépris à l’endroit des hannetons, des hannetonncs, et de tout ce qui a six pattes et deux ailes.

Jellyot, Frankthal, Walter et Woodberry, déjà décrits. Les trois premiers marcheurs d’avant-garde; le dernier, géographe de la troupe, en ce qu’il est muni d’une carte excellente, mais dont le mérite est constamment remis en question par les malins. Woodberry défend sa carte unguibus et rostro , et Harrison trouve que cette discussion est fastidieuse; ce qui l’entraîne dans une nouvelle discussion, interminée encore à l’heure qu’il est, contre ceux qui soutiennent que la discussion qu’il attaque est une question tout aussi discutable que ses dix-huit discussions toujours pendantes, auxquelles il faut ajouter sa

VOYAGES en zigzag.

discussion sur les guêpes et sa discussion sur les hannetons ; en tout, vingt et une discussions.

M. Tôpffer, déjà très décrit. Il donne le bras à la bourse commune, qui lui est un fardeau les premiers jours, à cause de son embonpoint, et un fardeau aussi les derniers jours, parce que, trop saignée, elle est devenue quinteuse en même temps que débile, et incapable de faire un pas de plus.

Enfin David i majordome actif et entendu, qui part en courrier, arrête les logements, traite avec les botes, et nous prépare des débottés faciles et des soupers succulents.

Tels sont les personnages dont se compose la caravane de cette année. Quant à l’itinéraire, le voici. Il s’agit de visiter Chamounix, pour de là visiter l’Oberland, le Righi, pousser jusqu’à Zurich, et revenir par Arau, Soleure et Fribourg. Quelques personnes s’étonnent que nous puissions retourner plus d’une fois aux mêmes endroits. « Pourquoi, disent-elles, ne feriez-vous pas une excursion du côté de la France ? Le Jura est beau aussi. Vous verriez Saint- Claude, où l’on fabrique des sifflets ; vous passeriez au Parc, où l’on voit du bitume ; vous mangeriez des grenouilles à Nantua, et vous vous embarqueriez à Seyssel... »

Dans nos excursions, dont le personnel se renouvelle tous les trois ans à peu près, c’est M. Tôpffer seul qui retourne aux mêmes endroits. Or, M. Tôpffer s’est mis dans l’esprit que, même en ce qui le concerne, il aime mieux revoir Interlaken une douzième fois que de voir Saint-Claude une première, ou Lyon même une seconde. Affaire de goût. Il s’est persuadé que rien sur le globe ne vaut les cantons, pour la beauté, le nombre et la rapide succession des spectacles grands ou curieux ; que nulle part on ne rencontre disséminées sur un aussi petit espace tant de peuplades intéressantes à connaître et tant de chemins charmants à parcourir ; qu’en aucun pays on ne voyage aussi librement, sans vexations de police, sans ennuis de passeports, sans plus de gêne que dans son propre jardin; qu’enfin c’est en Suisse seulement que l’on peut à son gré fixer ses étapes, parce qu’il y a partout des auberges excellentes ou propres suflisamment, et parce que dans ces auberges on est aussi habitué à héberger des pensions que des touristes ou des commis voyageurs. Très peu de commis voyageurs visitent la Suisse montagneuse, et c’est encore là une des beautés de cette contrée.

Le mercredi 12 août, nous partons à mi-journée, eX en voiture, au milieu d’un grand concours d’amis et de parents qui nous accompagnent de leurs vœux. Le ciel est sombre pas mal; mais dans les voitures tout est joie et beau temps : des tumultes folâtres, de gaies clameurs causent de la surprise aux passants. Pauvres passants ! Ce sont des citadins vaquant à leurs affaires, ou qui, les mains derrière le dos, s’en vont faire avec eux-mêmes une mélancolique promenade autour des tranchées ; comment donc ne paraîtraient-ils pas dignes de compassion à une bande d’oiseaux qui s’échappent de leur cage pour s’envoler aux montagnes

G H A M 0 U N I X , L’OBERLAND, LE RIGHI

A propos, qui donc imagina le premier de suivre à pied le pourtour des glacis et des demi-lunes, sous prétexte de faire une promenade ? et y a-t-il Bien une autre ville que Genève où les bourgeois se plaisent à errer le long de murailles grises couronnées de bastions pelés ? C’est à croire. Partout il y a des gens qui préfèrent à tout autre le paysage de banlieue, le champêtre municipal ; partout il y a des vieillards qui veulent respirer le grand air sans s’éloigner du logis ; des affligés ou des inquiets, à qui la solitude est chère, et qui se plaisent mieux dans la morne compagnie des bastions déserts que dans le voisinage des campagnes où va la foule chercher la joie et le plaisir. Quoi qu’il en soit, nous voici tout à l’heure à Ànnemasse, où la douane nous traite fort gracieusement, tandis qu’un très joli carabinier royal vise et parafe notre passeport, lequel rentre aussitôt dans le portefeuille, pour n’en plus sortir pendant tout le reste du voyage.

Bonnèville est l’une des grandes villes de la Savoie. Gela se reconnaît tout de suite à la grande place qui est plantée d’arbres sous lesquels se promènent des sous-lieutenants en petite tenue et des messieurs en paletot. Tous fument le cigare, plusieurs ont un lorgnon dont ils nous lorgnent pour nous voir passer. Le lorgnon, à lui tout seul, est un des signes les plus exquis de civilisation et de grande ville.

Au delà du pont, nos quatre voitures s’arrêtent et nous posent sur la route.

Voici le moment désiré, des débutants surtout. Voici, pour cette jeune dame qui débute, l’heure d’essayer ses forces. Rien, certes, ne ressemble moins aux doux petits sentiers d’un parc ou d’une prairie que ce long ruban qui sépare Bonneville de Cluses, et qui nous sépare nous-mêmes d’un souper probable et quelconque. Mais notre compagne est bien pourvue d’entrain et de gaieté. Dès

l’abord on voit que, bien décidée à prendre les choses par le même côté que nous, elle entend se faire des contrariétés un jeu, des mécomptes sujet de rire, et des probabilités culinaires une sorte de loterie où tous les lots sont bons , sinon pour le palais, du moins pour l’amusement.

En attendant, la faim nous visite déjà, et plusieurs cherchent vivres, lorsque d’Estraing est vu sortant d’une cabane la bouche pleine, tous d’accourir... « 11 n’y en a plus ! leur crie-t-il, c’est la joue roulée de Maurice que nous venons de manger. » Quel dommage, pense-t-on, que Maurice n’ait pas roulé son autre joue aussi !

Nous arrivons à Cluses d’assez bonne heure, par un temps charmant. Il y a là deux auberges qui se disputent l’honneur de nous posséder ; nous inclinons pour la Parfaite-Union , hôtel très borgne et propre à peine, mais dont l’enseigne est bien faite pour nous attirer invinciblement. Cluses est aussi une grande ville de la Savoie, mais ville d’horlogerie, de pignons, de roues de rencontre, et non pas ville de garnison et de haute société comme Bonneville. Ainsi que Genève, Cluses a abattu ses clômes, et ainsi qu’à Genève il y a des anciens de l’endroit qui en augurent mal pour l’avenir. Ce qu’il y a de sûr, c’est que Cluses a perdu de cette façon ce qu’elle avait de plus remarquable.

A la Parfaite-Union , on soupe de pieds de veau principalement, et trois cierges y éclairent la table. C’est très solennel. Ces cierges ont une mèche principalement, point de cire et peu de suif. C’est très sépulcral. Cette mèche brûle comme un météore bleuâtre, qui ne jette ses douteuses clartés qu’autaut qu’on le tient habituellement et constamment mouché. Ainsi nous mouchons d’une main, nous mangeons des pieds de veau de l’autre. C’est très nourrissant. Après quoi nous allons dormir. On passe par des escaliers quelconques qui débouchent sur des chambres telles quelles, où l’on rencontre des lits conformes. A cette vue, le sommeil fait place à des accès d’hilarité, et minuit sonne que la chambrée d’Estraing, Sorbières et compagnie en est encore à d’immenses fous rires très imparfaitement comprimés.

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