VACHES DU HIGH
CHAMOUNIX, L’OBERL AND, LE RIGHI
ces brumeuses et mouvantes scènes, qui nous sont moins familières encore que les radieuses splendeurs d’un beau lever.
Nous trouvons au Culm, outre un excellent déjeuner, des Anglais très uï uï, une famille allemande qui se ruine en achats d’objets en bois horriblement chers, et deux ou trois touristes suc generis. L’un d’eux porte un vaste chapeau de feutre couleur de crevasse de glacier ; à sa pipe on connaît qu’il est Allemand, et à son silence qu’il vit avec lui-même. Tous ces touristes et nous aussi, après avoir suffisamment contemplé, quittent le Culm, et s’éparpillent pour descendre de différents côtés. Notre route à nous, c’est celle qui descend sur Goldau par Notre-Dame-des-Neiges.
A mi-chemin nous nous trouvons enchevêtrés parmi des troupeaux de vaches qui regagnent la vallée. Vaches derrière, vaches devant, vaches aussi par côté; car il en sort de partout qui viennent à regret prendre rang dans la longue file. Les pâtres chargés de rallier cette armée ont commencé par rassembler sur le sentier une douzaine de vaches maîtresses qu’ils forcent à descendre. A la vue de leurs compagnes qui descendent, celles qui sont encore à paître lèvent la tête, regardent, font des réflexions, et avancent paresseusement en s’arrêtant à chaque pas pour mugir plaintivement. Le pâtre, qui les connaît toutes par leur nom, leur parle alors sans relâche, faisant à chacune le raisonnement qui lui convient. Les vaches écoutent fort, et tantôt, pas bien convaincues, elles bondissent capricieusement sans faire mine d’avancer; tantôt, crédules ou séduites, elles font soumission et rejoignent. Bientôt celles qui sont demeurées seules dans les lieux écartés s’effrayent de leur solitude ; elles vont, viennent ; elles cherchent leurs compagnes avec une visible inquiétude, jusqu’à ce que, du penchant des hauteurs, elles aperçoivent l’armée en marche et le pâtre qui leur adresse ses sophismes ; bien vite elles accourent. Rien de plus intéressant à voir que cette manœuvre de bergers ; mais rien de plus difficile aussi que de se tirer du milieu de ce troupeau. Plusieurs d’entre nous n’y parviennent que vers le bas de la descente, madame T..., entre autres, qui trente-six fois essaye de devancer les génisses, et trente-six fois rebrousse en toute hâte à cause des génisses qui s’arrêtent pour la regarder faire.
A Goldau, nous tournons à gauche, laissant derrière nous le lac de Lowerz, Schwitz et les deux Mythen, et nous nous dirigeons sur Arth. L’auberge est pleine, la table d’hôte tout entière occupée; on nous offre une place dans la salle des courriers et postillons. Ce nous est une occasion de voir comment sont traités ces messieurs : table splendide, bon vin, service empressé, et chez tous les garçons la crainte de ne pas plaire à M. le courrier, qui tranche du chambellan et daigne à peine se régaler. Les courriers font et défont aujourd’hui la prospérité des auberges; leur omnipotence est désormais reconnue comme l’omnipotence du jury.
Nous pourrions aller à Zug sur nos jambes ; mais voici des bateliers qui nous font ici d’irrésistibles propositions appuyées de deux bateaux, un grand et un
petit. Pressé de prendre possession, Frankthal avise le petit et y lance son havre-sac, qui va tomber au fond de l’eau. Le havre-sac est repêché, on l’ouvre : pas une goutte d’eau n’a pénétré dans l’intérieur; les poches seules se sont gorgées d’eau claire.
Le lac étant uni comme un miroir, nous prenons le large ; on met toutes les rames, et une lutte de vitesse s’engage entre les deux bateaux. Le grand a l’avantage d’abord; mais pendant qu’il se repose sous ses lauriers, on les lui souffle, et c’est le petit qui arrive en vainqueur dans le joli port de Zug. Nous voyons ici, comme sur le lac de Zurich, des hommes qui font avancer leur bateau avec une seule rame placée à l’arrière. Pourquoi ne connaît-on pas cet usage sur le nôtre ?
Zug est une petite ville d’un aspect riant et paisible. Si l’herbe n’y croit pas dans les rues, c’est la faute du pavé plus que du concours des passants. Il n’y a point de passants à Zug, mais seulement quelques habitants qui tiennent boutique, d’autrés qui sont aux fourrages ou dans les bois. Après avoir visité la cathédrale, où l’on voit un beau tableau du Carrache, et tout auprès un ossuaire où les Zugois entassent et conservent les crânes de leurs pères, nous allons nous reposer sur la rive du lac, et y jouir des magnificences d’un coucher sans pareil. Le ciel, l’eau, la grève où nous sommes, sont empourprés, tandis que les coteaux de la rive opposée, déjà plongés dans la nuit, forment pour nous comme une bande de ténèbres qui sépare en deux les domaines de la lumière. Nous tournerions au poétique, n’était la faim cruelle qui nous ramène à l’hôtel du Bœuf, où un souper fabuleusement riche et exquis nous est préparé et servi par les treize enfants de notre hôte.
Nous passons l’Albis : c’est notre dernière montagne. Dans ce moment on y établit une nouvelle route déjà achevée sur quelques points, seulement tracée
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dans d’autres, et qui, ci et là, se confond avec l’ancienne. Au milieu de tant de routes, il est aisé de s’égarer; aussi notre caravane s’éparpille, et se trouve bientôt divisée en trois colonnes qui ne se réunissent qu’à Zurich. Toutes les trois croient avoir passé l’Albis, tandis que deux au moins ont passé l’Orgel.
L’Albis est une chaîne de coteaux plutôt qu’une montagne. Du sommet de ces coteaux on découvre l’admirable aspect du lac de Zurich, partout bordé de blanches bourgades ; ce n’est ni grandiose ni très champêtre, mais c’est riant, plein de mouvement et de vie ; on dirait le pays par excellence de l’industrie et de la richesse : des paysans trop affairés pour saluer le passant; des usines partout; des villas qui sont des filatures; des filatures qui servent de villas; sans compter Constantin, qui a les oreilles tirées pour avoir arraché un épi d’un champ de blé.
La ville de Zurich est elle-même aussi animée qu’elle est jolie et bien située. Il s’y opère cç mouvement qui a fait de notre Genève une ville à voir. De toutes parts on restaure, on bâtit; des hôtels s’élèvent, et aussi un jardin botanique avec sa treille au-dessus, où nous allons nous promener. Tout en y montant, madame T... s’aperçoit qu’elle y traîne un vieux monsieur dont l’habit s’est accroché au manche de son ombrelle. On décroche ce vieux monsieur, qui par reconnaissance se fait notre cicerone et notre ami. C’est délicieux de s’asseoir sous la treille après qu’on a traversé un Albis sur ses jambes.