ILE SAINT-PIERRE
Comme au temps de Rousseau, l’île Saint-Pierre appartient toujours à l’hôpital de Berne; le receveur y habite seul avec sa famille, et y débite aux visitants et aux riverains qui viennent faire des parties de plaisir, des denrées de
Elle. Aucun séjour, sans doute, parmi tous ceux où notre concitoyen a promené sa vie inquiète, ne conserve de lui des souvenirs si présents; rien depuis lui n’y a changé : ce sont les mêmes arbres, la même culture, la même administration ; et sa chambre, dès longtemps livrée aux curieux, conserve encore les chaises sur lesquelles lui-même se reposa. On y entretient un livre où chacun inscrit son nom : mais plusieurs croient devoir accompagner leur nom de quelque pensée exprimée en prose ou en vers. De ces pensées, aucune n’est remarquable; la plupart sont un hommage enthousiaste, quelques-unes sont un cri de haine. Ce qu’elles ont toutes de commun, c’est un petit grain de vanité.
Cependant la brise, devenue furieuse, roule de longues vagues dont les crêtes blanchies d’écume brillent sur le sombre azur du lac. Nos bateliers trouvent que c’est là un temps admirable. A la bonne heure. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’on ne peut sortir d’une île qu’en bateau : et c’est cet argument-là, non pas l’autre, qui engage M. Tôpffer à se remettre en mer. A peine les voiles sont hissées, que voilà notre lourde barque qui vole avec la rapidité d’un oiseau, tout au moins avec la rapidité de notre bateau à vapeur le plus agile. En un clin d’œil nous avons tourné l’île, et au delà, chose curieuse, nous gardons le vent moins les vagues : cela tient à ce que cette partie du lac est tout entière couverte de roseaux, dont le frêle effort suffit pour vaincre, en la fatiguant, la fureur des flots. Mais notre barque ne se fatigue pas pour si peu de chose; elle couche par milliers les flexibles roseaux, qui se relèvent par milliers aussi. En vingt-cinq minutes nous faisons un trajet de deux heures.
Que de fois on manque le plaisir là où on est venu le chercher, pour le trouver là où on ne l’attendait pas ! Cette journée, qui promettait peu, se trouve être une des jolies du voyage. Ce pays de marécages qui sépare Bienne de Morat, où la route est un long ruban brûlé, bordé de deux fossés bourbeux, nous y faisons une charmante promenade du soir, et la joie est avec nous sans que nous sachions bien pourquoi. Un de nos camarades a mal au pied, pour un autre on craint la fatigue : tout aussitôt deux camarades prennent leurs sacs, les chargent sur une litière faite avec des branchages, et c’est à qui soulagera à son tour les complaisants porteurs. Quand cet esprit règne, toujours, toujours le contentement vient à la suite; or, le contentement, plus encore que le plaisir, ressemble à la joie.
De Cerlier, où nous avons débarqué, on monte sur un coteau élevé d’où l’on découvre à la fois les trois lacs de Bienne, de Neufcliâtel et de Morat. De là on redescend, en passant le hameau d’Aneth, dans cette plaine marécageuse dont j’ai parlé. Cette plaine est immense, sans un seul arbre, sans une habitation, un vrai bout de désert, et c’est ce qui fait qu’elle n’est pas ennuyeuse. C’est grand, plein de caractère : il y a la solitude, où l’âme trouve son compte; il y a l’immensité, qui vaut bien l’agreste; il y a le sauvage, qui remplace avec avantage les factices beautés d’une culture même pittoresque; enfin il y a le soleil couchant, qui, projetant ses feux sur cette plaine rase, y répand sans obstacle un
CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGIII
universel et paisible éclat. Déjà nous avons éprouvé, en traversant les plaines désertes de Marengo, ces mêmes impressions, assez fortes pour ne plus s’effacer, et qui nous font comprendre ce charme qu’ont, pour les artistes et pour les poètes, les Maremmes, que nous n’avons pas vues. Toutefois ces impressions, comme celles de l’ile, n’atteignent pas tout le monde, notamment nos camarades plus jeunes, dont les uns poursuivent une belette, tandis que les autres font des feux; mais quels feuxl... des feux aquatiques! On ramasse beaucoup d’herbes sèches, on les jette sur la surface de l’eau, on approche l’allumette, et l’on a un phénomène de toute force : flamme dans l’air et flamme dans l’eau. Que doivent penser les grenouilles ?
Nous arrivons de jour à Morat. Soirée délicieuse, terminée par un négus offert à la caravane par un amiral de terre ferme.
XXIe, XXII0 ET XXIIIe JOURNÉES
Fribourg ! Fribourg ! C’est le vœu de tous de revenir par Fribourg, et voici la troisième année de suite que M. Tôpffer se conforme à ce vœu, qui est le sien
aussi. Il en résulte que nous pouvons abréger le récit de cette journée, exactement semblable à celles que nous y avons passées précédemment. A Fribourg, il y a le pont, il y a les orgues. Et qui ne ferait un grand chemin, un grand détour, pour entendre cette ravissante musique? Ici les impressions atteignent tout le monde, et il n’y a pas un de nos touristicules qui n’écoute, recueilli, enchanté, et sans plus songer le moins du monde ni aux belettes, ni aux feux, ni à rien de ce qui n’est pas cette riche et mélodieuse voix qu’on n’entend qu’à Fribourg.
CHAMOUNIX, L’OBERLAND, LE RIGHI
Voiture comme l’an passé. A Bule, le père Magnin et son fugitif sommeiller comme l’an passé; comme l’an passé, Chàtel-Saint-Denis et ce casse-cou par où. l’on descend sur Vevey, où nous allons loger aux Trois-Couronnes.
M. D..., M. D... ! ! ! Cette fois c’est bien M. D... qui est venu à la rencontre des siens, et qui fête notre bonne arrivée au moyen d’un négus exquis. Les verres circulent, les cœurs sont joyeux, le plaisir et l’amitié président à ce dernier souper.
Heureux ceux qui plantent des choux ! ils ont un pied en terre et l’autre n’en est pas loin. Heureux aussi ceux qui sont déjà sur le bateau à vapeur! ils n’ont pas besoin de s’y rendre entassés dans des bateaux qui n’y arriveront peut-être pas, tant le navire se tient à distance, tant la vague est forte, tant deux manants sont insuffisants pour gouverner avec leurs deux pelles une embarcation entièrement remplie de passagers debout. L’un de ces bateaux court grand risque de verser dans l’eau tout son monde; l’effroi est chez ceux qu’il porte, l’angoisse chez ceux qui le regardent. Mais tout cela est nécessaire pour la vitesse du service, cette grande stupide divinité à laquelle les administrations sacrifient et sacrifieraient sans hésiter des victimes humaines, dans un siècle où l’on ne voit rien de si beau que la vitesse du service.
Une fois sur le bateau, nous profitons sans autre encombre de la vitesse du service pour arriver à Genève à deux heures après midi. Nous l’avons dit en
commençant, c’est charmant que d’arriver; c’est moins charmant d’être de retour. A l’an prochain, s’il plaît à Dieu et si la bourse commune le permet; pour l’heure, elle est bien guérie de son obésité I