COLONNES JULIENNES
VOYAGE A VENISE
reuse Italie, c’est la Flandre brumeuse, qui ont produit les maîtres du paysage ; c’est d’après les ordres de ces maîtres qu’a été formulée la théorie du genre ; et de là, chez l’artiste, chez le public, des préjugés traditionnels qui s’opposent encore à ce que d’autres contrées d’un caractère tout différent paraissent dignes d’être prises pour sujets d’étude, ou pour modèles de paysage. La théorie ne s’y adaptant pas, le paysagiste ne s’y croit pas en bon lieu. Il admire, il est frappé, il est ému ; mais sa langue apprise étant impropre à dire ces beautés-là, il a plus tôt fait de les considérer comme étrangères à l’art que de se créer une langue qui les exprime. « Quoi ! se dit-il, voici des lignes brisées, heurtées, voici des tons crus, ardents, criards : voici toute ma perspective aérienne sans usage sur ces sommités sans vapeurs, où la cime la plus éloignée est aussi nettement distincte que le bloc le plus prochain ! » C’est vrai ; mais que prouve tout cela, sinon ceci seulement, qu’avec une palette italienne ou flamande on ne fait pas une scène alpestre, tout comme avec des unités on ne fait pas du drame, tout comme avec une recette pour le poisson on apprête mal un civet de lièvre ou un pâté de perdreaux ?
Ce qu’il y a de certain, c’est qu’au sortir de ce joli bois il y a une auberge où M. Tôpffer trouve toute sa bande en train déjà d’avoir mangé, sans autre avis de sa part, toutes les omelettes de la contrée et tous les petits pains de l’Engadine. D’abord un peu surpris de l’illégalité de la chose, on lui explique comme quoi; alors il se met de la partie. Cette auberge est proprette, riante, agréablement posée entre le bois et le lac, et l’hote parle français. Bien vite on lui intente de vingt-deux parts toutes les questions auxquelles il a été impossible de donner cours en pays romonsch, et il s’ensuit un charivari de propos tout semblable à celui que durent produire ces paroles dont Rabelais nous conte que, gelées depuis trois jours, elles se mirent, au prochain soleil, à dégeler toutes à la fois. C’étaient des jurons de matelots qui dégelèrent sur un nauf * portant nonnes. N’est-ce point là que Gresset a pris la première idée de son chef-d’œuvre ?
Après nous avoir régalés, cet hôte nous fait la conduite. Mais voici qu’au sortir de l’auberge, et tout au milieu des décombres de cinq maisons récemment brûlées, apparaît une dame à la fois triste et parée, qui fouille la cendre et remue les solives. Singulière apparition, mélange par trop romantique de destruction, de larmes et d’habits de fête ! Hélas ! c’est ici la réalité qui a été romantique. Cette pauvre dame était de noce quand le feu dévora sa maison, son lit, ses robes, ne lui laissant pour se couvrir que cette parure qu’elle porte à cette heure 1
Nous voulons, avant d’arriver à Saint-Moritz, notre étape de ce soir, visiter la source minérale qui fait affluer dans ce petit bourg tous les malingres de la Rhétie et de la Valteline. A cet effet nous allons passer l’Inn à l’embouchure des lacs, et, après avoir pris congé de notre bote et de son beau vallon, nous nous enfonçons dans des bois dont la sévérité contraste tristement presque avec les gracieuses scènes que nous venons de quitter. Çà et là quelques clairières, où
le sol est tout bosselé de rocs moussus : partout une vive fraîcheur de teintes. La source jaillit de terre au sortir de ce bois, dans une prairie ouverte et sous l’abri d’une grande maison blanche, où nous ne manquons pas d’entrer. Tout aussitôt des femmes nous puisent des verres d’eau à discrétion, et nous nous régalons à qui mieux mieux d’une sorte d’eau de Seltz, glacée, piquante, salutaire sans doute aux malingres, mais en tout cas impayable pour des altérés.
De la source au bourg il y a un quart d’heure de marche. Saint-Moritz est une petite bourgade composée d’étables et de cafés-billards, où des baigneurs barbus tuent le temps, un de ces endroits qui doivent au séjour momentané des malingres un peu de fausse vie, beaucoup d’odeur de cigare, et ce grotesque mélange de pâtres occupés et de messieurs fainéan's, de liquoristes et de faiseurs de fromages, de laitage et de carambole. On nous reçoit dans une salle de billard; on nous y loge dans un café; on nous y sert, dans la salle d’une maison voisine, au milieu d’un ordinaire à crever de rire, deux biscuits monstres et une salade jardin.