‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 60 sur 98 · CHAPELLE DU R I G H I · texte numérisé non relu

CHAPELLE DU R I G H I

QUATORZIÈME ET QUINZIÈME JOURNÉES

Par une fraîche et radieuse matinée, nous nous acheminons sur Alpnach, où nous devons déjeuner et nous embarquer pour Lucerne. De toutes parts on voit des gens se rendant à l’église : ces gens, hommes et femmes , sont vêtus avec ce genre de propreté qui est signe d’ordre et d’agreste aisance ; et l’on se figurerait difficilement des peuplades qui présentent à un plus haut degré l’image d’un modeste bonheur fondé sur le travail, les mœurs et la liberté. Nos églises de village sont des masures à côté de l’église élégante d’ Alpnach ; nos paysans, même aux jours de fête, ont l’air de journaliers endimanchés à côté de ces montagnards fleuris de santé , décents de tenue , et proprement habillés de la laine de leurs moutons et des toiles que leurs femmes ont tissées.

Au déjeuner, Harrison, troublé dans ses travaux de fondation , s’irrite, s’indigne, combat à grands coups de serviette ; mais il attrape les tasses et manque les guêpes. Tout le monde lui vient en aide, et l’hôte aussi qui n’y comprend rien. A la fin, Harrison, exaspéré, abandonne miel et tartines, et s’en va chercher une retraite où il puisse exécrer librement les guêpes, et, accessoirement , les hannetons aussi. Déjeuner manqué, journée manquée, sur quoi maintenant asseoir le prochain dîner ?

Pendant ce repas le vent s'est élevé, et l’amiral, au moment de s’embarquer, sent son cœur défaillir ; alors il recourt à la formule « Am Lande , efc.», et nous côtoyons tous les contours du rivage. Par contre, le golfe de Winkel est uni comme une glace : des hourras l’annoncent, et l’amiral, devenu audacieux, permet aux deux embarcations de prendre le large. De Winkel à Lucerne il y a une heure de marche.

A peine entrés dans la ville, nous voyons une cavalcade de uhlans et d’amazones, avec musique en tête : ce sont les artistes d’un cirque olympique, celui

de M. G..., qui annoncent sur les places la représentation du soir. Nous nous proposons d’y assister. En attendant, nous allons faire toilette, et, aussitôt après, visiter les curiosités de Lucerne, le lion d’abord, avec son cicerone toujours le même, toujours fleuri de visage et d’uniforme, toujours recommençant sa petite historiette du 10 août en termes identiques, avec pauses et parenthèses absolument pareilles. Ce brave homme, quoique bien âgé, change moins, d’année en année, que le lion lui-même, qui offre déjà des symptômes de dégradation; la pierre est tendre, friable, l’endroit humide ; on peut prévoir que ce monument vivra moins longtemps que le souvenir qu’il est destiné à perpétuer. Nous visitons ensuite l’arsenal, le cimetière, si curieux par ses inscriptions et si

CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI

beau par son site ; la cathédrale enfin, dont tous les trésors sont étalés sous nos yeux par un sacristain qui a la voix faible , le timbre éteint , et la réplique bornée au mot logarithme , avec lequel il répond à tout.

biner du tout grand genre au Cheval-Blanc ; puis nous portons nos personnes au cirque. Pauvre M. G... ! quelle déchéance ! Une grande tente circulaire, quatre lampions mourants, la grosse caisse et une clarinette, et au milieu de cette misère profonde, des poses gracieuses, des sourires, cinquante ans de gloire, Othello, toute la mythologie. C’est trop triste pour être risible. Les prix sont au grandissime rabais, et nous formons le gros de l’assemblée.

A l’auberge du Cheval-Blanc, on est réveillé, dès l’aube, par des milliers de quiqueriqui, les uns rauques et mélancoliques, les autres clairs et effilés, les autres phtisiques et essentiellement ratés. C’est que la cour de l’hôtel y sert de basse-cour, usage singulier pour une auberge d’ailleurs excellente. La pluie tombe par torrents, et nous recommençons à déjeuner pour voir venir.

Vers midi, le temps se découvre, et nous nous proposons d’aller à Weggis par le bateau à vapeur, qui part tout à l’heure ; mais tout notre linge est encore chez une princesse de blanchisseuse « qui dédaigne, dit-elle, de le rendre dans l’état où il est ». On l’y force, le linge arrive, on le distribue au hasard, on l’entasse dans les sacs, on s’achemine en hâte... «Accourez ! accourez! nous crie un homme effaré; le bateau n’y peut plus tenir! » Un bateau à vapeur qui n’y peut plus tenir ! Nous accourons ; le bateau tient encore, mais c’est nous qui éclatons de rire.

Il y a du beau monde sur le bateau, et un nouveau capitaine qui nous apprend que, pour aujourd’hui, il ne touche pas à Weggis comme d’ordinaire, mais que les barques viendront prendre les passagers au milieu du lac. Tout aussitôt,

M. Tôpffer reprend son grand sérieux, car le ciel est à l’orage, il vente frais ; et si le large est à craindre, c’est surtout sur ce lac. Heureusement ce capitaine-là se trouve avoir des entrailles, et, comprenant l’inquiétude de M. Tôpffer, il se décide à approcher de Weggis, et il vient en donner l’assurance. Voilà un capitaine ! un capitaine qui se doute que si la vitesse du service est quelque chose, la sécurité des passagers, et au besoin leur vie, est quelque chose aussi. Nous débarquons à Weggis, et une nuée de guides et de porteurs se ruent sur nous. Sur le nombre nous en prenons un et demi : un Michel et son Michelet.

Si l’Underwald offre le spectacle d’une population aisée, fière et tout occupée de ses travaux, Weggis et les environs du Righi présentent à la vue un ramassis de gens pauvres, mendiant leur salaire, et uniquement occupés d’exploiter les touristes que les bateaux jettent sur leur rive. La mendicité y a fait de tels progrès, qu’on a dû la proscrire, ou plutôt l’organiser ; des troncs autorisés sont établis dans les auberges, et des hommes sont chargés de recueillir des offrandes pour les pauvres du Righi. Cela désenchante un peu cette contrée d’ailleurs si belle. Du reste, le même mal étend ses ravages au pied de toutes les montagnes fréquentées des touristes ; chacun s’y fait guide, c’est-à-dire joue à la loterie des écus de six francs, et échange, dans ce nouveau métier, les habitudes simples du laboureur ou du journalier contre le goût d’une vie errante et le besoin d’une nourriture plus recherchée.

De tous côtés le Righi présente de magnifiques points de vue ; mais le Righi lui-même n’est pas une montagne bien belle à voir ou à parcourir : les rochers, formés d’un pudding d’un rose violet quia quelque chose d’une couleur artificielle, y sont superposés en couches régulières, et ne présentent que des formes sans caractère ; il n’y a ni belles forêts ni végétation remarquable, si ce n’est à la base de la montagne pourtant. Du reste, le côté de Weggis est, à ces différents égards, le moins beau : un artiste n’y trouverait guère de quoi enrichir son portefeuille ; de plus, le sentier est sans ombrage, et c’est presque une bonne fortune pour nous que d’avoir à le gravir par un temps nébuleux. Dans ce moment la scène est au ciel, le mouvement est au ciel; d’innombrables armées de nuages, ici scintillants d’éclats, là sombres et menaçants, accourent de l’horizon vers les noirs sommets de la montagne, comme pour s’y livrer bataille. Nous hâtons le pas.

Notre projet est d’aller coucher au Gulm, pour y assister le lendemain au lever du soleil ; mais arrivés au Ivaltbad (maison des bains), à une heure du Gulm , le ciel paraît si extraordinairement agité, que, bien qu’il ne pleuve point encore, nous nous rassemblons instinctivement sous le porche de la maison; là on tient conseil, et, bien heureusement, on conclut, à y demander l’hospitalité. Nous entrons. Tout aussitôt un grand coup de tonnerre fait trembler la montagne, et des nuées tombe, avec le retentissant fracas de pierres qui s’entre-choquent, une grêle pesante et serrée; en moins d’une minute, la montagne a disparu sous une couche épaisse de grêlons, dont plusieurs, recueillis par nous, sont gros

CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RiGHl.

comme des noix de Belle taille. Que serions-nous devenus, séparés les uns des autres, dans ces pentes sans abri, et lapidés par cette grêle furieuse? Que seraient devenus les petits d’entre nous ?...

Il y a ici des bains d’eau glacée, et encore quelques baigneurs qui achèvent eur cure. De ces baigneurs, qui sont venus pour se fortifier, la plupart ont l’air forts à faire trembler. Est-ce déjà effet de la cure ? sont-ils des échantillons qu’on entretient, des amorces pour pêcher à la ligne ? Tant il y a qu’un de ces baigneurs, s’il continue de se fortifier, éclatera un beau jour comme un tube trop chauffé. Au surplus, ce sont les tempéraments forts qui d’ordinaire s’alarment le plus vite d’une petite diminution de force, quand d’ailleurs, pour s’aller mettre quotidiennement sous une chute d’eau qui tombe de vingt pieds de hauteur, il faut n’être pas pot cassé.

Nous partageons le souper des baigneurs : c’est de la viande au sucre et des pruneaux cuits : régime médiocrement fortifiant. Dès que nous sommes au lit, il éclate dans le bas de la maison un tumulte sonore de danses furibondes. Ohé! seraient-ce les fortifiés qui dépensent ainsi leur vigueur?

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