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AVANT REICHENAU

TEUFELC ASTE L

DIXIÈME JOURNÉE

Goire est une petite ville jolie par sa situation, intéressante par son histoire, sa cathédrale, et par un caractère de simplicité aisée et bourgeoise. Les habitants ont l’air intelligents, industrieux, et point encore aussi gazettisés que ceux de quelques autres capitales de canton. Ainsi l’on n’v voit pas de politiques d’estaminet, pas de parvenus de café, pas de législateurs de restaurant, pas de courtauds faisant, un brûlot à la bouche, la leçon à la diète et les cornes à leur gouvernement. Les marchands de bas y font des bas, les fainéants n’y font rien, les étrangers ne s’en mêlent pas, et les choses n’en vont pas plus mal. On n’y voit pas non plus, alors que le pays prospère sous une administration régulière et débonnaire, des pères de famille s’associer, des publicistes s’improviser tout exprès pour démontrer que cette rusée cache sous sa robe de bonne femme une multitude d’engins destinés à empêcher les citoyens d’élire, les quais d’être alignés au cordeau, les horlogers de vendre des montres, les pauvres d’être riches et les avocats d’être landammans.

Voilà ce que nous observons à Goire, hâtivement, il est vrai, moitié de notre lit, en faisant, à cause des fatigues d’hier, la grasse matinée, moitié du pavé de la rue, en allant, à cause des famines de la veille, nous pourvoir, chez le char-

cutier du coin, d’un saucisson de sûreté. Que ne pouvons-nous acquérir le fonds tout entier de ce brave homme ! nos estomacs le voudraient, mais nos épaules s’y refusent.

Vers dix heures on part, la chaleur est étouffante, concentrée, comme sont, quand elles s’y mettent, les chaleurs des vallées ; puis une rampe se présente qui coupe les zigzags de la route : aussitôt de nous y engager. Jamais, de mémoire de rampe, pareilles sueurs. Arrivés au sommet, nous voilà fondus, évaporés, et nos blouses, nos chapeaux, nos figures en pleine lessive. Nous nous

dirigeons sur la haute Engadine, par le passage du mont Julier, que nous franchirons demain. La route s’élève insensiblement, et nous allons perdre de nouveau, par degrés, cette vive et belle végétation que nous venons de retrouver dans la vallée du Rhin. Tant mieux : c’est cette continuelle variété d’impressions, ce sont ces changements quotidiens de scènes et presque de saisons qui font l’agrément principal des excursions alpestres. Aujourd’hui des neiges, demain des figues.

En attendant, nous traversons de gros villages qui ont l’air savoyard par leur nue pauvreté, et suisse aussi par leur bonne tenue et une excellente économie municipale. Auprès de l’un d’eux, on nous fait remarquer une antique église

VOYAGE A VENISE

qui sert aux deux cultes à la fois. Quand cette communauté d’autel, comme c’est ici le cas, ne provient pas d’une molle indifférence, mais d’une mutuelle et charitable tolérance, combien, au fond, elle est plus chrétienne, plus évangélique, que nos indéfinis fractionnements d’églises ! combien ce seul fait annonce, chez les deux pasteurs de ce petit troupeau, de bon esprit, de simplicité de foi, d’humble acquiescement au plus sublime des enseignements du Maître ! Sans doute, l’on ne peut pas partout, et en tout temps, pratiquer cette bonne coutume ; mais pourquoi s’en écarter le plus qu’on le peut ? et que gagnera donc le christianisme, sinon d’en être devenu méconnaissable, à ce que, même dans l’un seulement des deux cultes, chaque secte, chaque coterie, chaque fraction de religionnaire se soit bâti son temple, sa maison, sa chambre ? Docteurs, reconnaît-on à ces choses cette religion qui relie , assemble, qui fait des frères ? N’est-ce point que l’orgueil de doctrine nous abuse peut-être ? N’est-ce point à notre foi personnelle, à l’excellence de notre théologie particulière, qu’à notre insu sans doute, et bien contre notre intention, nous risquons pourtant d’élever un temple ?

Au sortir du village, nous sommes abordés par le médecin de ce district. C’est un jeune homme de bon air, qui s’adresse en latin à M. Tôpffer, et la conversation s’engage. Ces messieurs, très cicéroniens sûrement, ne laissent pas que de parler affeetiones rhumatismales et inflammatoriœ , qui sont, ces dernières du moins, le désastreux effet des potus spirituosi. Le cardinal de Bempo, nous n’en doutons pas, aurait dit autrement, lui qui, par fanatisme de belle latinité, appelait le Grand-Seigneur rex Thracum ; mais après tout, une bonne chose, quand on fait tant que de se parler, c’est assurément de s’entendre.

Insensiblement nous avons atteint le plateau supérieur de la montagne que nous gravissons depuis Coire. Ce plateau, qui s’étend au loin dans tous les sens, nous masque le fond des vallées, tandis que de lointaines cimes dépassent seules le vaste et uniforme pourtour de l’immense plaine. Ce genre de vue, peu fait à la vérité pour arrêter le peintre, offre au voyageur un attrait de grandeur et de nouveauté. Plus petit, plus perdu encore au milieu de cette rase solitude, mais affranchi en même temps du gênant voisinage des hauteurs, il marche comme vivifié et rafraîchi par ce surcroît désiré d’air et d’espace. Mais c’est quand nous avons atteint l’extrémité du plateau que s’ouvre devant nous une de ces vues dont l’auguste magnificence resplendit longtemps encore dans le souvenir. Audessous de nous, aussi bas que l’œil peut plonger, c’est un réseau de profondeurs crevassées au fond desquelles courent de nombreux torrents, dont le fracas s’éteint dans les airs bien longtemps avant de nous arriver; ces eaux baignent la base d’un entassement de croupes verdoyantes, séparées les unes des autres par des ravins sombres et boisés; puis, au-dessus, des parois de rochers, ici festonnées de forêts, là nues et grises, supportent un autre amphithéâtre de cimes dentelées. Et tandis qu’en cet instant même le trouble, l’obscurité, les vents, la foudre, régnent dans le haut des airs et assiègent les sommités, le soleil lançant obliquement ses rayons au travers d’une gorge profonde, s’en

VOYAGES EX ZIGZAG

vient dorer au milieu de leurs fraîches prairies le petit hameau de Goûters, le rocher de Teufelcastel et le bourg de Lenz, où nous allons entrer.

Un char nous accompagne, qui porte nos sacs et deux écloppés. Arrivé au bourg, le cheval sent l’écurie et se lance dans la pente. C’est justement cet instant-là que choisit le cocher pour se commander une paire de souliers. Il fait signe, un pauvre vieux savetier accourt, évite la roue, attrape le pied, prend mesure au galop, pendant que l’automédon fouette la bête, fouette les mouches, fouette le savetier, tout en lui expliquant tranquillement ses cors et ses oignons. Et cela bonnement, sans mauvaise intention, exactement à la façon des grands, que leur condition expose à être inhumains à leur insu, ou insolents sans s’en douter. Au fond, qu’est-ce qu’un page, qu’est-ce qu’un prince à côté d’un maître cocher ? Je ne sache que le courrier d’un comte russe ou d’une famille no-no qui soit plus prince, qui soit plus page qu’un maître cocher.

Buvette à Lenz. L’hôte est là qui, une plume à la bouche, un long papier devant lui, compute et suppute en partie double toutes les doses pesées que nous livrent les femmes. Atrocissimus , dit Tacite, veteranorum clamor oriebatur, ce qui signifie que les cris « du pain! du fromage! du fromage! du pain! » hurlés en cadence avec un accent de famine et de désespoir, finissent par épouvanter ces femmes, par subjuguer cet homme... Tous apportent avec douleur et tremblement ce qu’ils ont de vivres; tous donnent, jettent, prodiguent, comme si le monde allait finir dans une demi-heure. Nous éprouvons quelque soulagement.

On paye cher et l’on repart vite. En ce moment passe devant le seuil de l’auberge un paysan qui vient de gravir les pentes que nous allons descendre; le brave homme, harassé et couvert de sueur, s’approche d’une fontaine, saisit le goulot... « Hé! holà! lié!... » lui crie-t-on. Il lâche le goulot et regarde. Puis il saisit de nouveau le goulot. « Hé! holà! lié!... » Cette fois, sans y rien comprendre d’ailleurs, il s’abstient tout de bon. Alors on lui montre une chopine, on la lui paye, et il comprend du premier coup qu’il faut la boire.

De Lenz, il s’agit de descendre jusqu’au plus bas de ces profondeurs crevassées dont nous parlions tout à l’heure. Alors, laissant le chariot serpenter au loin sur les circuits sans fin de la route, nous coupons en courant au travers des prairies, et en moins de quarante minutes nous voici au fond de l’abîme, tout pleins d’ardeur pour remonter les pentes opposées, sur lesquelles, des hauteurs, nous avons eu soin de marquer d’admirables spéculations à faire. Durant une petite halte, M. Tôpffer dessine, pour le reproduire ci-contre, le rocher de Teufelcastel et son église séculaire; tandis que de Bar, pour mieux boire, tombe dans la fontaine du village, au grand amusement de tous les Romonsch présents. Après quoi, en route! Toutes nos spéculations réussissent. Les croupes sont promptement escaladées; voici les parois de rochers dont on longe la base en s’enfonçant dans une gorge sombre. Le vent, qui balaye éternellement ce passage, balaye par la même occasion le chapeau de Murray.

VOYAGE A VENISE

Murray, d’abord stupéfait de cette brusque spoliation, contemple avec amer-

tume son couvre-chef qui tournoie dans les airs, s’amincit comme un météore, et finit par disparaître dans les ténèbres du gouffre. Provisoirement on lui impose un bonnet de coton.

On rencontre de temps en temps dans les vallées des Grisons , non pas des pendus précisément, mais des potences, qui, élevées sur des tertres stériles à droite ou à gauche du chemin, ne laissent pas que d’assombrir un peu l’imagination du passant. Nous en voyons deux aujourd’hui; la seconde se montre à l’heure du crépuscule et prédispose aux contes noirs. Yernon traditionne, M. Tôpffer aussi, et d’autres. Point de lune, du reste, et à la place une roule incertaine, des marécages de ci, des bois de là, plus loin des roches douteuses, des creux indistincts, tout ce cortège enfin de petits et de gros fantômes dont l’imagination peuple si volontiers les ténèbres. Vernon déjà ne traditionne plus, ni M. Tôpffer, ni d’autres, et le bruit cadencé de nos pas nous sert d’entretien suffisant, lorsque, tout à coup, voici venir une troupe de brigands excessivement féroces !... C’est David qui vient nous apprendre qu’arrivés à Mullinen, il ne nous reste plus qu’à entrer à l’auberge où déjà s’aune notre soupe et se pèsent nos rations.

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