LE NATUREL ET LA VACHE
DOUZIÈME JOURNÉE
Nous voici à Saint-Moritz. Il s’agit maintenant d’escalader les pentes du Val Biola pour redescendre sur Bormio, où, sur la foi des itinéraires, nous comptons coucher ce soir. Par malheur, personne ne sait ici de quoi nous voulons parler avec notre Val Biola, et les guides nous offrent de nous conduire partout ailleurs que là où nous nous étions proposé d’aller. Il faut bien à la fin accepter leurs offres, et, plutôt que de s’engager dans un passage inconnu ou peu fréquenté, M. Tôpffer se décide à passer le Bernina pour entrer dans la Valteline, et de là remonter l’Adda jusqu’à Bormio. Deux jours au lieu d’un. De plus en plus nous nous demandons : « Voit-on Venise ? «
Ce n’est pas tout. Voici que dans cet entonnoir engadin la pluie tombe aussi par torrents, et qu’au réveil nous sommes salués par un bruit de grandes eaux où se noient de nouveau nos projets et presque nos espérances. Il ne sert de rien de s’en affliger. Vite les arts de la paix, lettres, dessin, billard, et des légions de baigneurs barbus qui, la pipe à la bouche, nous regardent faire. Mais vers neuf heures, comme nous sommes à déjeuner, tout d’un coup la salle s’illumine, c’est un rayon de soleil ! Vite alors, projets, espérances, reluisent d’un éclat soudain; on voit Venise, tout au moins on s’y achemine.
C’est aujourd’hui dimanche. Pâtres et baigneurs sont vêtus de frais; des hameaux éloignés les cloches se répondent; la prairie elle-même, tout à l’heure triste et blafarde, s’habille de brillante verdure, et les petits oiseaux ont repris leurs jeux. Que c’est doux, attrayant, de voyager à cette heure, sous le charme de ces impressions, et échappés que nous sommes de cette prison enfumée où un ciel jaloux menaçait de nous claquemurer 1 Aussi l’on marche avec une
allègre vigueur; l’entretien naît-, s’anime, s’étend, et nous voici en train déjà de traiter au pas de course toutes les grandes questions : la politique européenne, le jury, la presse et aussi le journalisme, cette invention qui livre la tribune du monde à tous les hommes de talent, de lumières, de principes, et en même temps à tous les quidams, à tous les ambitieux et à tous les brouillons. A deux lieues de Saint-Moritz, dans une contrée déjà tout italienne, nous traversons le joli hameau de Pontresina, bien surpris de trouver là une église et des protestants endimanchés qui sortent du prêche ni plus ni moins que nos gens de Chêne ou de Coligny. A vrai dire, ces petits nids de protestantisme, épars dans cette catholique contrée, ont l’air d’avoir été lancés jusque-là par quelque vent d’orage, et l’on n’échappe pas à cette sorte d’étonnement qu’éprouvent les voyageurs qui visitent l’Abyssinie : ils trouvent là des noirs qui se gorgent de viande crue, et ils ne savent trop s’ils ont devant eux des cannibales ou des coreligionnaires.
Au delà de Pontresina l’on commence à monter les premières pentes du Bernina. Tout ici s’appelle Bernina : ces glaciers, ces aiguilles, ce vallon où nous sommes, ces trois maisons assises sur le premier plateau, dernières habitations que nous rencontrons sur ce revers. Nous entrons dans celle qui porte enseigne. On n’y trouve ni pain ni beurre, mais soixante-deux biscottes, qui disparaissent bien vite. Les biscottes sont des espèces de brioches douceâtres, très bonnes en vérité, mais qu’on ne s’attend guère à trouver si haut au-dessus de la mer. Du reste, nos hôtes se trouvent être des rechignés, qui nous louent de mauvaise grâce un mulet rétif, conduit par un manant brutal. Ce manant a la prétention de n’être pas faquin, faeehino ; en conséquence, il se refuse à charger même du plus petit de nos sacs ses énormes épaules. Nous lui soutenons, nous, qu’il est faquin, mais faquin mal complaisant, ce qui n’est, après tout, qu’une variété de l’espèce.
Comme hier une ondée, et comme hier aussi un prompt retour du soleil. A mesure que nous nous élevons, la contrée s’empreint de grandeur, de majesté, et insensiblement ce passage du Bernina prend rang à nos yeux parmi les plus remarquables que nous ayons encore franchis. A gauche, des Yal Biola tant qu’on en veut; à droite, une paroi de rochers flanquée d’imposants contreforts, crénelée d’aiguilles sans nombre, et des glaces qui, s’échappant par toutes les échancrures, descendent, s’échelonnent, et, tantôt rencontrant le vide à mihauteur, s’y détachent par blocs et tombent en avalanches, tantôt encaissées dans une étroite crevasse, atteignent aux pentes douces, s’y déploient, et viennent appuyer leurs dernières assises jusque sur le plateau que traversent nos microscopiques personnes. Ce spectacle se répète, plus sévère encore, dans les eaux sombres d’une multitude de lacs qui, dentelés de mornes promontoires, barrés de presqu’îles de pierre, se succèdent à perte de vue le long du plateau, et font ressortir, par la tranquille harmonie de leurs lignes basses et fuyantes, le tumultueux chaos, l’irrégulière audace des parois abruptes au sein desquelles dorment leurs ondes. Du reste, ni arbre ni chalet en vue; à peine un chemin,