NEUVIÈME ET DIXIÈME JOURNÉES
Aujourd’hui nous gagnons notre déjeuner au moyen d’une heure de marche jusqu’à Mullinen. Il y a toujours des taureaux sur cette route, ce qui rend prudent. Il y a des corbeaux aussi, et des gens qui vont aux foires avec leurs enfants chargés dans des paniers.
A Mullinen, petit village bernois, l’hôlesse est Anglaise. En conséquence, Harrison devient notre interprète, et nous commande un déjeuner contesté et pendant encore à l’heure qu’il est. Ce qui est incontestable, c’est que le café a l’apparence d’une décoction de foin; nous le trouvons néanmoins excellent, mais nous voudrions du raisiné, dont le nom n’existe pas en anglais et nous échappe en allemand. A la fin, on se souvient qu’ici le raisiné c’est du kirsctimuss, et tout aussitôt les trois tables se trouvent kirschmussées à commandement. Le kirschmuss ne ressemble pas mal à la thériaque de Venise, et il jouit de propriétés tellement efficaces, qu’il faut en user avec une sobriété méticuleuse. Après déjeuner, on joue aux quilles.
Partis de Mullinen, nous gravissons le coteau d’OEschi, d’ou l’on découvre tout à coup Interlaken et les deux lacs : c’est une des plus belles vues de la Suisse. De là, par un chemin bordé de fraises et resserré entre des vergers, on redescend jusqu’à Leisingen, petit hameau situé sur le bord du lac de Tliun. On
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peut, à partir de ce village, continuer par terre, ou s’embarquer pour Neuhaus : malheureusement le vent souffle, et M. Topffcr est un amiral qui déteste à la fois le vent et le large ; mais les bateliers lui proposent de nous conduire le long de la rive jusqu’à un endroit qu’ils appellent Pouaaah. « Va pour Pouaaah, » dit-il; et il leur formule aussitôt son apophtegme de sûreté : Am Lande, Trinkgeld! Nicht am Lande, kein Trinkgeld !
Cette rive du lac de Thun est certainement plus jolie que la rive opposée, presque partout bordée de rochers. De ce côté-ci, ce sont des coteaux qui forment la base des montagnes, il y a des bois, d’agrestes villages, des anses où les pêcheurs abritent leurs embarcations, des bouquets de noyers sous lesquels jouent les enfants : en tout plus de variété et de pittoresques beautés, ignorées depuis que le bateau à vapeur a été établi. De ce bateau, qui tient le milieu du lac, le touriste voit bien un panorama de montagnes, mais il ne voit plus du tout ce changeant tableau des rives.
Pouaaah est un endroit tout voisin de l’embouchure de l’Aar dans le lac, et guère plus distant d’Interlaken que Neuhaus ; seulement, la route est, de ce côté-ci, bien plus agréable, sinueuse, ombragée, toute voisine des montagnes, au lieu d’être, comme à Neuhaus, une poudreuse avenue encombrée d’omnibus et de carrioles. Ceci n’empêche pas Harrison et Murray de vouloir spéculer. Ils
avisent donc un sentier qui coupe à travers champs et s’y engagent crânement Mais voici un gros chien qui accourt en montrant de magnifiques œillères. Harrison et Murray rebroussent crânement aussi, et ils arrivent avec nous à Unterseen, où une collation nous est servie.
Interlaken est toujours plus fashionable. L’avenue est aujourd’hui presque entièrement bordée de pensions et de boutiques qui se font une active concurrence; bientôt ce ne sera plus qu’une rue. 11 y a des cafés en nombre, des conliseurs, des salles de concerts, des musiciens qui jouent des airs suisses (entre autres le galop de Gustave ) pendant le dîner des touristes. Le tout est fort amusant à voir, surtout pour nous qui n’avons qu’à jouir du spectacle en passant; car le séjour à Interlaken ne peut guère plaire aujourd’hui qu’aux touristes qui cherchent dans les montagnes la vie de salon, les agréments de casino, l’étiquette aristocratique, et une heureuse occasion de se montrer dans tout l’éclat d’une toilette distinguée. Au bout de l’avenue, il y a une fabrique d’ouvrages en bois où nous allons faire nos emplettes. M. Tôpffer, dépourvu de numéraire, offre un billet en payement. L’homme regarde ce billet, le retourne, et finalement l’emporte : c’est pour aller consulter son cousin, qui demeure à un quart d’heure de là. Le cousin approuve, et le marché se fait; mais le temps s’est écoulé, et nous courons fort le risque de n’arriver pas aujourd’hui à Lauterbrunnen, où, nous assure-t-on, nous ne trouverons point de logements. Heureusement, ceux qui assurent cela sont des aubergistes qui pêchent à la ligne.
Dès Interlaken nous voici harcelés par des guides marrons et non marrons, qui ont attendu que nous fussions en route pour sauter sur leur proie. Tous ont
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un certificat qu’il faut lire, des qualités personnelles dont il faut ouïr la liste. On les congédie vingt fois, vingt fois ils demeurent; ils poursuivent; ils font deux, trois lieues à vos côtés, aux fins de vous compromettre en même temps qu’ils vous importunent. Près d’arriver à Lauterbrunnen, M. Tôpffer n’en traîne pas moins de cinq après lui, qui ne l’abandonnent que sur le seuil même de
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l’auberge, de crainte de sommeliers. Au milieu d’un cortège pareil on jouit moins des impressions pittoresques, et la condition de piéton perd certainement une partie de ses avantages.
Le gros monsieur qui exploite l’auberge de Lauterbrunnen est malade pour l’heure; mais bien sûr, son œil veille; bien sûr, de son aire, le vieux vautour compte ce qui entre, suppute ce qui se paye, et surveille les vautourillons qu’il emploie. Du reste, l’auberge a été agrandie ; nous y trouvons des logements autant que nous en voulons, et nous serions ingrats si nous ne témoignions pas que nous y sommes traités cette fois parfaitement bien et au prix le plus raisonnable. Les vautours eux-mêmes sont sujets à s’amender; presque jamais nous n’avons été écorchés deux fois dans la même auberge : celle-ci, fréquentée uniquement par les touristes, est une des jolies de la Suisse, à cause de sa position, à cause aussi de sa fraîche propreté, de son architecture bernoise, et du concours des caravanes de tous pays qui affluent pour voir le Staubach et monter la Scheidegg. Et le drôle, c’est toujours le gros monsieur, qui vit de ce Staubach, qui s’enrichit de cette Scheidegg, sans avoir jamais bien compris ce que les gens y viennent voir.
Ce matin, d’Estraing et Sorbières manquent à l’appel. Sur la fin du déjeuner ils arrivent parfaitement trempés d’eau claire : ces deux messieurs ont été observer le Staubach et de très près. Dans la même salle déjeunent des Anglais et des Anglaises, les uns très no-no, les autres uï-uï. Les no-no sont les Anglais qui traversent tout le continent en gardant un silence digne et national beaucoup, ou qui ne font infraction à ce silence que pour répondre : No. — Les uï-uï sont, au contraire, les Anglais qui, au besoin, saluent, s'entretiennent, interrogent ou répondent, sans craindre qu’un peu de bienveillante civilité les fasse prendre pour des Français.
Le Staubach, comme l’Arpenas, se dissipe en vapeurs bien avant d’arriver au sol : c’est une cascade admirablement placée dans le paysage de Lauterbrunnen ; mais, comme chute d’eau, c’est peu de chose et curieux à peine. Tout auprès il y a des chanteuses qui tyrolisent à tous venants ; il y a des marchands d’objets en bois, il y a des canonniers à un franc par coup. Nous nous donnons de tout à la hâte un peu, car le soleil avance dans sa carrière et menace d’embraser tout à l’heure les pentes que nous allons gravir. Les plus rapides sont justement les premières; c’est à se vaporiser totalement. Au-dessus on contourne des croupes gazonnées sur lesquelles le sentier s’élève obliquement. Après avoir perdu de vue Lauterbrunnen, on se trouve insensiblement en face de la chaîne centrale des Alpes bernoises.
Des Allemands montent en même temps que nous, la pipe à la bouche, l’habit sur l’épaule, en compagnie d’une jeune dame, la sœur ou l’épouse de l’un d’eux. Ils vont sans guide, s’égarent sans s’impatienter, rejoignent sans presser le pas, et là où d’autres se croiraient essoufflés, chantent en chœur les airs de la patrie. Ils ne sont ni uï-uï ni no-no , mais Allemands, purement et simplement, qui n’ont que faire d’autre compagnie que leur pipe, ni d’autre langage que le pur saxon.
Cette Scheidegg est exploitée sur les deux revers par les pâtres. Mais de ce côté-ci un pâtre d’esprit a eu l’idée de tenir d’excellent thé tout prêt pour les
voyageurs. Nous vidons sa bouilloire avec un indicible plaisir. Que n’y a-t-il partout dans les montagnes des établissements comme celui-ci ! Rien en effet ne désaltère, ne délasse et ne rafraîchit à la fois comme deux tasses de thé; au lieu que rien n’échauffe, n’irrite la soif et ne coupe les jambes comme ces eaux glacées dont le murmure, comme le chants de sirènes, vous convie incessamment à votre perdition. Plus haut, un autre pâtre canonne à trois batzen le coup ; plus haut encore, c’est un long cor des Alpes dont un enfant se sert pour faire chanter les échos. Cette musique est charmante. Le cor entonne par tierces ou par octaves, et ces sons successifs, réfléchis à plusieurs reprises par les rochers, se rencontrent et forment ensemble des accords d’une parfaite justesse. Des sons gutturaux, si familiers aux pâtres des Alpes, sont une musique de même sorte, destinée à produire les mêmes effets.
Près du sommet, il y a un grand sapin qui jette en avant des bras noueux, comme pour appeler à lui les voyageurs en détresse et les défendre contre l’assaut des tempêtes : pour l’heure, nous ne lui demandons que de l’ombre, et par reconnaissance nous lui faisons son portrait. Cet arbre est isolé, cou-
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ronné de sa chevelure sauvage et cuirassé de sa rude écorce; on dirait le géant des forêts qui, sorti des rangs, défie l’ennemi et cherche dans une lutte inégale le triomphe ou la mort. Tout autour, la terre, durcie et Battue des orages, ne
nourrit qu’une herbe courte et robuste qui s’y cramponne plutôt qu’elle ne s’v balance, et l’air a cette incomparable pureté dont le charme si vif se communique à toutes les impressions, en même temps qu’il double celui du bien-être et du plaisir.
En arrivant au chalet (le premier chalet), nous sommes comme éblouis par le spectacle qui est sous nos yeux : la Jungfrau tout entière, la pyramide de l’Eiger, les vives arêtes du Silberhorn, et les fleuves de glaces encaissés de toutes parts entre les parois du granit. Nous nous hâtons de prendre quelque nourriture pour revenir nous étendre sur le gazon en face de ces merveilles. Durant ce temps, arrivent des deux côtés d’autres touristes; les Allemands chantent, nos touristicules broutent les ambresailles, et d’autres font des feux avec d’autant plus d’amusement que le combustible est rare et qu’un brin de bois est une trouvaille. Bientôt des craquements se font entendre, une poussière argentée s’élève: adieu, feux, chants, ambresailles. C’est là! là! s’écrie-t-on; et tous les regards accompagnent dans sa majestueuse chute l’avalanche qui gronde et détone avec tout le retentissement de la foudre.
Pour les touristes qui se bornent à parcourir les sentiers battus par leurs devanciers, nous sommes portés à croire que la course de l’O Berland est plus intéressante en somme que celle de Chamounix. Non pas sans doute que la nature y soit aussi colossale; mais on s’approche davantage, on voit mieux et avec plus de facilité. Ce qui est indubitable, au reste, c’est que des circonstances tout à fait étrangères au pittoresque, ou même au grandiose des
aspects, ont déterminé le choix des endroits où affluent encore aujourd’hui les touristes, et il est à croire qu’avant peu d’années ils visiteront les lieux où il n’y a à présent ni auberges ni presque aucun sentier. Déjà on parle de la vallée de Zermatt, qui s’ouvre à Viège, dans le haut Valais, et des glaciers du mont Gervin, comme offrant des beautés et des horreurs d’un caractère plus grand ou plus intéressant que ce que l’on va voir à Chamounix et dans l’Oberland : c’est du moins ce que nous ont affirmé des personnes qui les ont visités cette année, et c’est ce que l’on peut inférer de la relation d’une tournée scientifique entreprise par M. Agassiz et quelques savants, qui a été insérée dernièrement dans la Bibliothèque universelle de Genève. Le grand glacier de l’Aletsch, dans le haut Valais, présente aussi d’incomparables beautés. C’est l’avis des aubergistes du Valais, qui voudraient fort pêcher à la ligne de leurs aubergistes les touristes de Chamounix et ceux de l’Oberland.
De l’endroit où nous sommes assis, on voit au bas de la rampe un tronc d’arbre mutilé qui ressemble à un capucin en contemplation. Chacun, et Harrison aussi, comprend que ce ne peut être qu’un tronc d’arbre. Cependant les malins se mettent à prétendre que c’est un capucin; Mrae T... parie un coup de canon que c’est un capucin ; et voilà Harrison qui ne manque pas d’accepter le pari et de partir pour une tournée de vérification, au grand déplaisir des malins. Le défaut d’Harrison, ce n’est pas d’être crédule, c’est de supposer chez les autres, et chez les dames surtout, une bonne foi que ne comporte pas toujours la plaisanterie. C’est là un défaut qui ressemble fort à une qualité aussi rare que délicate.
Après cinq heures passées dans un bel endroit, nous nous mettons en route pour Grindelwald, et bientôt nous découvrons au delà de l’Eiger le Watterliorn et les pentes vertes de la grande Scheidegg. Sur ce revers, les ambresailles abondent, les pignons aussi, le rhododendron aussi, mais il n’est plus en fleur, la saison est trop avancée. Ce qui abonde encore, ce sont les lutteurs, les vendeurs de ceci et de cela, et une petite cabane où un homme débite des assiettes de fraises arrosées de vin et saupoudrées de sucre. Cet homme a aussi un canon. Harrison veut entendre; le coup part... on n’entend rien; mais l’homme vous montre, en le suivant du doigt, cet écho que l’on n’entend pas, et Harrison éclate de rire, en trouvant qu’une mystification si drôle vaut bien trois batzen. Plus bas, on nous montre un renard, un blaireau; plus bas, ce sont deux jeunes filles qui chantent des airs du pays avec tant de justesse et de naïveté, que force est de s’étendre sur le gazon pour écouter ces agrestes concerts. Harrison, qui sait manger, sait écouter aussi, et la musique en fait aussitôt un homme silencieusement livré aux émotions douces ou graves, mélancoliques ou vives, que fait naître une expressive mélodie.
Qui donc compose ces airs, ces ballades que chantent ces femmes? Où se tiennent ces Orphées de montagnes ? Et n’est-ce pas un trait bien intéressant de ces vallées, que la façon dont s’y sont développés et dont s’y entretiennent parmi les pâtres, ignorants d’ailleurs, ce goût et cette aptitude pour l’art musi-
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cal ? A la vérité, ces mélodies sont simples, peu variées, d’un mouvement paisible et régulier qui n’admet aucune expression dramatique ou passionnée; mais c’est pour cela justement qu’elles reflètent si bien le caractère des gens et de la contrée, et qu’entendues sur les lieux, fortuitement, en face de ces doux pâturages couronnés de pics immobiles et resplendissants, elles ont un
charme si vif et si plein. Appelez ces chanteuses dans un casino, faites toilette pour aller les écouter deux heures durant, à la lueur des lampions : vous avez, au lieu de musique, une longue triole. Il y a des fruits qui ne sont bons que là où ils croissent.
Nous arrivons de jour à Grindelwald, où affluent des touristes que la beauté de la journée a mis en mouvement. Une société de no-no, nous apprend-on, a donné ordre à son courrier de retenir des logements dans celle des deux auberges où ne descendrait pas la pension. Ainsi nous avons été officieusement annoncés comme d’insociables tapageurs, et ces obligeants touristes risquent fort de nous faire fermer les deux uniques auberges de Grindelwald; ce qui explique cette démarche, sans la justifier pourtant, c’est que ces no-no- là ne nous ont encore ni vus ni rencontrés, et qu’ils ignorent que, excellents dormeurs nous-mêmes, nous n’avons ni le temps ni l’habitude de troubler le sommeil d’autrui. En revanche, il y a des touristes qui troublent sans hésiter
quiconque et quoi que ce soit pour s’assurer dans toute sa plénitude leur petit confort à eux, qui placent leurs convenances personnelles bien avant tout sentiment d’égard ou de bonté, et qui tendent à faire des auberges un théâtre d’égoïsmes se guerroyant les uns les autres, ce qui est bien le plus vilain spectacle auquel on puisse assister.
Pourtant nous sommes reçus à l’auberge et parfaitement accueillis; bien plus, à la place de ces no-no qui nous fuient, nous trouvons un monsieur et une dame qui nous recherchent, qui nous demandent d’être des nôtres pour passer demain la grande Scheidegg. Nous trouvons d’autres Anglais fort affables, nous trouvons des connaissances, des amis... et c’est ce qui empêche que nous ne sentions trop vivement la privation de ces touristes qui nous fuient. Pendant le souper entrent des chanteuses, et Sorbières met dans la tirelire un demi-batzen d’emprunt, « n’ayant, dit-il, que de V argent blanc ». C’est une fashionable façon de voiler les horreurs du dénùment sous les dehors d’une opulence presque importune.