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AVALANCHE

QUATRIÈME JOURNÉE

La pluie a cessé, mais le ciel est menaçant encore, et comme hier on déjeune pour voir venir. Vers neuf heures, un rayon de soleil illumine la vallée, et tout aussitôt nous partons pour le Montanvert, sous la conduite du guide Michel et d’une sorte de petit Michelet qui est son fils.

À mi-chemin nous rencontrons des touristes qui déjà redescendent. Une avalanche, mais véritable celle-ci, croule avec un bruit majestueux le long des rochers qui supportent le glacier des Bois, et les traînards d’accourir. On leur montre la place où elle a eu lieu, mais c’est l’avalanche qu’ils voudraient voir. M. Tôpffer leur dit que oui. Du reste, le soleil s’est de nouveau retiré, de diaphanes nuées forment un dais qui s’appuie à la hase des aiguilles, et, comme hier, l’aspect de la vallée est terne et pluvieux. Mais bientôt la mer de glace nous apparaît, et ici la surprenante nouveauté du spectacle suflit pleinement à captiver les yeux et les esprits. Avant toute chose, nous entrons dans le pavillon, qui est aujourd’hui une maison spacieuse et confortable suffisamment, où l’on

CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE R I G H I

trouve des provisions et un étalage d’ouvrages en cristal et en corne de chamois. Chacun fait ses emplettes, et bien des bourses sortent de là légères, quelques-unes flasques à flotter sur l’eau.

Le guide Michel nous conduit ensuite sur la mer de glace. A mesure qu’on approche, les aspérités, qui d’en haut paraissent menues, deviennent d’énormes arêtes, et lorsqu’on arrive sur la glace on se voit comme perdu au milieu d’un chaos de montagnes dont les flancs entr’ou verts laissent voir des profondeurs azurées où l’œil plonge avec effroi. L’eau tantôt filtre à la surface, tantôt se précipite dans les crevasses, et entretient un murmure sourd et régulier qui semble grossir ou s’éteindre selon que le vent l’apporte à vos oreilles ou l’en éloigne. Ces impressions, pour qui les ressent, ont un grand charme, la terreur s’y mêle à l’admiration; et à la vue de cette colossale nature, où rien de ce qui vient de l’homme ne s’interpose entre le créateur et son œuvre, l’âme s’élève irrésistiblement à lui par un puissant et naturel essor.

En quittant la mer de glace on va visiter la pierre des Anglais. C’est une salle souterraine que recouvre un énorme plateau de granit tombé des aiguilles voisines. Nos touristicules trouvent l’endroit propice pour y faire un feu, et grande est leur joie de voir briller la flamme. Nous en aurons, des feux, tout le long du voyage, car on n’est pas jeune, on n’a pas quatorze ans, si l’on n’aime pas à recueillir des broussailles, à amasser des feuilles sèches, à allumer le tout au coin d’un champ ou sur la lisière d’un bois. Avec l’âge, on en vient à préférer la bûche qui brûle au foyer et la pomme de terre cuite au pot, Quelle triste chose que l’âge !

Un moment le dais de nuées s’est déchiré pour laisser passer un vent d’orage, et, par les trouées, nous avons aperçu dans les hauteurs du ciel l’aiguille de Dru empourprée des rayons d’un beau soleil. Le dais se referme, s’abaisse, une lumière blafarde nous environne, et, labouré par le vent, le glacier ressemble à une mer en fureur dont les flots tantôt se combattent, tantôt se pressent et s’accumulent les uns au-dessus des autres. C’est un sublime spectacle. Toutefois, cédant aux menaces du ciel, nous précipitons le départ; mais, à peine engagés dans la descente, le tonnerre gronde sourdement au-dessus de nos têtes, puis il éclate de toutes parts sur les cimes déchirées, et des torrents de pluie battent le flanc des montagnes. La caravane est en pleine lessive. Dans ce moment on entend de joyeuses fanfares. C’est un petit bonhomme qui d’une main tourne la manivelle de son instrument, tandis que de l’autre il demande son salaire.

De retour à Chamounix, nous y trouvons Alexandre Prover, notre compagnon de voyage de l’an passé, qui est venu avec sa famille visiter les glaciers. Ces pluies lui rappellent comme à nous cette fameuse journée de Dissentis, où nous fûmes condamnés à vivre de cochon de lait et de chamois au sucre, en compagnie de la déesse Thémis suspendue au plafond. En voyage, comme ailleurs peut-être, ce sont les journées difficiles, les obstacles franchis, les périls con-

jurés, qui laissent les plus longs et les plus agréables souvenirs. A Dissentis, ce fut l’ennui que nous sûmes conjurer pendant vingt heures, et le lendemain ce fut l’avalanche, monstre bien autrement redoutable.

Pendant le souper, Alexandre et son père viennent nous faire leurs adieux. Ils se sont fait accompagner d’un magnifique bol de punch qui réjouit, restaure et conjure admirablement bien tous refroidissements éclos ou à éclore.

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