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GLACIER DE GRINDEI.WALD

ONZIÈME ET DOUZIÈME JOURNÉES

Ce matin, notez bien, il n’y a pas l’apparence d’un seul petit nuage dans tout le firmament. Nous partons accompagnés d’un mulet sur lequel personne, même nos dames, ne veut monter, et de nos deux touristes incorporés qui chevauchent au milieu de la caravane. Au bout d’une heure, halte pour visiter le glacier supérieur de Grindelwald. Ici, par une ouverture que les intéressés ont soin d’entretenir, on pénètre sous le glacier, et l’on y jouit non seulement d’une sorte de terreur presque trop vive, mais d’un spectacle aussi unique qu’admirable. Par un étroit couloir pratiqué dans la glace on arrive dans une salle toute saphir et aigue-marine. Rien au monde ne peut donner l’idée de l’austère magnificence de ces couleurs, non plus que de ces enfoncements diaphanes où l’œil plonge sans rencontrer ni fond ni obscurité. Au milieu de la voûte, quelques rayons égarés du jour extérieur viennent se concentrer en trois étoiles d’or qui brillent d’un incomparable éclat sur cette glace verdâtre : pour cette fois, on se croit bien et dûment transporté dans quelque palais enchanté.

Au moment où nous quittons ce glacier, voici une magnifique avalanche qui tombe des sommités de Wetterhorn jusqu’à sa base, toute voisine de nous. La glace, de bonds en bonds, finit par se résoudre en une fine poussière, au moins en jugeons-nous ainsi à distance; mais d’Estraing et Constantin, qui veulent en juger de près, s’en vont longer les débris de l’avalanche. Ils trouvent que cette

line poussière se compose tout entière de blocs dont quelques-uns sont gros comme d’énormes pierres à bâtir. A chaque instant, à propos de phénomènes alpestres, on fait des erreurs semblables, et c’est ce qui explique comment il y a des touristes que rien ne surprend, une immense avalanche pas plus qu’une traînée de farine ou de poudre de perlinpinpin.

L’un des voyageurs, réfléchissant ici que son pantalon a subi dans une région quelconque d’immenses solutions de continuité, s’assied par terre, ouvre son liavre-sac, en tire une paire de bas et se chausse de neuf. Sur de nouvelles réflexions, il change aussi de pantalon; après quoi, sans y réfléchir, il s’assied dans un terrain boueux dont il ne peut sortir qu’en marchant dans la vase. En moins de rien voilà un particulier qui n’a plus à choisir qu’entre le troué et le crotté, mais content néanmoins, et aussi peu courbé sous le poids de sa misère que sous celui de son argent blanc; il lui reste d’ailleurs ses lunettes, sa boussole et assez d’années devant lui pour changer son amusante étourderie en une sage prévoyance.

Cette Scheidegg qu’on appelle grande paraît moins élevée que l’autre. La montée est longue, mais pas abrupte. Au sommet on bâtit une trappe à prendre les touristes : c’est un pavillon au travers duquel le propriétaire a eu soin de faire passer le sentier. Les no-no d’hier y arrivent en même temps que nous. Ce sont deux grands jeunes milords à sous-pieds, et une dame qui bâille ployée dans un manteau : les figures les plus ennuyées du monde. Ils s’informent auprès de David de l’auberge où nous comptons loger à Meyringen, et David a l’idée de leur indiquer celle où nous ne comptons pas loger; d’où il résulte que nous pourrions bien nous rencontrer tous au Sauvage. Après une halte sur ce sommet, nous redescendons le revers opposé jusqu’à Rosenlawi, où nous faisons un petit repas.

Rosenlawi est une station intéressante : il y a une belle cascade, un glacier qui ne ressemble pas à tous les autres, et, devant ce glacier, une fissure profonde où il lance ses eaux avec un fracas épouvantable. Un pont jeté sur cette fissure permet à l’œil d’en sonder les abîmes, et des pâtres de l’âge d’or se trouvent là pour y faire tomber d’énormes blocs de roche. Tout cet endroit est magnifiquement sauvage, tourmenté, tumultueux, tandis que, par un contraste charmant, le rhododendron y émaillé de ses douces fleurs la corniche des rochers et le penchant des abîmes. Ce qui est moins charmant, c’est que le ciel, si pur ce matin, se couvre subitement, et à peine sommes-nous engagés dans la descente de Meyringen, que l’orage éclate et que la pluie tombe par torrents. Cette cascade improvisée nous ôte l’envie de nous détourner de notre route pour visiter celle du Reichenbach, en sorte que nous poussons droit sur Meyringen, où Sorbières, pour être au sec, rentre dans son pantalon troué.

Nos deux touristes incorporés viennent à. Meyringen pour y voir le lendemain une grande fête qui attire dans l’endroit tous les montagnards des vallées voisines, habillés de leurs différents costumes ; ce doit être très beau. Malheureusement ils

GHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI

arrivent tout juste pour apprendre du monsieur même qui, d’Interlaken, leur a dépeint tout le charme de cette grande fête, qu’il n’y a jamais eu de pareille chose à Meyringen, et que les gens ne savent ce qu’il veut dire avec sa fête. Ce pauvre monsieur est tout marri : si nous avions une fête nous la mettrions à sa disposition. Ce qui l’afflige aussi, c’est que d’autres familles conviées par lui doivent arriver le lendemain, sans qu’il ait la moindre petite fête à leur offrir. « Si j’avais su ! » dit-il. Et il a parfaitement raison ; mais il a oublié de s’informer.

TREIZIÈME JOURNÉE

Dès le matin arrivent les personnes qui viennent voir la grande fête. Il pleut ferme. Ges personnes descendent de voiture en regardant de tous côtés pour trouver le côté où est la grande fête. Il pleut ferme. Elles demandent si c’est déjà commencé. On leur répond que depuis hier la pluie n’a pas cessé, mais que ça va Unir. Pour nous, dès que ce moment est venu, nous partons, après avoir fait ici encore des emplettes d’objets en bois. Sorbières achète un instrument pour apprêter la salade, qui se casse entre ses doigts. « Ce n’est rien, dit-il, on le regommera. »

Notre projet est de traverser le Brunig. Quelle charmante montagne que le Brunig, et faite toute exprès pour les peintres ! Sur les deux revers, des points de vue charmants et merveilleusement encadrés. Sur le sommet, les solitudes les mieux boisées, le pastoral dans tout son charme et sa noblesse, des études d’arbres, de rochers, de terrains, des tableaux tout composés. Cet endroit rappelle les beaux paysages que l’on admire au delà de Saiut-Laurent-du-Pont, lorsqu’on va visiter la grande Chartreuse. En effet, le Brunig, à cause de son peu d’élévation, présente une végétation vigoureuse à la vérité, mais variée, élégante, et l’on peut y venir étudier plutôt encore les beautés pittoresques du paysage

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