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CHALETS DE LA HANDECK

VOYAGE A VENISE

autres cascades, celle-ci se contemple d’au-dessus. Un frêle pont a été jeté sur le gouffre. De ce pont l’on voit deux fiers torrents à la blanche crinière se courir sus du haut des montagnes, se rencontrer à l’origine de la chute, s’y précipiter furieux et tout jaillissants d’écume. Puis, tandis que l’œil plonge avec épouvante dans un chaos d’eaux qui se brisent, de gerbes qui s’élancent, de flots qui bondissent et disparaissent, un sourd et majestueux tumulte s’élève de ces profondeurs ; des vapeurs limpides remontées jusqu’à la lumière scintillent aux rayons du soleil, et vont porter aux herbages d’alentour le bienfait d’une éternelle rosée. Nul ne peut assister à ce spectacle de sang-froid; et un homme qui n’aurait jamais reçu l’impression du sublime, c’est là qu’il faudrait l’amener. Du reste, si l’endroit est bien fait pour donner des vertiges, le pont est d’ailleurs étroit, mauvais, tremblant, et l’on payerait de sa vie la moindre maladresse, ou encore la moindre témérité. Aussi M. Tôpffer invente-t-il tout exprès pour ce pont-là un plan modèle d’opérations. Le guide et lui occupent la tête du pont, M. Moynier commande à terre et fait garder les rangs ; Mme T... amène quatre par quatre, et tout se passe sans mal ni douleur, grâce à Dieu.

Après cette expédition, nous quittons la Handeck. Le ciel s’est chargé de lourdes nuées ; des gouttes égarées tachettent ci et là les blocs épars, et le vent, exclu des hauteurs, s’est rabattu sur cette vallée de pierres, où il trouve à peine quelques herbes à ployer. C’est là, à notre avis, un très beau temps pour achever la montée du Grimsel. Tant de tristesse et de solitude autour de soi provoque une sorte d’émotion. Cet hospice vers lequel on tend se peint au cœur comme un bienfaisant refuge. L’on se réjouit, une fois abrité, d’y entendre la tempête se déchaîner sur ces déserts, et frapper de tonnerres redoublés ces cimes chauves. En attendant, voici déjà, tout près de nous, des pentes couvertes des rhododendrons qui étalent au souffle du glacier et sous ce ciel ingrat leurs fleurs purpurines. Plus loin, nous franchissons cette petite plaine où, surpris il y a quelques années parla tourmente, nous nous perdîmes de vue, et nous perdîmes aussi le sentier. Enfin par un escalier taillé dans les rochers, nous nous élevons jusque sur le petit plateau où se cache l’hospice. A peine en avonsnous franchi le seuil, que l’orage éclate et la pluie tombe par torrents.

L’hospice du Grimsel est une maison chétive ; il le paraît surtout à ceux qui ont pris au Saint-Bernard leur type d’hospice. Les abords en sont boueux, des pourceaux font les honneurs du seuil, et intérieurement tout est d’une simplicité nue et sans confort ; mais l’hospitalité (payée d’ailleurs) s’y exerce avec bonne grâce ; mouillé, gelé et souffrant, il vaut mieux arriver là que dans tel magnifique hôtel. Le papa Zippacli, fermier de l’hospice, est un gros homme qui donne de l’air aux figures d’anciens Suisses que l’on voit dans les almanachs et sur les vitraux : épaisse crinière, large mâchoire, dos conforme, et mollets qui font plaisir à voir. Vogel de Zurich en donne de cette sorte à Tell et aux hommes de Morgarten : mollets gros et musclés, mollets d’un pourtour cossu , mollets Farnèse, mollets antiques, rassurants, bonshommes, loyaux, primitifs, bourgmestres ; mollets alpestres, assortis à une grande nature, et granitiques suffi-

samment. Pour nous, nous ne saurions nous ennuyer tout à fait nulle part, si seulement une paire de mollets de cette sorte va, vient, se pose ou se promène autour de nous ; ça tient compagnie. Ge papa Zippach nous installe, en allemand, bien entendu, car, comme les montagnards de vraie race, il n’entend que sa langue, et vous lui diriez oui , qu’il irait chercher un interprète pour lui traduire la période.

La maison est remplie, surtout la salle à manger, où se tient toute la maison. Notre Alsacien y est, notre marquis aussi ; plus un Français qui a une fluxion, plus un ménage genevois, plus un poète à cheveux pleureurs, plus trois gigues irlandaises qui semblent, comme trois cariatides, porter le plafond sur le dos, plus tout un congrès de géologues, parmi lesquels on remarque MM. Forbes, d’Agassiz et d’autres hommes distingués. Le souper réunit cette foule autour de deux tables, et la couchée l’éparpille dans tous les réduits de la maison, jusque sur les tuiles, où huit des nôtres, croyant aller chercher le sommeil, trouvent la pluie et rêvent trempés.

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