‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 75 sur 98 · LACS SELVA-PIANA · texte numérisé non relu

LACS SELVA-PIANA

ONZIÈME JOURNÉE

Ce matin nous déjeunons de lait de chèvre : c’est très agreste. Aussi, n’était la nature du pays et le romonsch de nos hôtes, nous pourrions nous croire chez ces chevriers de la Sierra-Morena que don Quichotte, à propos de glands, régala d’un éloquent discours, tout rempli de folie et tout aimable de sagesse. Et à propos de Don Quichotte, vous arrive-t-il comme à nous, lecteur, quand ce digne homme se livre ainsi à la poétique effusion de sentiments et de pensées qui n’ont réellement de fou que leur noblesse et leur générosité même, de vous demander : « Est-ce lui qui est fou, est-ce moi ? » Vous arrive-t-il d’avoir honte, d’avoir regret de vous trouver plus sage que don Quichotte? Vous arrive-t-il enfin de chérir dans ce personnage le bon cœur de Cervantes, son humanité, sa haute raison, et de considérer son héros tout aussi souvent comme un aimable exemple de droiture, de chaste passion, d’enthousiaste amour pour la justice et pour la vertu, que comme un risible exemple des travers et des dangers de l’esprit de la chevalerie ?

La chevalerie... Ah! Cervantes, Cervantes, si de votre temps elle n’eût été, m’assure-t-on, déjà morte, je ne vous pardonnerais pas de l’avoir tuée ! Chose grande, en effet, que celle qui, sapée avec tant de puissance par un si vigoureux génie, conserve, écroulée, cette inaltérable majesté des augustes décombres ! Chose rare que celle dont la beauté, survivant au poison du ridicule, attache, captive, se fait chérir jusque dans celui-là même qui est destiné à en être la

VOYAGE A VENISE

charge bouffonne ! Car ce fou, n’est-ce pas lecteur ? s’il s’empare de votre affection et de votre estime tout aussi irrésistiblement qu’il excite votre rire, c’est que tous ses sentiments témoignent de cette abnégation, de ce dévouement, de ce généreux courage, de cette élévation morale, qui furent les attributs mêmes de la chevalerie ; c’est qu’un pareil homme, avec bien moins de raison que le sage, a néanmoins plus de grandeur ; avec bien moins de règle, plus de bonté; avec beaucoup d’extravagance, infiniment plus d’attrait et de charme.

Au surplus, il y aura toujours de par le monde quelques don Quichottes; il y aura toujours d’obscurs martyrs d’une bonté gauche, d’une probité maladroite, d’une trop transparente ingénuité; de belles âmes dupes de leurs illusions généreuses, des êtres excellents qui, pour prix de leurs douces et affectueuses vertus, n’attraperont que brutalités et horions. N’en connaissez-vous point, lecteur? Moi j’en connais et j’en vénère : ils sont fous, mais l’élite encore de l’espèce humaine.

Non loin de Mullinen, nous croisons une sorte de vieillard crétin, chevelu, barbu, couvert de haillons, qui chemine en compagnie de sa vache. La vache continue de cheminer, mais le crétin s’arrête, regarde à nos visages, à notre air, à notre ombre, et le voilà qui se livre à une joie que nous portons à son huitième comble, rien qu’en faisant pleuvoir dans ses grandes mains calleuses les bluskers infinis qui encombrent et salissent nos poches. Autant de petits verres de schnaps peut-être que nous débitons là ! Mais qu’y faire * et si, crainte de schnaps, il fallait s’abstenir de répandre sur son chemin de pareilles félicités, les voyages, ma foi, y perdraient leur bouquet. Partout, mais surtout dans ces pauvres contrées, on rencontre, non pas des fainéants qui mendient, mais des laborieux qui, assis sur une pierre, transis au coin d’un bois, ou marchant à la queue de leur troupeau, ne fument, ni ne prisent, ni ne boivent, si ce n’est aux claires fontaines. Le moyen alors de ne pas surprendre ces bonnes gens par la délicieuse aubaine d’une pincée de bluskers ! sans compter que, si c’est magnifique, c’est pas cher, comme dit le proverbe. Au surplus, notre crétin d’aujourd’hui, faute d’une poche à son habit, serre toute sa fortune dans le creux de sa main, preuve qu’il n’est pas un mendiant. Le mendiant, en effet, a toujours une poche, et de toutes les parties de son vêtement, c’est la seule qui ne soit pas trouée.

Ce que nous gravissons aujourd’hui, c’est le mont Julier, qui ne se trouve point être de près ce que nous nous étions figuré de loin, un mont hardi, escarpé, dont la cime altière porte deux gigantesques colonnes que Jules César en personne aurait fait dresser, pour y être à la fois, et au travers des siècles, des fanaux au milieu des glaces, et un immortel monument de son passage. Le mont Julier est un col désert, où conduit une pente longue, mais douce et sans escarpements. De frais pâturages bordent la route, et près du sommet seulement, des moraines de rocs entassés forment comme de stériles promontoires qui barrent le passage. Tantôt on escalade ces moraines, tantôt on en

double les sinuosités. C’est dans le coin le plus abandonné de ces sauvages solitudes que nous trouvons cinq ou six hommes qui jouent au palet. Quelles figures, grand Dieu ! Absolument des bandits affamés qui jouent la bourse et la vie du premier passant qui se présentera sur le seuil de leur repaire. Nous hâtons le pas, et voici tout à l’heure le sommet du col ; deux tronçons de granit, de la forme et de la hauteur d’une borne miliaire, s’y dressent des deux côtés de la route : ce sont là ces fameuses colonnes Juliennes dont nous nous entretenons depuis deux jours. D’Arbely s’assied sans façon sur l’une des deux; les autres se font de la seconde un âtre pour leur feu, et tout s’en va en fumée. Mais donnez-vous un peu la peine de vous représenter la figure d’un touriste qui aurait compté sur cette merveille-là pour le menu de sa journée ! Quelle humeur de chien, quelle recrudescence de spleen, quelle indignation contre son itinéraire, contre son guide, son chien, son épouse, contre Jules César, contre l’histoire romaine ! Presque toutes les grandes curiosités et toutes les merveilles sans exception, lecteur, exhalent de près cette même odeur de mystification.

Une ondée nous surprend sur ce sol sans abri, mais le vent travaille si bien que le soleil reparaît bientôt et illumine de toutes parts les herbes chargées de limpides gouttelettes. C’est dans ce moment qu’au-dessous de nous les nuées se déchirent et laissent voir, derrière un rideau de pins, une longue suite de lacs, dont les rives, nulle part bien distantes, tantôt se rapprochent, tantôt semblent se fuir, ici doucement inclinées, ailleurs abruptes et couronnées de bois. Rien de si calme, rien de si doux à contempler; on dirait une neuve contrée, où brillent de leur intact et primitif éclat le vif azur des cieux et la fraîche verdure des prairies. C’est la vallée de Selva-Piana, au plus haut de la haute Engadine, que nous avons sous les yeux, et c’est l’Inn qui verse ses eaux dans cette succession de réservoirs élégamment découpés.

Nous entrons dans le bois de pins. Ces arbres annoncent déjà le voisinage de l’Italie; tout au moins ils signalent toujours dans nos Alpes le revers qui fait face à cette contrée. D’une verdure aussi sombre que celle de nos sapins, mais plus rousse et plus jaunie, ils lancent irrégulièrement leurs rameaux tourmentés, et projettent sur le penchant du mont une ombre impénétrable. Mais si c’est d’en haut qu’on les voit se détacher sur cette teinte foncée d’aigue-marine qui est propre aux lacs profondément encaissés, la vive beauté de ce coloris flatte l’œil au plus haut degré, et porte à l’âme comme une impression de fraîcheur éthérée, d’incomparable pureté. Au reste, c’est ici le caractère des paysages de sommités. Tous les tons y sont d’une franche vigueur, d’une vierge transparence; on n’y observe jamais ces vapeurs qui, dans les plaines, rompent l’éclat des teintes et leur donnent cette terne douceur que nous appelons trop exclusivement harmonie, sans songer que, dans la nature, il n’y a pas de paysages exclusivement harmonieux. Les Alpes offrent à chaque pas des sites dans lesquels, à l’éclat, à la vivacité, à la crudité même des teintes les plus diverses, s’allie le charme puissant d’une frappante harmonie. Par malheur, c’est la vapo-

Page 1