DEUXIÈME ET TROISIÈME JOURNÉES
Le temps s’étant mis au beau, il s’agit d’aller déjeuner au pied de la grotte de Balme, à trois quarts d’heure de Cluses; mais Sorbières a disparu, en sorte que d’Estraing, son compagnon de lit, le cherche avec anxiété. A la lin, on le découvre qui dort profondément dans l’intime fond de sa propre paillasse, entre un soulier perdu et une corne égarée. Sorbières se réveille, et paraît trouver que sa chambrée est bien prompte à s’étonner des circonstances les plus ordinaires. Puis, s’étant habillé en trois temps et deux mouvements, il disparaît de nouveau: c’est pour aller chercher dans Cluses quelqu’un qui lui fasse promptement un saucisson pour tenir lieu de la joue roulée de Maurice. Les Glusois lui offrent des roues de rencontre, et Sorbières rejoint sans saucisson ni joue roulée.
Nous trouvons dans le pavillon de la grotte cette même dame qui depuis une quinzaine d’années exploite la curiosité des touristes à l’endroit des stalactites, et nous nous livrons pour être exploités. « Pour voir la grotte, c’est un franc par tête; quant à déjeuner, je n’ai rien, on cherchera à se procurer du lait; voici quelques œufs et du pain... pas beaucoup : un franc par tête aussi. » On trouve la chose un peu chère. « Je suis Française, messieurs, et incapable... — Aurons-nous à manger, du moins? — Je suis Française, messieurs; » et ainsi de suite. Nous allons voir la grotte.
Le chemin qui conduit à la grotte de Balme est très bon, très joli surtout, et de la grotte elle-même on a une vue délicieusement encadrée de la vallée de Maglan. Munis de flambeaux, nous nous enfonçons dans les profondeurs de la
VOYAGES EX ZIGZAG
montagne en admirant, sous le nom de stalactites, des parois de roches qui affectent çà et là des formes arrondies. Ce qu’il y a de plus beau, sans contredit, c’est le spectacle que nous nous donnons à nous-mêmes d’une longue file de gens errant sous ces voûtes, tantôt illuminées par l’éclat des flambeaux, tantôt crevassées, mystérieuses et portant à l’effroi. Parvenus auprès d’un puits naturel de six cents pieds de profondeur, nous laissons à droite un passage où l’on peut voyager pendant une heure et demie encore, et nous rebroussons vers le jour, vers le déjeuner surtout, qui est du même côté.
Tout est prêt. C’est une longue table dressée sous un dôme de verdure, et sur cette table un cercle d’énormes tasses vides, entourant trois petits pots à moitié remplis. Lait rare, œufs rares, café rare... mais notre hôtesse est Française : c’est bien quelque chose. Pendant que nous sommes à l’œuvre, voici
venir un cabriolet qui emporte vers Chamounix deux touristes endormis, un monsieur et sa femme. « Je suis Française, messieurs.
C’est la grotte de Balme que vous voulez voir ?
On va vous y conduire. » Les deux malheureux ouvrent les yeux ; on leur ouvre la portière, on les fait descendre, on les achemine droit sur les stalactites, avant qu’ils aient encore pu comprendre ce qui se passe, et pourquoi cette Française , et pourquoi cette longue table, et pourquoi ces gens qui font semblant de déjeuner autour de trois petits pots vides et de quatre œufs cassés. Au bout d’une heure, ils reviennent parfaitement harassés et on ne peut plus déçus. Ce plaisir leur coûte six francs : « Je suis Française, messieurs. » Nous quittons affamés le pavillon de la grotte pour nous acheminer sur Salenches ; et, après deux ou trois heures de halte et de marche entremêlées, nous dépassons la cascade de l’Arpenas, dont l’eau, à peine lancée dans le
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vide, se divise en flocons et se résout en invisibles vapeurs. On croirait le torrent disparu, mais cliaque gouttelette a trouvé son chemin, rejoint ses sœurs* et toutes ensemble reforment à quelque distance un ruisseau qui court porter à l’Arve le tribut de ses ondes.
Nous voici tout à l’heure à Salenclies. De loin on n’aperçoit rien de la ville brûlée, et les traces de ce grand désastre sont comme imperceptibles au milieu de cette vallée verdoyante et boisée ; mais lorsqu’on approche, on rencontre, en avant des décombres, des malheureux qui mendient, et une ville de bois toute composée de boutiques et de cabarets. Nous entrons dans un de ces cabaretspour y compléter notre déjeuner. Là deux incendiés sont à boire. Ges hommes racontent complaisamment leur malheur, sans dissimuler leur découragement profond et quelque peu ignoble. « Nous sommes ici, disent-ils, pour n’être pas avec nos femmes. L’incendie leur a donné une humeur que c’est à n’y pas tenir; et alors vous sentez bien que si on gagne six sous on vient ici pour les boire. A votre santé, messieurs, mesdames. »
Au delà de la ville de bois on traverse les décombres. C’est un tas de murailles calcinées dont à peine quelques pans sont demeurés debout. Nous nous bâtons de quitter ces lieux désolés pour entrer dans la riante vallée de Saint- Gervais; mais comme notre déjeuner n’est point encore complété, à mi-chemin nous nous laissons séduire aux avances de deux pauvres femmes qui désirent nous vendre des prunes. Pendant le régal, un char vient à passer; Auguste regarde : « M. Dumont! M. Dumont! » s’écrie-t-il. Adieu les prunes; nous accourons, surpris, ravis... C’est un grave Anglais qui ne peut assez s’étonner de la surprise qu’il excite et du ravissement qu’il cause.
Vous arrivons à Saint-Gervais-les-Bains d’assez bonne heure pour visiter la cascade, pour jouer au billard et pour nous donner mutuellement de la balançoire jusqu’à plein rassasiement. Cette balançoire n’v était pas du temps de M. Gonthard; mais il y avait autre chose, M. Gonthard surtout, le créateur des bains, Taine de ce petit vallon, dont l’accueil faisait plaisir, dont les manières égayaient, dont le propos, mélangé de bonhomie et de malice, était singulièrement récréatif, et dont la seule présence rendait l’endroit original et d’amusant séjour. Capricieux un peu, comme les jolies femmes, très maître chez lui, tablant avec son monde, il semblait, lorsqu’on venait aux bains, qu’on arrivât chez quelqu’un; aujourd’hui, il semble purement et simplement que l’on entre à l’auberge : des sommeliers, beaucoup ; de maître, point.
L’aumônier est dans le salon, la conversation s’engage, et l’on vient à parler des stalactites du matin. Il n’en a jamais vu, mais il se représente parfaitement la chose. « C’est, dit-il, de la glace pétrifiée. » Il y a des gens heureusement nés, qui conçoivent avec promptitude et qui expriment avec aplomb.
Vers la nuit, des cavalcades de baigneurs reviennent de la promenade, et bientôt après la cloche sonne pour le souper. Nous sommes des premiers au rendez-vous. Arrivent à la suite des messieurs en lorgnon et des dames en toilette; les sociétés se placent sans se mêler; le ton monte de six octaves; nous-mêmes nous échangeons nos familières gaietés contre un silence de bon goût, et nous engouffrons des plats entiers de l’air le moins affamé qu’il nous est possible.
Nous nous proposons de passer le Prarion; deux dames de nos amies doivent nous y accompagner. Malheureusement, des nuages couvrent les cimes. On déjeune donc, c’est un moyen de voir venir. Ici les tasses sont petites et les pots sont énormes. Harrison, qui se souvient des abstinences d’hier, fonde, pilote, mastique, base comme pour des pyramides d’Égypte. Harrison est un des rares voyageurs qui savent manger, c’est-à-dire manger avec prévoyance; un œil sur le passé, un œil sur l’avenir, de manière à combler les crevasses tout en élevant les pierres d’angle. Aussi le repas est-il le seul moment de la journée où il soit grave, recueilli. Mais si les guêpes en veulent à son miel ou circonvolent sa tartine, il s’indigne, il s’emporte, il gesticule, il gambade ; et quand il consent à se rasseoir, c’est pour rétablir de nouveau l’insolente hardiesse des guêpes et l’imbécillité démontrée des hannetons.
Pendant le déjeuner, le ciel s’éclaircit, et vers huit heures nous escaladons, par un beau soleil, ce sentier rapide qui conduit de Saint-Gervais-les-Bains au village de Saint-Gervais, où nous devons trouver nos deux dames adjointes. Un mulet porte nos sacs, et Martin, mené par Rosalie, vient en aide à notre compagne, qui en est aux roideurs de jambes : c’est l’épreuve par laquelle doivent passer tous ceux, messieurs ou dames, qui aspirent à devenir marcheurs. Au bout de deux ou trois jours, ces roideurs passent, et l’on a son diplôme. Martin, c’est un âne, et Rosalie, c’est une bergère, une bergère peu jolie, tandis que Martin est un âne coquettement velouté, rayé de noir, doublé de blanc, et,
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comme tous les ânes, d’une physionomie irupayablement philosophique. Deux fois M. Tôpffer est sur le point d’acheter Martin pour en faire don à ces
dames; mais l’histoire de savoir qu’en faire en cas de voiture et au passage des lacs empêche ce marché de se conclure. Pour le dire en passant, les dames doivent préférer les ânes aux mulets dans les courses de montagne.
Ils supportent la fatigue tout autant, ils ont une allure plus douce, le pied non moins sûr, et en cas d’accident on se trouve plus près de terre.
La montée du Prarion est plutôt longue que difficile. Au sommet, on trouve un pavillon, c’est-à-dire un cabaret tenu par la mère Roux, et approvisionné par le père Roux. Le père Roux est un gros bonhomme qui demeure au bas de la montagne, où, de la galerie de sa cabane, il compte les bouches qui montent, il suppute la voracité des estomacs, la capacité des bourses ; puis il fait partir des vivres qui rattrapent.
Nous trouvons le pavillon occupé par une caravane d’Anglaises et d’Anglais, dont un instituteur. Les dames deman-
dent bientôt leur miulette pour partir, tandis que l’instituteur s’achemine à pied. Mais, par un malheur qui est bien drôle, le bon monsieur ne fait pas quatre pas sans s’étendre par terre, en entraînant avec lui son élève, qu’il a soin de tenir par la main, dans la crainte qu’il ne tombe.
Maîtres du pavillon, nous procédons à consommer les provisions du père Roux, qui n’a envoyé que huit pommes de terre. A cette vue, on pousse des cris d’effroi, la mère Roux perd la tête : elle envoie au hasard miel, omelettes, vin, beurre, thé, crème, des pains par douzaines... Les cris cessent, et l’on finit par dîner royalement. Mais voici qu’au milieu du repas un bruit de cuisine est pris pour un bruit d’avalanche, et aussitôt le dîner n’est plus qu’un désordre de gens accourant vers la porte pour voir le phénomène... Grands éclats de rire; la mère Roux n’en revient pas. m
Du haut du Prarion la vue est splendide, mais lorsque le ciel est pur. Pour aujourd’hui, des rayons cachent les cimes et projettent sur la vallée de Chamounix des ombres qui en ternissent l’éclat. Un vent très vif balaye le col, quelques gouttes de pluie se font voir çà et là; le moment est venu de partir. Nous faisons nos adieux aux deux dames et à Maurice, qui redescendent à Saint-Gervais. G’est très triste, les adieux, en voyage surtout, où les relations de cœur contractent de la circonstance un prix tout nouveau, où le plaisir est un lien qui enlace si vite et qu’il paraît si regrettable de rompre.
MONTÉE DU PRARION
Au bout d’une heure, nous sommes au bas de la montagne, où nous attend la pluie, fine d’abord, et bientôt battante. Sorbières, occupé d’avaler des coque-