DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME JOURNÉES
Ce matin nous sommes réveillés dès l’aube par les plus lugubres lamentations : c’est que le marché aux veaux se tient sous nos fenêtres. Déjà les quais sont remplis de monde, des barques encombrent la rive, les bateaux à vapeur appellent les passagers , on charge et l’on décharge des marchandises ; tout bouge, tout travaille; nos quais sont morts, même à l’heure de l’arrivée des bateaux, en comparaison de ceux de Zurich.
Nous proposons d’aller coucher à Arau, et, pour faciliter la marche dans un pays de plaines, M. Tôpffer loue une voiture qui prend nos sacs et nous relève par tiers. Mais notre cocher, gros petit homme rond, à la tête carrée, ne comprend rien au système; sa manière, à lui, c’est de trotter toujours de guinguette en bouchon pour se rafraîchir à chacun d’un petit verre. Nous sommes réduits
CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI
à trotter à la suite sous peine de perdre nos tours, mais en nous promettant de congédier le soir même et le cocher et le système.
Étape à Baden. Il y a tout auprès un camp. L’auberge est dans tout le désordre où l’a laissée un repas de deux cents officiers fait la veille. Des femmes endormies, des hommes hébétés de fatigue, emportent les tables, recueillent les serviettes, balayent les salles, pendant que nous et d’autres sociétés nous mangeons tranquillement au milieu de ce brouhaha. Rien de tristement tumultueux comme une auberge un lendemain de fête.
Où sont nos montagnes ? Bien loin déjà. Le pays plat, monotone, à peine agreste, nous semble aussi comme un lendemain de fête. Toutefois, s’il est peu pittoresque, il est riche, bien cultivé, et partout on voit les signes de l’ordre, de l’aisance et de l’activité. Près de Lenzbourg le paysage a plus de grandeur, et quelques constructions heureusement placées sur le sommet des collines en rompent la trop douce uniformité ; mais notre cocher trotte toujours, et nous n’avons guère le loisir d’étudier la contrée.
Les environs d’Arau sont d’un pittoresque frais et riant, remarquables par un air de rajeunissement et de prospérité. On rencontre très peu de messieurs, moins qu’à Bonneville ; mais de toutes parts de riches paysans, de gros industriels qui mènent de front les affaires, la pipe et un verre de vin; point de tilburys, point de somptueuses calèches, mais des gens de villages, des petits propriétaires, bien assis dans leur bon char à bancs, et conduisant eux-mêmes leur joli cheval solidement et proprement enharnaché. L’Argovie est, comme Zurich, un canton agité et prospère. Au retour et à en croire aussi nos yeux, Genève nous paraîtra un canton non moins riche, non moins prospère, mais plus tranquille.
Nous arrivons à Arau de nuit, et impatients de ne plus trotter. Madame D... est démoralisée, M. Tôpffer aussi, qui lui offre son bras, et tous les deux tenant le milieu du pavé, se promettent bien de ne dévier à aucun prix de la ligne droite, qui est le plus court chemin d’une porte de ville à une auberge. Cependant on aperçoit sur la gauche comme un bel étang bordé de fleurs, et au delà des bâtiments d’une architecture aussi riche qu’élégante... C’est bien le cas de faire le sacrifice de quelques pas pour satisfaire une légitime curiosité... Par malheur, ces belles apparences se trouvent être une vieille muraille. Ils reprennent donc le milieu du pavé; mais, faute de dévier à propos, ils manquent l’auberge et courent la ville. Ils rebroussent donc vers l’auberge ; mais ils manquent la porte et vont droit dans l’écurie. On se souvient toute sa vie d’une ville où l’on a eu tant de peine à trouver l’auberge, et l’on se souvient aussi de l’auberge, qui est celle du Bœuf, tenue par un grand-père.
Hier c’étaient les veaux, aujourd’hui ce sont des bataillons de conscrits qui répètent en chœur: Ein swey ! ein swey! C’est plus étrange, mais moins lugubre.
Après déjeuner et pendant que le temps s'essuie , les amateurs de belle coutellerie s’en vont faire leurs petites emplettes chez les frères Henz junior et
senior. 11 faut que les produits de ces fabricants soient bons, car ils sont chers un peu. De son côté, M. Topffer s’en va faire visite à M. Henri Zschokke.
M. Zschokke habite, aux portes d’Arau, une maison de campagne admirablement posée sur le penchant d’un coteau : c’est dans cette retraite que l’illustre écrivain vit en patriarche au milieu de sa nombreuse famille. Il a eu douze enfants. « Quatre, dit-il les larmes aux yeux, sont au ciel, huit sur la terre. » Luimême a élevé et instruit tous ces enfants au moyen d’une méthode dont le fond est un grand bon sens uni à une tendresse persévérante et à un esprit supérieur. Méthode originale certainement. De ces enfants, les uns, déjà hommes, honorent la carrière qu’ils se sont choisie; les autres, adolescents encore, portent sur leurs traits et dans tout leur air l’aimable expression de la candeur et de l’intelligence.
Tous les hommes distingués ne sont pas également abordables. Il y en a qui ne quittent jamais les échasses sur lesquelles les a perchés l’admiration publique. Il y en a chez qui le savant ou le poète a totalement effacé l’homme. Il y en a qui, tout en ne dédaignant aucune aumône d’éloge, pas même la plus minime, croient pourtant devoir n’être familiers qu’avec leurs pairs. Il y en a qui sont redoutables par la singularité de leur toupet, ou par la fashionable originalité de leur barbe. Il y en a qui, dès leur vivant, ne sont aimables que pour la postérité la plus reculée. Il y en a qui sont empesés comme un in-octavo tout neuf. Ces hommes distingués-là, un homme ordinaire n’ose guère en tenter l’approche, quelque intéressant qu’il lui paraisse de les voir à l’œil nu, quelque naturel et doux qu’il lui semble de laisser percer devant eux une reconnaissante et modeste admiration pour leurs talents. Par bonheur pour M. Topffer, qui n’a jamais vu M. Zschokke, M. Zschokke se trouve être de sa personne un bon père de famille, dont l’accueil tout cordial, les manières pleines de bonhomie et l’entretien franc et dégagé de toute affectation, sont merveilleux pour changer la contrainte en abandon, et pour faire des courts moments d’une visite un temps précieusement et agréablement rempli. Aussi, M. Topffer s’y oublie-t-il, et, de retour à l’auberge, il trouve sa caravane dès longtemps occupée à regarder du côté où il a disparu. « Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ? »
Un char porte tous nos sacs, et un ou deux touristicules pour faire l’appoint, le reste s’achemine à pied sur Olten, qui est le lieu de la buvette. Jelyot attaque les corbeaux à coups de pierre, et il a le bonheur d’en tuer un... à peu près du moins; en effet, le corbeau tué ne tarde pas à s’envoler, mais il est pâle évidemment, et, au lieu de fuir dans le bois, il vient se poser sur le chaume d’une maison, signe de mort prochaine. Plus loin, halte dans un verger, où M. Topffer hèle une femme qui porte sur la tête une corbeille de pommes. La femme arrive droit sur qui la hèle, et, avant que M. Topffer ait pu contenir son trop vif empressement, elle lui décharge son fardeau sur la jambe. M. Topffer a le malheur d’en être estropié... à peu près aussi. Plus loin, enfin, c’est un labou-
CH A M 0 U N I X , L’OBERLAND, LE RIGHI
reur qui, ragaillardi à la vue de Harrison qui marche en chantant, lui coupe la note et nous salue de ce refrain, entonné d’une voix mâle et accentuée :
Soyez heureux, mais ne l’oubliez pas ;
puis il se remet à creuser son sillon. « Qui êtes-vous? — Autrefois soldat, laboureur aujourd’hui... c’est toujours le champ d’honneur. »
Au crépuscule, nous arrivons à Oensingen, joli village où il ne doit plus rester un seul pigeon depuis que nous y avons soupé.