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SEPTIÈME ET HUITIÈME JOURNÉES

Pluie encore. On déjeune pour voir venir. Ce procédé si simple nous réussit toujours. On dirait un égard de la part de Baromètre, qui ne consent point à ce que nous partions à jeun.

Nous quittons Sierre pour nous rendre à Louescli-les-Bains, sous la conduite

d’un tout petit bonhomme de guide qui ne jouit que d’un seul bouton à sa culotte. En revanche, il est écrasé sous un énorme chapeau.

« C’est que nous sommes chapeliers, » dit-il. Il paraît que le père de cet enfant a fait de lui un échantillon nomade de la beauté de ses produits ; de là cette Babel destinée à donner dans l’œil des bons Valaisans. Du reste, ce petit chapelier nous guide fort bien au milieu de ce labyrinthe de sentiers qui rampent de Sierre jusqu’aux hauteurs de Warren, et dont la plupart conduisent à des vignobles, tandis que d’autres vous mènent perdre dans des torrents ou des ravins. Ceci n’empêche

CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE R1GHI

pas qu’on ne doive toujours choisir cette route de préférence à celle qui passe par Louesch-la-Yille, si l’on aime les beaux, les doux paysages, si l’on aime aussi les sauvages horreurs, les précipices affreux, coupés d’endroits riants où croissent solitaires les pins d’Italie.

La position de Warren, vue du sentier, est elle-même charmante, et italienne un peu. Nous en donnons le dessin. Dans ce moment, Baromètre, qui est le caprice en personne, nous menace de ses fureurs, et nous courons nous réfugier dans une grande et belle maison jaune qui nous parait être l’hôtel de l’endroit. Il se trouve que c’est une maison particulière; mais, plutôt que d’être inhospitaliers, les bonnes gens qui l’habitent nous servent à boire d’abord, et ensuite ils nous informent que nous nous sommes trompés. Dès hier nous ne buvons plus qu’un petit muscat du Valais qui doit nous accompagner jusque par. delà la Gemmi. Harrison trouve ce vin fabuleux, et à chaque fois qu’il le goûte il déclare que ce n’est point là le jus de la vigne, mais le jus de quelque abomination. La chose est contestée, et c’est une vingt-deuxième discussion pendante encore à l’heure qu’il est.

C’est de Warren à Inden que la route est principalement pittoresque et variée. On se trouve d’abord dans la région des pins. Ces jolis arbres croissent par bouquets sur des pentes rocheuses d’où l’on domine la vallée du Rhône. Plus loin, ce sont tout à coup des précipices à donner le vertige, et, au bas, des forêts vigoureuses qui masquent d’autres abîmes. Puis on s’élève, la végétation fait place à des pâturages parsemés de cabanes, et bientôt l’œil s’arrête contre les gigantesques contreforts de la Gemmi. C’est au milieu de l’enceinte qu’ils

forment que jaillit la source autour de laquelle sont groupés les maisons de bains, des auberges et le village de Louesch. On arrive dans cet endroit et l’on en sort par des chemins intéressants, à la vérité ; mais l’endroit lui-même est d’un ingrat séjour, clos de toutes parts, et n’offrant ni cette végétation si riche de Saint-Gervais, ni ces charmantes promenades qu’on y peut faire presque dans toutes les directions.

Quant aux bains eux-mêmes et au mode qu’on y suit pour recouvrer la santé, il serait difficile de se représenter quelque chose de plus désagréablement inconvenant. Hommes et femmes, habillés de manteaux de flanelle et confondus ensemble, sont accroupis dans une vilaine eau sale et salie ; c’est à faire soulever le cœur. Au moindre mouvement, on y invite à la décence, ce qui est parfaitement indécent; et des sortes de loustics, comme il s’en trouve toujours aux tables d’hôte et aux bains, se chargent d’entretenir la gaieté au moyen des plus tristes plaisanteries du monde. Pour l’heure, c’est un gros colonel à face égrillade qui est l’homme d’esprit du bain. Cet homme d’esprit lance de l’eau aux hommes, de façon qu’ils cherchent un abri auprès des dames, à qui ces manœuvres causent un embarras qui est le piquant de la chose. La paix se fait, et viennent les feintes récriminations, les propos graveleusement chevaleresques, non moins embarrassants pour ces dames. C’est encore le piquant de la chose. Vivent les hommes d’esprit ! pour les plates bêtises ils ont le coup bien mieux que les bêtes. Nous concevons, pour notre part, que, sans pruderie aucune, on puisse s’abstenir d’envoyer là son monde.

Les hommes d’esprit trouvent quelquefois à qui parler. Il y a ici une pauvre Valaisane qui est occupée, dans la salle même du bain, à pomper pour la douche. Le colonel, pendant plusieurs jours, n’avait pas cessé de la tourmenter par ses plaisanteries et ses injures, sous le brutal prétexte qu’il ne pouvait supporter le spectacle d’une créature si laide à voir... A la fin, cette femme, hors d’ellemême, détache le bras de pompe et le lance avec fureur contre son ennemi, qui a tout juste le bonheur de l’éviter et le temps de s’enfuir. A partir de ce jour, la pauvre femme a pompé en paix. Dans ce monde, il faut railler le moins possible; surtout il ne faut jamais railler les simples : c’est lâche toujours, et dangereux quelquefois.

Ce fait nous est conté par un baigneur qui a assisté à la scène. Gros fabricant que ses affaires attendent, homme tranquille, il tremble encore en songeant à ce bras de pompe qui pouvait s’égarer en route, lui arriver sur la tête et l’enlever à ses usines. Pendant qu’assis devant l’auberge nous conversons avec lui, un énorme Anglais, vrai John Bull de Pâques, ajuste ses valises sur un mulet, après quoi il enfourche et veut partir. « On paye d’avance, lui dit le maître du mulet. — Je ne voulé pas payé d’avance. — Mais c’est la règle. — Ui, est-ce ? Appooté-moi la tarife... — Je vous dis que c’est la règle. — Taisé-vos. Appootémoi la tarife. — Le voici, lisez. — Je voyé. G’étè iune bête, voter tarif, et je ne voulè pas obéir cette. » Alors John Bull remet pied à terre, reprend ses valises

CHAMOUNIX, L’OBERL AN D, LE RIGHI

et rentre à l’hôtel, en disant à l’homme, de l’air le plus beafsteakement malin : « Adieu, mon ami, pootè-vos bien. »

Nous n’avons rien mangé depuis Sierre; la faim nous ronge. Notre ami le gros fabricant parle d’une boutique de brioches : on y court ; mais à l’endroit désigné on ne trouve qu’une femme qui vous offre des bas de laine. Heureusement Mme T... découvre le coin, et elle embrioche toute la caravane, Harrison en particulier, qui en est à avaler son estomac. Enfin, enfin sonne la cloche du souper. Du salon, nous nous transvasons dans la salle à manger avec toute l’impétuosité des torrents les plus féroces. Notre gros fabricant, sa famille, le médecin, soupent avec nous. Ce bon monsieur est ravi de voir tant d’appétits généreux, ces dames aussi, et ils nous font les honneurs de la table, des plats surtout, avec une amicale politesse qui est d’excellent assaisonnement.

Pendant le souper, des guides marrons, c’est-à-dire qui n’ont pas le droit de s’engager ici, font toutes sortes d’évolutions pour approcher de M. Tôpffer, sans être vus du sommelier. Ils avancent, ils reculent, ils font signe, et chaque fois que le sommelier fait mine de se retourner, ils fuient effarés, ou se donnent l’apparence d’être là pour prendre l’air. Les guides sont le fléau du touriste, tout comme en Italie les cicerones, tout comme à Genève les commis-voyageurs en vins, les colporteurs à domicile, les mendiants de souscriptions et toute cette tourbe à qui la loi et la police permettent de s’introduire dans les maisons, d’y demander à voir le maître, et de lui faire essuyer, outre

le désagrément de perdre son temps, celui de congédier trente-six mécontents par jour.

Pluie encore et remède pareil. On déjeune pour voir venir. La pluie cesse, mais le soleil ne vient point, et Baromètre a l’air en train de faire des siennes. Toutefois nous partons pour passer la Gemmi, après que le voyageur Gustave a rempli sa gourde d’eau de Louesch bien chaude. C’est pour se rafraîchir et faute de mieux : les fonds manquent.

Nous avons des guides qui ne sont pas marrons, mais qui n’en valent que moins. Un marron est intéressé à être complaisant, un non marron, payé d’avance, est le plus sot animal qui se puisse imaginer; il ne songe qu’à fumer sa pipe et à ménager son mulet. Nous le répétons, ce n’est guère qu’à Chamounix qu’on trouve encore des guides attentifs et d’agréable compagnie, encore le nombre en diminue-t-il tous les jours; et cette année nous avons eu dans le guide Michel un échantillon des médiocres.

Nous avons décrit ailleurs cette montée de la Gemmi. Nous nous contenterons de donner ici une vue du sentier prise vers le sommet. Le ciel est formidablement orageux, un vent impétueux balaye le col, le sommet présente un aspect inaccoutumé de désolation et de mort. Néanmoins on parle roman et littérature à l’arrière-garde comme en plein salon. C’est qu’on s’accoutume vite à tout, même à l’orage; c’est que la marche en montagne vous dispose ainsi ; c’est qu’après tout, si l’on peut bien parler montagne en plein salon on peut tout aussi bien jaser roman en pleine Gemmi. Quel roman d’ailleurs... Clarisse !

Au delà de la sommité et sur le revers opposé, il y a une petite auberge dite le Chalet de Schwarbach, où très naturellement nous entrons, malgré les représentations de la bourse commune, qui se souvient d’y avoir prodigieusement souffert. Ohé ! ce sont les mêmes hôtes!... On s’attend alors à des catastrophes qui ne manquent pas d’arriver; la bourse se fâche; l’hôte se fâche aussi ; la bourse paye, l’hôte empoche, et tout finit par là. Quand vous voulez être seulement plumé, allez dans les auberges de certains petits endroits ; quand vous voulez être écorché jusqu’aux os, allez à Schwarbach, ou dans tel autre petit chalet écarté, tenu par des pâtres de l’âge d’or, sur le Wangern Alp (second chalet), par exemple, ou aux Mottets, dans l’allée blanche; vous sortirez de là squelette à satisfaction. Ici nous renvoyons le mulet, qui porte, ou plutôt qui ne porte pas nos sacs, parce que nos marrons d’hier s’offrent à les porter pour cinq francs de France. Ces braves gens prétendront plus tard que ces francs de France-là sont de Suisse; mais d’un seul regard la bourse commune les fera rentrer sous terre, tout rougis de honte et tout ricanants de bassesse. Elle a de beaux moments, la bourse commune !

La descente sur ce revers est délicieuse, hormis qu’il ne faut pas, comme fait M. Topffer, s’asseoir sur des troncs d’arbres résineux. Au bout de deux heures, nous sommes à Kandersteg, où l’aubergiste voudrait infiniment nous pêcher à la ligne de son auberge; mais désireux de pousser jusqu’à Friltigen, nous voyons

CHAMOÜNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI

l’appât sans y mordre, et nous nous bornons à attendre là nos porteurs, demeurés en arrière. Toute la caravane barbote et canalise dans un petit ruisseau qui coule à deux pas, et Sorbières, en lunettes bleues, robinsonne poétiquement dans une île de trois pas de tour.

Le beau temps nous attend ici et tout le charme d’une belle soirée. Ce charme est doublé quand, en même temps, on retrouve au sortir de déserts sauvages une contrée riante et boisée; malheureusement une poutre de soixante pieds de long au moins voyage avec nous. Tantôt cette poutre nous court sus, tantôt elle devance et nous barre le passage : c’est la plus importune compagnie qu’on puisse se choisir, après le colonel pourtant. Mais pendant que nous sommes sur nos gardes, voici sur la droite un grand craquement dans les rochers. Sauve qui peut! Madame T... court encore. C’est un grand arbre que les bûcherons inclinent contre terre après l’avoir entaillé à sa base. D’aventures en aventures et de rires en rires, après une marche de neuf jours, nous arrivons à Frütigen sans pluie, sans malades et sans écloppés.

Les matelas, à Frütigen, ressemblent trop au beau relief des Alpes par M. Seney.

SORBIKRE ROBINSONNE

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