LE LAC DE BIENNE
VINGTIÈME JOURNÉE
Elles sont mortelles, les trois lieues qui séparent Oensingen de Soleure; que bien, que mal, on y arrive pourtant. C’est dimanche : tout Soleure sort de la messe, et c’est un beau coup d’œil que de voir ces Ilots de gens inonder l’immense escalier de la cathédrale. Plusieurs d’entre nous vont visiter l’emplacement du tir; puis, réunis, nous parvenons à nous faire ouvrir l’arsenal, qui est encore, à l’heure qu’il est, le plus riche de toute la Suisse en antiques armures. Pourtant on en a déjà vendu plusieurs, et celles qui restent sont pour ceux qui voudront les payer. Triste et honteux trafic !
De Soleure à Bienne on a établi une nouvelle route : c’est un ruban première qualité. Nous autres piétons, nous prenons l’ancienne, qui est tortueuse et ombragée. A mesure qu’on approche de Bienne, la vallée, qui se resserre, devient montueuse et agreste. Cependant, où sont nos montagnes ? où sont les belles forêts, les eaux jaillissantes, les frais sentiers ? Loin, bien loin.
Le lac de Bienne, avec ses îles, ses roseaux et ses rives, d’un côté basses et riantes, de l’autre rocheuses et couronnées de bois, est un lac délicieux. Au moment où nous arrivons sur la rive, l’onde est parfaitement calme, mais il n’y a point de bateaux; fort heureusement arrive une grande barque de la Neuveville, montée par trois hommes qui s’empressent de nous charger à la place des marchandises qu’ils sont venus chercher : c’est que ces trois gaillards savent
CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI
apparemment déjà qu’ils vont gagner dix-huit francs sans avoir à donner un coup de rame. Effectivement, à peine ils ont apprêté les voiles, que la brise se met à souffler; et nous voilà au large, fendant les vagues écumeuses. M. et madame Tôpffer, qui ont compté sur le calme, se regardent d’un air très peu joyeux, tandis que madame E..., qui goûte fort cette façon d’aller, dissimule bien mal un contentement qui est partagé par tout le reste de l’assemblée, les nautoniers compris. En moins d’une heure de temps, nous voici embarqués, emportés, et posés sains et saufs sur le rivage de l’ile Saint-Pierre : c'est vrai que cette façon d’aller a bien son genre de mérite.
Il y a des endroits qu’il ne faut jamais se mêler de décrire. L’ile Saint-Pierre est de ce nombre. Ce qu’on peut en dire, c’est que ce bel asile répond à l’impression que laissent dans le cœur les lettres de Rousseau. Sous cette impression pourtant, ce qui est de sa nature riant parait mélancolique , et dans les bois charmants qui couronnent le sommet de l’ile règne comme un souffle de tristesse. Toutefois ce souffle de tristesse n’atteint pas tout le monde, et notamment nos camarades plus jeunes qui profitent du pèlerinage pour faire une belle partie de buffle.