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CINQUIÈME ET SIXIÈME JOURNÉES

Ce matin, le temps paraît disposé à se mettre au beau. M. Tôpffer fait à la bourse commune une saignée copieuse pour solder notre dépense de deux journées; après quoi il lui offre son bras, et l’on part. La bourse commune, qui déteste les saignées, quand même elles lui font du bien, est maussade, renfrognée sur l’œil, et elle prend jusqu’aux passants pour des fraters qui veulent lui ouvrir la veine.

Le guide Michel et son Michelet nous mènent voir la grotte de l’Aveyron, sans s’inquiéter du mulet, qui demeure sous la garde de nos dames, restées en arrière. Heureusement qu’aucune des deux n’amazone dans ce moment, car la selle vient à tourner. Nos dames se donnent mille peines pour la remettre en place, mais sans y parvenir, tandis que le mulet semble leur dire : « Trop bonnes dames, laissez-moi seulement brouter en paix; cette pendeloque ne me gêne pas le moins du monde. » Et il se met à l’œuvre, gardé par les deux bergères.

À Argentière, Édouard, qui est un peu ressuscité, s’administre un petit verre de rouge trempé d’eau. Tout aussitôt le voilà qui s’affadit de nouveau, et, lugubre comme une urne lacrymale, il attend de pas en pas son enterrement prochain. Ses jarrets déjà ne sont plus de ce monde; il en est réduit à profiter de ceux du mulet, dont la selle a été remise en place par la famille Michel. Cependant les cimes, les glaces brillent dans toute leur gloire, et les gazons rafraîchis étalent de toutes parts leurs riantes couleurs. Sans la pluie, en vérité, on ignorerait tous les charmes du beau temps.

Près de Valorsine, on marche de bois en clairières, sur un tapis de mousse, en compagnie d’un petit ruisseau dont l’onde, transparente comme l’air, court en gazouillant sur des cailloux scintillants. Tout est calme, fleuri, plein de fraîcheur. An delà les montagnes se resserrent, et l’on chemine dans une gorge sauvage sur un petit sentier en corniche, ltien.de si varié, de si aimable que ce passage, et nous ne saurions trop conseiller aux touristes de le préférer à celui du col de Balme.

Du col de Balme on a une belle vue du mont Blanc; mais au sortir de Chamounix et de la mer de glace, c’est peu de chose qu’une vue du mont Blanc : encore bien mieux vaut ce contraste d’une nature agreste et paisible, succédant aux bouleversements des glaces et à la sauvage nudité des aiguilles.

Il y a au plus noir de la Tête-Noire une maison isolée. C’est une petite auberge tenue par un Piémontais barbu et sa compagne mal peignée. Il vaut

presque mieux y arriver de jour que de nuit. Ges gens ont importé là le délabrement et la saleté. Ils nous servent, sur une table sans nappe, dans une

CHAMOUNIX, L’OBERL AND, LE RIGHI

chambre sans meubles, quelques vivres misérables qui nous font le plus grand plaisir, pendant que deux hommes à figures de brigands tirent à la carabine tout auprès. La bourse commune, qui a tressailli en voyant un Piémontais, tressaille bien mieux en voyant une petite note où elle est saignée à blanc. Que serait-ce si, voyageant seule, elle venait à rencontrer dans un chemin creux ces deux gaillards à la carabine !

A Trient, nous atteignons l’avant-garde, qui nous attend pour y faire tout justement la buvette que nous venons d’accomplir. Par précaution pourtant, elle a déjà commandé des côtelettes et des fraises. La bourse commune refuse net de payer des côtelettes particulières ; mais elle a affaire à huit gaillards très habiles, qui, à force de douceur et de componction, lui extorquent un secours de quatre francs. Pour solder le reste, les huit gaillards exploitent l’innocence du voyageur Woodberry, qui reluque leur panier de fraises, et ils les lui vendent cher pour en racheter à vil prix. De cette façon, tout le monde est content, hormis Woodberry, qui jure, mais un peu tard...

En quittant Trient, on monte la Forclaz : c’est une pente pas très longue, mais d’une roideur à faire sur un chariot. Du haut du col on découvre toute la vallée du Rhône, magnifiquement encaissée entre des montagnes couronnées de neiges. De là le sentier descend droit sur Martigny, et si on le quitte pour prendre par les prairies voisines, on se voit abrité par les plus beaux châtai-

gniers du monde. A mi-descente, nous croisons un vieillard octogénaire qui monte à grand’peine en s’appuyant contre un jeune homme; ce jeune homme lui-même semble chanceler sous le poids. Nous sommes émus de compassion : Gustave tire sa bourse et leur porte une aumône... Et puis on nous apprend que

ce sont tout uniment gens qui reviennent d’un baptême, où ils n’ont pas baptisé leur vin. Quant à l’aumône, le jeune homme regarde, paraît surpris; puis, toute réflexion faite, il empoche sans savoir ni pourquoi, ni d’où, ni comment, mais pour s’aller rafraîchir plus tard.

Près de Martigny, nous rencontrons deux ex-élèves, anciens camarades, qui, de Lavey, où ils sont en séjour, viennent nous voir à notre passage. On fraternise, et, à souper, un punch encore entre à leur suite dans la salle. C’est ici le voyage des rencontres et des punchs.

11 est de règle que nous ne fassions jamais à pied le long ruban qui sépare Martigny de Riddes. Ce sont trois lieues en droite ligne. En marche, deux choses sont à craindre : les rubans et la nuit, et pour la même raison. Toutes deux, en supprimant la distraction qui naît de la variété et de l’impression des aspects, rendent la marche ingrate et les lieues interminables. M. Morand, aubergiste de la poste, nous loue donc son colossal cliar à bancs ; toute la caravane s’v ajuste, et, fouette cocher ! nous partons en poste, au milieu de la population accourue au bruit des rires et des grelots. Pour des révolutionnaires, qu’ils ont l’air bénin, les Valaisans !

Le temps est délicieux, et cette manière d’aller aussi. En face des campagnes, au grand air, sans péril aucun et toujours bon trot, on ne cesse pas d’être ensemble et de mettre en commun sa gaieté. Nos deux dames président abritées sous leurs ombrelles, et le tout a un air de fête qui réjouit jusqu’aux goitreux

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