HOSPICE DU GRIMSEL
SIXIÈME JOURNÉE
Il pleut toujours au Grimsel, les géologues nous l’ont dit. L’hospice étant situé au fond d’un entonnoir formé par de hautes cimes, ces cimes attirent les nuages dans l’entonnoir; ces nuages refoulés font une pluie à noyer les granits, et à son tour cette pluie refoule tous les touristes au fond de l’entonnoir, où le papa Zippach, pareil au fourmi-lion, attrape, croque et fait curée.
M. Agassiz seul et un ou deux géologues sont partis au jour; tout le reste, même quelques imperméables, délibère, temporise, déjeune pour voir venir, puis, ne voyant rien venir, prend son parti d’attendre à l’hospice le retour du beau temps. C’est un très joli moment que celui-là, pour nous du moins, qui avons des jarrets à reposer et des impressions à mettre au net; pour le papa Zippach aussi, qui, une fois le filet tombé, compte ses alouettes et donne des ordres pour qu’on les engraisse avant qu’il les saigne. Chacun se fait aussitôt un emploi de ses loisirs : les uns écrivent, les autres dessinent ou feuillettent le livre des étrangers ; plus loin on converse; l’on fait une partie d’échecs ;
]à-bas on joue du flageolet. Vers dix heures, le marquis et la marquise se hasardent à partir; personne ne suit leur exemple, et nos vœux seulement les accompagnent.
Trois des géologues sont restés; ces messieurs, collaborateurs de M. Agassiz, comptaient se rendre ce matin à leur cabinet d’étude (c’est à trois lieues de l’hospice, sur le glacier de l’Aar, un trou sous une pierre, avec un âtre et deux marmites) ; mais la tempête les a retenus, et bien heureusement pour nous, car les voilà qui nous accueillent amicalement, et qui nous font passer une journée charmante. Jeunes, gais, complaisants et instruits, ils nous expliquent familièrement la vie que l’on mène sur le glacier de l’Aar; à quelles causes on y fore un puits, profond déjà de soixante pieds; comme quoi les glaciers ont des puces à eux, tout comme les cuisinières et les chiens barbets; enfin, comment la neige rouge doit sa couleur à un insecte qui a l’estomac cramoisi. Vite l’on va chercher de l’eau de neige rouge, on monte un microscope, et nous voilà regardant tour à tour, de nos vingt-deux œils droits, des rotifères tant que nous voulons. C’est ça une bête curieuse! Figurez-vous un particulier qui se tient deux roues de moulin en perpétuelle activité aux deux coins de la bouche, rien que pour y faire entrer avec plus d’abondance une eau toujours renouvelée; cette eau se précipite dans le gouffre, entraînant blocs et quartiers, et la voilà qui arrive vers l’estomac cramoisi, où deux meules, placées à l’entrée, vous concassent, vous broient, vous mettent en bouillie tout ce qui se présente. En vérité, nous sommes des animalcules de coton à côté de cette bête broyante ; notre suc gastrique, c’est de l’eau tiède à côté de cette mécanique redoutable qui saisit et met en poudre tout ce qui se montre! On nous fait voir aussi les œufs; ils sont rouges. Est-ce à dire que les enfants de ces bêtes sont tout bonnement de petits estomacs cramoisis, qui, à force de manger, se font croître des têtes, des roues de moulin, et le reste? C’est à savoir. En attendant, nous consignons ici l’hypothèse, comme étant bien notre propriété personnelle à tout jamais.
Quant aux puces, elles sont grosses comme les nôtres à peu près, et velues, pour avoir chaud apparemment. Mais que diable trouvent-elles à sucer chez ces grands lymphatiques? et n’est-ce pas, après tout, un triste sort pour des puces que d’avoir à piquer quelqu’un que ça ne pique pas du tout?... La Bibliothèque universelle , dans un des cahiers de cette année, a donné le portrait de ces insectes, et des rotifères aussi, en même temps qu’elle a publié le récit fort intéressant des excursions scientifiques de M. Agassiz dans la vallée de Zermatt et la chaîne du mont Cervin. L’un de nos trois géologues d’aujourd’hui, M. de Sor, se trouve être l’auteur de ces récits, où l’on trouve çà et là, outre une pointe de joyeuse verve, quelque chose de ce parfum vif et alpin qu’on respire en lisant les pages de de Saussure. Mais pourquoi donc, en dehors du moins de la famille de cet illustre savant, ne voit-on point se perpétuer chez
nous cette grande et belle littérature géologique dont il a donné, après ou avec Buffon, les plus beaux modèles? Pourquoi n’avons-nous pas des géologues en quantité? Pourquoi nos jeunes savants abandonnent-ils insensiblement à d’autres cette étude des glaciers dont de Saussure a porté les bases, cette étude de montagnes qui était nôtre il y a quarante' ans, et qui ne se fait bien que comme la pratiquent M. Agassiz et ses compagnons, sur les lieux mêmes, dans la société des glaces et des rochers, au milieu des accidents, des rudesses, des sauvages sublimités de la nature que l’on étudie, avec l’entrain que donne l’esprit de découverte, avec l’élévation que communiquent à l’intelligence la solitude, le silence, le mystère, et ce spectacle majestueux des domaines inaccessibles et glacés où Dieu a caché la source éternellement féconde des fleuves qui décorent, qui abreuvent et qui fertilisent la terre?... Serait-ce que la fatigue, que les intempéries, que les privations, que les dangers même qui accompagnent cette façon d’étudier, en éloignent nos jeunes hommes? Nous ne voulons pas le croire. Au surplus, qu’ils aillent voir comme se portent sur leurs glaciers M. Agassiz et ses compagnons, quelle gaieté les y accompagne, combien de fleurs et de vivacité s’attachent à leurs impressions, quelle amicale et familière simplicité préside à leurs travaux, et ils seront bien vite rassurés. Ab ! que ne sommes-nous géologue nous-même! Bien sûr, nous serions resté! au milieu d’eux, et, une fois du moins en notre vie, nous aurions frayé, conversé, vécu avec ces magnificences alpestres que nous ne pouvons jamais que saluer en passant.
Au milieu de ces intéressantes distractions, les heures s’écoulent rapidement. Tout à coup, terreur générale! On se lève en sursaut, des chaises tombent, des chapeaux volent, la table est nettoyée en un clin d’œil... un long hurlement succède. C’est l’ouragan qui vient de forcer une des croisées de la salle. Le papa Zippach accourt, on lui prête main-forte, et le navire est sauvé.
Après dîner notre monsieur alsacien se met au piano, et il nous chante une jolie romance, à la fois naïve et comique; puis il passe à des tours amusants. Alors M. André, piqué au jeu, tire de sa contre-poche un récit à crever de rire, et le poète lui-même, le poète à cheveux pleureurs, oublie un instant ses tristesses pour nous faire une scène de ventriloque. Ainsi se passe une journée au Grimsel. quand le temps, assez atroce pour couper court à toute incertitude, force les plus hâtifs à faire séjour de bonne grâce; quand, en outre, la société est nombreuse, excellente, point no-no, qu’un mutuel désir de se complaire et de se divertir rapproche les âges, les conditions, et double, quintuple, par cela même, le fonds commun d’agrément et d’amabilité.
Dans la soirée arrive un touriste Robinson. Le touriste Robinson porte une sorte de costume en grosse laine, charpenté à la Grusoé, et calculé en vue d’af-
fronter les ouragans et les cataclysmes. C’est bien pourquoi, si le temps est beau, le touriste Robinson met ses pantoufles, allume un cigare, et reste à l’auberge jusqu’à ce que vienne la tourmente. Alors il s’affuble et part. Celui-ci vient de passer la Furca et le Meyenwand.
HALTE A RÉALP
SEPTIÈME JOURNÉE
Ce matin, même temps qu’hier. Il est dix heures; l’ouragan gronde toujours, en sorte que notre voyage de Venise commence à être compromis si nous sommes retenus plus longtemps au Grimsel, compromis encore si ces tempêtes ont rendu impraticable le passage de la Furca. Au surplus, rien n’agit plus désastreusement sur les dispositions de l’esprit que ces pluies continues, où viennent se noyer bientôt projets, plans, espoir même de temps meilleurs.
Lasciate ogni speranza voi ch’entrate
devrait être aussi l’inscription tracée sur le seuil de cet entonnoir diluvien. Déjà M. Tôpffer en est à faire de nouveaux devis géographiques tendant à prendre par le Simplon, ou même à ne pas prendre du tout, selon l’occurrence. Pourtant, aux fins d’avancer les choses, il demande le compte au papa Zippach, qui^ pour rien au monde, ne veut consentir à le faire. C’est cher; car, dans ces caslà, de peur de ne pas payer assez, d’ordinaire on paye quelque chose de trop.
Cependant les gens de l’hospice annoncent comme prochain le retour du beau temps, et nos trois géologues, déjà rangés à cette opinion, veulent absolument nous emmener à l’hôtel neuchâtelois pour nous faire les honneurs de leur glacier. Rien ne nous intéressait davantage, mais ce serait grossir notre arriéré. Aussi prenons-nous à regret congé de ces messieurs, qui partent aussitôt pour le glacier de l’Aar, tandis que nous nous dirigeons vers celui du Rhône. En attendant qu’il se soit fait beau, le temps est abominable encore : une pluie serrée, un vent glacé, margouillis en tête et en queue. Le touriste à fluxion monte avec nous, certainement ce n’est pas sur le conseil de son docteur.
Mais bientôt nous voici au sommet du Meyenwand, sur le rebord de l’enton-
noir ! Plus qu’un saut, et, chose admirable ! nous sortons tout à coup de la pluie, comme des canards d’une flaque. Le soleil brille, le soleil chauffe, sèche, ragaillardit; bien plus, nous découvrons là-bas les cimes de la Furca, verdoyantes, illuminées, et point encombrées de neige : alors adieu Simplon, devis, prompt retour, et toutes les horreurs qui, il n’y a pas deux heures de temps, menaçaient notre avenir. Sortis du lugubre entonnoir, l’espérance renaît dans nos cœurs, et nous nous élevons désormais de spirale en spirale vers les domaines de la lumière, le visage au soleil, l’œil sur Venise, qui nous est rendue.
Après avoir dépassé le lac de la Mort (c’est une petite mer sombre et glacée, où dorment engloutis quelques escadrons autrichiens), nous voilà sur le revers du Meyenwand, en face du glacier du Rhône, qui se déploie tout entier à notre gauche. Encaissé entre le Grimsel et la Furca, ce glacier se présente d’ici comme un amphithéâtre immense, où l’art a ménagé d’innombrables gradins ; et tandis que çà et là de blanches aiguilles, sveltes, percées de jours, figurent de colossales statues majestueusement revêtues de leurs flottantes tuniques, l’éclat argentin des gradins, la diaphane transparence des parois, l’émeraude sombre des vomitoires, donnent l’idée d’une gigantesque magnificence, d’une infinie splendeur. Voilà ce que la fée vous montre, pour peu qu’on la laisse faire ; et c’est plus agréable, en vérité, même pour l’esprit, que ne saurait l’être la hauteur du géant exprimée en mètres, son volume indiqué en pieds cubes, ou même son aspect rédigé en style d’éditeur marchand, dans un itinéraire d’ailleurs exact et fashionable. L’Anglais Martins, qui s’est illustré en exploitant les combinaisons de la perspective au profit des effets de grandeur et d’immensité, devrait, s’il ne l’a pas encore fait, hanter nos glaciers ; il y trouverait, nous n’en doutons pas, de ces illusions frappantes et sublimes tout ensemble, propres entre toutes à féconder un génie qui, comme le sien, est instinctivement porté vers le grandiose et l’apocalyptique.
Parvenus au fond de la vallée du Rhône, nous enjambons le fleuve à sa source, pour nous engager immédiatement dans les pentes de la Furca, cette montagne nue, déserte, d’un caractère sauvage et mélancolique, plutôt que hardi et terrible. Au. bout de deux heures, voici bien des neiges, mais anciennes, restes d’avalanches, et, là-haut, le col qui s’ouvre devant nous. De ce col, vue immense, mais nulle part un arbre, nulle part une trace d’habitation ou de culture : l’homme et tout ce qui est de l’homme a disparu pour faire place à une nature stérile, abandonnée, morte, et pourtant attachante à contempler. Volontiers nous y ferions une halte, n’était le froid qui nous chasse ! et la faim qui nous talonne. — Tout d’une traite nous poussons à quatre lieues de là, jusqu’à Réalp, pauvre hameau où s’ouvre, au pied de la Furca, la nue vallée d’Urseren.
A Réalp, il y a un cabaret. M. Tôpffer, arrivé le dernier, y trouve toute son armée campée devant le seuil, les uns appuyés contre la muraille, les autres couchés sur leurs sacs, tous sombres et hagards de faim et de rongement. En
VOYAGE A VENISE
général prudent, et bien que deux lieues seulement nous séparent du souper, il se fait apporter des pains et un fromage, et il distribue à chacun sa ration. Ainsi est conjurée la révolte; les soldats renaissent, les vétérans revivent, les enfants de troupe commencent à rebougiller : on dirait des marmottes engourdies que visite un chaud soleil de mai. Cependant le village nous regarde faire : les enfants de tout près, les mères et les grands-pères de plus loin. Sur quoi, M. Tôpffer. s’étant fait apporter de nouvelles provisions, une ration est distribuée à chacun des marmots présents, et aussi à chacun des marmots absents, que les mères et grands-pères se hâtent d’envoyer quérir jusque dans les montagnes. Ainsi tout mange dans Réalp, tout y est heureux pour le quart d’heure, et quand nous quittons l’endroit, anciens et enfants nous saluent avec gratitude et bénédictions.
Nous sommes témoins ici d’un phénomène rare et intéressant. C’est un arcen-ciel d’une extraordinaire largeur, qui, indépendamment de toute pluie visible, et par une soirée parfaitement sereine, s’étend comme une gaze immense devant la gorge et les cimes de l’Oberalp, elles-mêmes toutes resplendissantes, aux rayons du couchant, de pourpre et d’azur. Apparemment quelques fines vapeurs qui montent ou qui descendent à cette heure produisent ce spectacle, dont aucun pinceau ne saurait rendre l’incomparable splendeur. A mesure que nous cheminons, la gaze se dissipe, laissant à découvert des montagnes d’instant en instant plus embrasées à leur sommité, plus bleuâtres et pâlissantes à leur base. Du reste, cette vallée d’Urseren est elle-
même remarquable entre les vallées par son caractère d’austère uniformité. De Réalp, qui est à l’une des extrémités, l’on voit briller à l’autre extrémité les blanches murailles d’une petite bourgade : c’est Andermatt. Entre eux
deux, rien, absolument rien, qu’une plaine verte et ondulée où gisent, près de Réalp, un misérable couvent de capucins, et plus loin, au pied du Saint-Gothard, une haute et grande tour en ruine. Le dessin que nous donnons ici près de l’Oberpla, au-dessus d’Andermatt, montre ce paysage au rebours; c’est la Furca qui borne l’horizon.
Au pied de cette tour dont je viens de parler, le sentier rejoint la grande route du Saint-Gothard ; de là jusqu’à Andermatt, plus qu’un quart de lieue, mais gare le courant d’air! En effet, ce bout de vallée placé entre le trou d’Ur à gauche, et la gorge du Saint-Gothard à droite, est toujours balayé par un vent froid qui descend à Altorf, ou qui monte vers l’Italie. Nous y croisons deux capucins, chaudement encapuchonnés, mais qui ont des Figures brigandes à faire trembler. Même entre eux, ils conversent d’une façon si brutale, qu’à chaque instant l’on peut craindre qu’un stylet sorti de dessous la robe d’un des bons pères ne pénètre entre les côtes de l’autre père, bon également.
Nous voici à Andermatt, et vite, au débotté, plusieurs partent pour aller visiter le trou d’Uri et le pont du Diable, qui sont en dehors de notre itinéraire. A Andermatt, l’hôte est haut de six pieds, chassieux et Piémontais; l’hôtesse est petite, rousse, mal peignée et très bonne femme. Quand son ogre veut nous affamer, elle le trompe pour nous régaler; quand son ogre veut nous écorcher tous et vite, elle l’endort pour nous donner le temps de fuir : absolument comme dans le Petit-Poucet. Et notez encore ceci : quoique nous ayons maintes fois déjà hanté cette auberge, jamais ce grand diable d’hôte ne veut nous reconnaître pour des Poucets qu’il a déjà dévorés, et, à ce compte, nous laisser tranquilles ; tandis que la bonne ogresse de tout loin nous sourit, nous fait signe, et tressaille déjà de l’envie de soustraire tant de chair fraîche à la voracité de son époux. Mais quel bonheur pour nous que, de tout temps, les ogres aient été bêtes comme des pots, et les ogresses bonnes comme des marraines !
Avant, pendant et après le souper de ce jour, Vernon traditionne énormément : toutes les histoires de veillée, tous les contes du pays natal, toutes les ballades d’Anduse et d’Alais, coulent à la lile de ses lèvres. D’autre part, Léonidas a mal au cœur, et telle blouse qui a échappé au vermicelle d’Aigle éprouve à Andermatt de bien graves vicissitudes. Heureusement l’ogresse est là qui pourvoit à tout, et au reste.
CEDRUNS
HUITIÈME JOURNÉE
L’ogresse nous fait Lien déjeuner, après quoi elle nous met dans le chemin, et nous voilà grimpant TOberalp. Le sentier est étroit, ardu; la vue, celle d’hier absolument ; car cette vallée d’Urseren, de quelque côté qu’on la regarde, ne varie que par son couvent et sa tour, qui se trouvent à gauche au lieu d’être à droite, ou à droite au lieu d’être à gauche. Sur le premier plateau, voici par centaines des vaches qui déjeunent d’herbe tendre, et de toutes parts des sonnettes, les unes claires et argentines, les autres sourdes et graves, qui carillonnent paisiblement. Plusieurs de ces vaches se mettent à nous regarder passer, et parmi elles un énorme taureau qui ferait bien mieux de continuer son repas. Les taureaux ! voilà, lecteur, un des plus réels dangers de nos excursions alpestres. Ils sont ombrageux, nous sommes étourdis, et c’est toujours sur des sommités nues qu’on les rencontre, là où ni arbre ni maison ne vous offrent un abri ou, tout au moins, une position d’où l’on puisse, en cas d’affaire, parlementer avec quelque avantage.
A l’extrémité de ce plateau, nous retrouvons le lac sur la rive duquel nous courûmes un danger d’avalanches en 1839. Ce lac, soulevé alors par l’haleine glacée du vent, est aujourd’hui tranquillement endormi au sein des pentes vertes qui s’y réfléchissent. Toutefois, à l’endroit de l’avalanche, nous passons sur l’amas de neige qu’elle y entretient en toute saison. 11 est agréable de revoir les lieux où l’on a tremblé, mais difficile aussi, quand toutes les circonstances ont changé, de se représenter bien pourquoi et de quoi l’on eut peur.
Au delà du lac, nouvelles pentes vertes et un torrent à passer. Le drôle est gros, fier, peu disposé à nous laisser faire. 11 nous faut le remonter d’abord, ensuite construire des ponts ; et heureux, même après cela, ceux qui passent à pied sec : la plupart prennent des bairfs plus ou moins partiels, au grand amusement d’un public cruellement rieur. Ici, comme aux Ormonds dessous, nous nous demandons s’il est bien vrai que nous soyons sur le chemin de Venise, et nous nous affirmons à nous-mêmes que oui, sans réellement y croire, tant les impressions sont antivénitiennes, tant le monde commence à nous paraître grand, tant les vastes projets, qui sont si aisés à former, deviennent en pratique promptement problématiques et difficilement exécutables. Dès ici, Voit-on Venise? sera le refrain usité dans la caravane pour exprimer l’incertitude où nous sommes de voir jamais cette ville de plus en plus lointaine et fabuleuse.
Au delà du torrent, nous faisons halte sur le sommet du col, d’où l’on ne découvre que des pentes vertes : tout ce pays est purement herbager, à peine aussi sauvage que la vallée d’ürseren. Mille petits ruisseaux courent le long de ces pentes; il est très difficile d’y cheminer posément sans glisser. Aussi nous y lançons-nous à la course; quelques-uns glissent tout de même, et d’autres aussi qui les regardaient faire. C’est pour arriver plus tôt à l’auberge. L’hôte est aux champs ; vite on va le chercher, et, pendant qu’il ne vient pas, la faim nous contraint à fuir vers d’autres hôtes qui ne soient pas aux champs. Au bout de deux heures nous trouvons notre affaire à Cedruns.
Gedruns, Truns, Dissentis, Tusis, Andeer, noms qui ne ressemblent plus à rien, et tout autant persans, algonkins, ce me semble, qu’allemands, français ou italiens. C’est qu’en effet, nous voici dans le Latium du romonsch, langue étrange, originalement inintelligible, qui, écrite, ressemble aux jurons d’un Espagnol en colère, et, parlée, au baragouin d’un gosier obstrué d’un oignon. Langue intéressante au demeurant, circonscrite à des cantons dont elle reflète et protège les mœurs; qui plaît même aux oreilles de ceux qui ne la comprennent pas, par une sorte d’énergique rudesse ; qui, au surplus, a son journal, et une petite littérature de vallées dont nous aimerions .fort à pouvoir prendre connaissance; car, sûrement, cette langue de montagnards, dont les formes antiques consacrées par la seule tradition ont échappé à ce travail d’experts où s’embellissent et s’énervent les nôtres, doit offrir de ces tours pittoresques, vigoureux, ramassés, de ces fleurs de diction dont l’éclat un peu sauvage et le parfum un peu âpre n’en sont que plus agréables pour nos organes blasés. Quoi qu’il en soit, dès ici nos drogmans ne nous servent plus à rien ; David ne peut pas faire passer pour un liard de son italien, et pendant plusieurs jours nous allons être réduits au langage d’action pour tout potage, j’entends pour demander nos potages. C’est très fâcheux dans un pays où le potage manque, le pain aussi, la viande aussi, et où l’on paye très cher, non pas seulement ce que l’on consomme, mais ce qu’on a signifié par gestes que l’on consommerait volontiers. Reichenau et Coire exceptés , ces raretés vont nous persécuter durant tout notre passage au travers des Grisons ; elles cesseront
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en Valteline pour recommencer dans le Tyrol allemand, et jamais l'histoire de ne pas mourir de faim n’aura joué un rôle aussi grand dans nos voyages. Nous n’avons garde de nous en plaindre. Des vivres un peu rares n’en sont que plus précieux; la disette engendre la prévoyance; il est bon d’ailleurs que des gentlemen petits et gros qui n’ont jamais manqué de rien, de leurs yeux voient, de leur estomac apprennent qu’on peut manquer de quelque chose, et qu’un bon appétit n’est pas, comme ils seraient peut-être portés à se l’imaginer, la raison suffisante d’un bon dîner.
ACedruns,l’on nous indique pour hôtellerie une maisonnette où nous entrons. C’est la cure. Figurez-vous, au sein de cette nature déjà si paisible et dans une cliambrette toute dorée des rayons du matin, un vieux curé à cheveux blancs qui fait avec son jeune vicaire une partie de dames : le damier est grossier, la table antique, la bergère séculaire ; tout dans la demeure est d’une propre vétusté , et le seul crucifix, suspendu dans sa niche de bois, brille de l’éclat modeste de quelques pieux ornements. Grest ce charmant tableau que nous venons gâter. Les deux prêtres nous cèdent leur table, et, remettant à une autre fois de terminer la partie, ils laissent nous servir sous leurs yeux un jeune sacristain, qui pèse ou mesure soigneusement chaque pain qu’il nous apporte, chaque ration de vin qu’il nous livre. Tout est rare, cher, mais tout aussi est compté selon les règles d’une scrupuleuse probité, en sorte qu’il n’y a ni à se plaindre ni à marchander.
Au surplus, quel spectacle doux et calme que celui de cette demeure ! On ne peut être témoin de cette simplicité d’existence, de ce cours silencieux et paisible des jours, sans éprouver comme un vif regret d’être entraîné soi-même dans le courant tumultueux de la vie des cités. Surtout, on ne s’avoue pas sans amertume que, cette destinée nous fùt-elle offerte, on ne saurait ni l’accepter ni s’y plaire. Et pourtant, que d’ennuis, que de soucis, que de sottes passions ou d’absurdes désirs, que de factices malheurs ignorent ces deux bons curés de Cedruns, qui peuvent ainsi couler les longues heures de la matinée à combiner lentement les coups bien innocents d’une tranquille partie de dames! Nos divertissements, nos joies, valent-ils donc cette quiétude, ces sobres amusements, ces sereins loisirs? ou bien, assujettis à la commune loi, ces deux curés nous envisagent-ils à leur tour comme étant mieux partagés qu’ils ne le sont euxmêmes, et dédaignent-ils, en regard des biens dont ils nous supposent pourvus, ceux que nous leur envions? C’est possible. Pourtant c’est parmi les hommes
simples, tels que paraissent l’être ceux-ci, qu’on rencontre d’ordinaire les cœurs paisibles et contents, les philosophes pratiques, très différents des philosophes raisonneurs, et communément bien plus sages.
De Cedruns nous nous acheminons sur Dissentis, où, en 1839, retenus pendant quarante-huit heures par d’affreuses pluies, nous vécûmes de pain noir et de petits cochons au sucre. On aime à revoir les lieux où l’on a mangé tant de petits cochons au sucre ! aussi entrons-nous à la maison commune. L’hôte a changé, mais la déesse Thémis est toujours là, pendue au plafond de la salle, et le fauteuil de justice aussi, debout sur ses quatre pieds, qui préside à tout ce qui se présente.
Au moment où nous quittons cette maison, voici que du couvent, qui n’en est pas éloigné, se fait entendre un mâle et pieux concert de voix harmonieuses : ce sont les pensionnaires qui chantent sous la direction des Pères. Il est midi, pas un bruit ne trouble le silence de la vallée ; le village lui-même est désert, cette musique seule remplit les airs de ces invisibles accents et semble être comme la voix elle-même des bois, des montagnes, des cieux glorifiant leur Créateur. Chacun de nous, demeuré à la place où l’ont surpris ces chants, écoute avec ravissement. Bientôt l’hymne cesse, nous continuons de marcher, et, comme un mélodieux murmure, elle nous accompagne bien des moments encore.
Quand on voyage, le déplacement des impressions, l’interruption des habitudes, font paraître vives et neuves des choses que chez soi l’on aurait peu remarquées peut-être. Mais quand on voyage à pied, cette heureuse disposition s’accroît encore, et les plus simples spectacles deviennent aisément une source d’admiration vive et enthousiaste, de joie forte et expansive surtout. Tandis que déjà la marche électrise, ou que la fatigue fait trouver du prix aux moindres occasions de s’étendre sur le gazon ou de se choisir un ombrage, le simple inattendu (et combien de choses sont inattendues !) provoque bien vite la surprise, qui, au fond, n’est pas distincte de l’impression que fait éprouver la nouveauté. Mais une autre cause, meilleure et plus active, concourt au même résultat : c’est cette liberté, ce bien-être que contracte l’esprit passagèrement nettoyé de soucis, délié de chaînes, et qui, durant les longues heures de marche, s’assainit, s’anime, s’élève, et devient réellement plus propre à goûter.avec simplicité le beau et le bon. Plus de ces dédains que le bon ton conseille ou commande, point de ces blâmes mensongers ou de ces fades louanges que dicte la vanité, point de ces préoccupations d’amour-propre ou de fatuité qui empoisonnent presque tous les divertissements de salon et de casino ; et à la place, une naturelle disposition à accueillir le plaisir en quelque degré qu’il s’offre, de quelque côté qu’il se présente, et à l’accueillir comme on fait un hôte généreux, dont la reconnaissance est Punique, l’aimable salaire. Et voilà pourquoi, lecteur, cette musique de couvent nous paraissait ravissante, bien préférable à des symphonies bien plus belles. Voilà pourquoi tant de choses ordinaires vous sont ici présentées comme admirables : elles le
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furent réellement pour nous. Voilà pourquoi l’on finit par aimer avec passion une façon de voyager qui semble au premier abord bien sujette à de rudes fatigues et à de dures privations; pourquoi l’on entrevoit avec tristesse l’heure de quitter ces amusants labeurs et ces privations volontaires. Hélas ! assez d’autres, et sous vos yeux, cherchent sans l’y trouver leur plaisir dans les objets extérieurs, s’imaginant que ce soit à ces objets de réveiller l’admiration dans un cœur blasé, ou la joie dans une âme assoupie. Nous croyons, nous, qu’il faut au contraire apporter aux objets extérieurs le tribut d’un esprit éveillé, joyeux, libre et sain; alors ils se chargent du reste, et l’on se sépare enchantés les uns des autres.
De Cedruns à Dissentis nous avons voyagé en compagnie d’un brave homme qui chassait devant lui une truie pleine. De Dissentis à Truns, le même homme se retrouve devant nous, et la même truie; mais elle n’est plus pleine, et le particulier porte sur son épaule un sac où crient, à chaque fois qu’il éternue, une multitude de nouveau-nés. On lui fait son portrait, et tout est en règle.
Déjà l’avant-garde est à Truns, où David tâche de faire entendre au landamman qui tient l’auberge que nous sommes vingt-deux affamés, et que, s’il n’v prend garde, nous le mangerons, lui et son poulailler. Le landamman répond qu’il y a quatre matelas, et qu’on pourra souper dans un quart de lieue. En attendant nous allons visiter, à quelque distance du village, l’antique érable sous lequel, en 1424, les représentants de dix-sept districts de la haute Rliétie prêtèrent le serment de la Ligue grise. Cet arbre vénéré existe encore, mais réduit à une souche tronquée qui supporte un rejeton vigoureux et sain ; on l’a entouré d’une balustrade, et tout auprès s’élève une chapelle qui a été construite en commémoration du serment.
Le quart de lieue étant écoulé, nous retournons à notre landamman, véri-
table ogre, celui-là, tout en bouche et carnassières, mais ogre hypocritement gracieux, doucereusement ladre, tout palpitant à la fois de cauteleuse tendresse et de voracité famélique. Bien sûr, quand il tient une chair fraîche, il doit ne l’étouffer qu’avec des caresses pour la manger les yeux levés au ciel. Heureusement David l’obsède d’exigences, notre nombre lui impose, et contraint qu’il est de songer à notre cuisine bien plus qu’à la sienne, il fait la plus drôle de figure du monde.
Le souper est servi dans une chambre basse, où force portraits pendus au clou nous regardent faire. Ce sont des landammans et des landammanes, tous au teint rose, à la bouche grande, à l’air Truns, Romonsch et Gedruns. Notre ogre, illustre rejeton de ces drôles d’ancêtres, n’imagine point déchoir en nous servant à chacun un brouet rare et clair, plus un petit morceau de pain pesé au trébuchet. Arrive pourtant un jambon; mais sans David, qui a la présence d’esprit de s’en emparer et de le dépecer bien vite, nous n’aurions fait que l’entrevoir. Deux assiettes de cerises cuites ferment ce souper, qui porte notre faim à son comble.
Nous gagnons ensuite nos quatre matelas. Partout, pendus aux clous, landammans, landammanes, Grisons, Grisonnes, ligue et districts.
NEUVIÈME JOURNÉE
Ce matin encore, brouet clair, pas de pain, un peu d’eau, et le landamman qui nous invite gracieusement à nous régaler, absolument comme lit à la bonne cigogne maître renard. Après quoi il faut payer. C’est l’heure oùle drôle redouble de soins, roucoule de joie, et, d’une seule caresse de sa grilfe, fait à la bourse commune une large entaille à la gorge. Nous payons pour nous, nous payons pour notre guide, nous payerions encore, n’était la faim qui nous presse de fuir vers Ilanz, où nous espérons déjeuner.
De Truns jusqu’à moitié chemin d’ilanz, on suit la rive droite du Rhin. La route est dès ici praticable pour de petits chariots ; du reste agréable, pittoresque, construite en chaussée le long du fleuve, et faite exprès pour jouer au soliveau. M. Tôpffer continue de gagner partie sur partie. Peu d’habitants, mais partout de petits cochons qui animent le paysage, barrent le chemin, gazouillent sur la rive, ou font dans les flaques leur toilette du matin. Quand un petit cochon, deux petits cochons, voient venir un touriste, au lieu de s’écarter du chemin pour le laisser passer, ils se mettent invariablement à trotiller devant lui, sans que l’idée leur vienne jamais d’en finir en entrant dans le bois ou en se rangeant dans le fossé; c’est ce qui est cause que, de Trunz à Ilanz, nous avons chacun devant nous deux petits cochons trottants. La chose ne prend fin que lorsque les petits cochons voient à l’opposite un autre touriste venir sur eux; alors, sollicités par deux forces contraires, la résultante les saisit au tire-bouchon et les tire dans le pré. Telles sont les choses que nous avons pu observer sur les mœurs et usages des petits cochons.
Ilanz n’arrive ni ne se montre, et nous commençons véritablement à craindre qu’il n’y ait erreur dans notre devis géographique; du reste, ancun moyen de nous en assurer, car les petits cochons sont muets, et les gens parlent romonscli. Albin seul trouve en un lieu écarté un curé qui l’apostrophe en quelque chose de latin; sur qui, et après y avoir mûrement réfléchi, Albin rétorque quelque chose d’approchant, et l’entretien en reste là. C’est qu’il faut savoir que si nous prononçons notre latin en français, ces curés-là le prononcent en romonscli, en telle sorte que deux latinisants, quelque cicéroniens qu’ils soient, peuvent fort bien se paraître l’un à l’autre un mauvais drôle qui demande en algonkin la bourse ou la vie.
Enfin voici Ilanz, joli bourg à cheval sur le Rhin, voici l’auberge, où David s’escrime à faire comprendre que, nourris hier de brouet clair, nous allons expirer si l’on n’y prend garde. L’hôte paraît saisir quelque chose de l’idée, car voici venir un arrosoir de café, trois petits pots de lait, quatre onces de beurre, passablement de pain pesé, et une sorte de kirclimüss couleur de fin grenache, transparence de miel, bouquet d’œillet rare, comme tout ce qui est précieux, ou, plus exactement peut-être, précieux comme tout ce qui est rare. Notre hôte, d’ailleurs, est très bon homme et assez élevé dans l’échelle pour savoir s’honorer de notre appétit.
On charge ici les sacs sur un petit chariot, et sur les sacs on attache Léonidas, qui s’endort immédiatement : c’est sa manière, nous l’avons dit; manière excellente d’ailleurs pour un touriste de son âge, et qui seule lui a permis de faire une excursion si laborieuse sans éprouver le plus petit malaise. Il faut, en vérité, que le proverbe « Qui dort dîne » soit littéralement vrai, car quelques-uns d’entre nous, Murray entre autres et Léonidas, de nos trente-six dîners, en ont certainement dormi plus de vingt-quatre sans s’en trouver plus mal, et plusieurs qui n’ont pas essayé s’en seraient trouvés à merveille peutêtre.
La vallée, à mesure que l’on descend, devient de plus en plus belle. Des herbages nus de l’Oberalp, nous nous sommes insensiblement approchés des croupes boisées qui dominent le couvent de Dissentis, puis des champs déjà plus doux et plus fertiles où l’érable de Truns est le patriarche d’autres érables semés par bouquets sur la lisière des terres ou au milieu des sapins. Au sortir de Truns, la vallée d’Han z nous paraît riche, populeuse, la végétation plus variée, plus fruitière; au delà nous allons contempler, tout à côté des paysages les plus doux et les plus frais, de profonds et stériles abîmes, au fond desquels le Rhin, qui les a creusés, roule en maître ses flots impérieux, et semble un barbare conquérant qui, pour régner toujours, combat et dévaste sans cesse. Puis, sur les pentes crayeuses de ces abîmes, une végétation italienne, des pins au feuillage noir, svelte, aux branchages fauves et tourmentés, de délicats arbustes, ou des festons de lianes flexibles. Certes, ce sont là de riches spectacles, et très différents de ceux que nous ont offerts les vallées bernoises. Ici le paysage est plutôt attachant que grandiose, et, à la place de cette étroite profondeur des vallées de l’Oberland
VOYAGE A VENISE
ou du Hasli, ce sont des plateaux ouverts, dont les plans, au lieu de se dresser toujours vers le ciel, fuient souvent vers l’horizon, et donnent parfois au paysage ce délicat attrait des lignes mourantes et lointaines qu’on ne vient pas d’ordinaire chercher en Suisse. Deux heures avant d’arriver à Reichenau, commence une région où un peintre trouverait mille sujets d’étude et des motifs de paysage intéressants et neufs.
Il y a une route qui descend dans ces abîmes dont nous venons de parler, il y en a une autre qui les tourne. Par bonheur, voici, outre un naturel qui porte une scie monstrueuse en façon de parasol, un particulier qui parle français : « Laquelle, monsieur, faut-il prendre ? — C’est à savoir. L’une est plus longue, mais l’autre est aussi courte. Quand je vais à Coire, moi, je prends celle d’en bas. Je prends aussi celle d’en haut. Vous ferez bien de vous y tenir; elle est mieux tracée, et l’autre aussi. » C’est tout oe que nous pouvons tirer de cet irrésolu. D’autre part, l’homme à la scie, qui arrive de Reichenau, nous donne d’excellents conseils, mais en romonscli. Nous prenons par en haut.
De Truns à Ilanz on compte quatre lieues, des lieues grisonnes; d’Ilanz à Coire on en compte sept. C’est beaucoup. Mais le pays est montueux et accidenté; le voisinage des abîmes nous rassemble en troupe; et l’on rit, l’on jase, une grande guerre s’allume entre Vernon et M. Tôpffer, en sorte que nous marchons sans nous en apercevoir presque. A Waldhauser cependant, à l’entrée d’un bois, nous faisons halte sur une belle pelouse où une bonne femme nous sert à la ronde un petit vin romonsch qui a un accent furieusement brusque. Pour le boire, on se retient à l’herbe ou aux cheveux de son voisin. Pour payer ce vin, M. Tôpffer donne cent sous, on lui rend en bluskers une fortune tout entière; les bluskers sont des fractions de centime. « Et que peut-on bien acheter avec un blusker, madame? — Un verre de schnaps. » Ainsi l’eau-de-vie, ce poison du pauvre, se fait mauvaise, se fait petite pour qu’il puisse, si indigent qu’il soit, en faire un désastreux abus. Dans plusieurs de nos belles vallées, c’est l’eau-de-vie qui décime des populations robustes, c’est l’eau-de-vie qui porte le
vice là même où, sans elle, il n’aurait pas d’accès, dans les hameaux écartés, dans les chalets perdus des Alpes.
De cet endroit nous poussons tout d’une traite jusqu’à Reichenau, où nous arrivons au coucher du soleil. Deux lieues encore nous séparent de Coire : M. Tôpffer loue un char qui y portera les écloppés. Reichenau, c’est l’endroit où Louis-Philippe a été maître d’école, dans une salle que l’on peut se faire montrer. Aussitôt Vernon se transporte sur les lieux; il frappe, on ouvre. « Je suis Frrrançais, madame, et, à ce titre, osé-je..., etc. » Vernon entre, examine, prend son temps, puis il rejoint... Mais voilà que sa place d’écloppé est partie avec le char. « Ah ! c’est ainsi, dit-il; eh bien, en route ! je n’ai pas qu’une jamhe ! » En vérité, avec du ressort, un peu de belle humeur et un grain de crânerie, tout s’arrange , tout vient à point, et les petites infortunes elles-mêmes, transformées en sujets de rire, ne servent qu’à grossir le sac des jolis souvenirs. Il n’en est pas moins vrai que Coire est situé beaucoup trop loin de Reichenau. Va encore la première heure, mais dès la seconde toutes nos jambes se disloquent, tous nos jarrets se déboîtent, et un inextinguible désir de repos nous sollicite de multiplier de plus en plus de courtes haltes. Enfin, enfin voici la porte, voici la rue, voici l’hôtel, l’escalier, la salle, où chacun tombe sur une chaise, pendant que Vernon s’évanouit. Vite, de l’eau fraîche, du vinaigre, un bon lit... Tout à coup, Vernon ressuscite, fend la foule de ses opérateurs, et s’en vient, radieux et affamé, prendre sa place à table.