‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 78 sur 98 · LACS DU BERNINA · texte numérisé non relu

LACS DU BERNINA

VOYAGE A VENISE

et des torrents vomis par les glaciers, qui courent bruyamment se taire dans les anses prochaines* Un de ces torrents nous oppose de sérieux obstacles. Trop fougueux et trop profond à sa source pour que nous puissions l’y franchir, il se divise plus bas en rameaux innombrables, moins profonds à la vérité, mais trop larges encore. Les plus hauts fendus sautent d’îlot en îlot, et arrivent ainsi sur la rive opposée, tandis que notre faquin fait de sa bête un pont marchant pour les autres. Arrivés à l’extrémité du plateau, nous y croisons deux jeunes hommes, grands, beaux, silencieux, qui montent lentement, le manteau rejeté sur l’épaule. Ce sont des pâtres bergamasques qui se rendent sur les hauteurs pour visiter les troupeaux qu’ils y ont conduits au commencement de l’été. Rien de plus pittoresque, rien de mieux en accord avec cette nature qui nous entoure que ces deux belles figures, symboles de simplicité et de vigueur, de mâle fierté et de sauvage mélancolie.

Mais à peine avons-nous atteint le revers du Bernina que ce sont bien d’autres merveilles encore. Voici déjà les mélèzes, une riche verdure; sur la droite, une

tonnante avalanche qui tombe avec fracas des cimes mêmes du glacier; puis, tout au loin, tout au bas, au delà de coupes fuyantes dont le regard rase les sommités, une scintillante bourgade, des rives fleuries, un lac éclatant, des champs dorés, le doux sourire d’un soleil plein de sérénité : c’est la petite vallée de Poschiavo. Une halte est commandée pour jouir de ce spectacle. Mais en cet instant passe un naturel somnolent qui marche où va sa vache, dont il serre la queue dans sa main. Il y a dans ce naturel tant d’innocente bêtise, tant de machinale quiétude, de risible naïveté, que ce spectacle nous distrait de l'autre, On se le figure cheminant ainsi de Pontresina à Poschiavo, seul, sans regard, sans parole, sans idée, et accomplissant, cette queue en main, son petit bonhomme de mouvement diurne, tout aussi incognito que les astres perdus qui tournoient dans le cinquième ciel.

Plus loin, c’est un particulier de Poschiavo qui nous accoste. Un parapluie sous le bras, il descend d’une alpe où il a été visiter sa jument, jolie bête, dit-il, quinteuse un peu, mais sage d’ailleurs, et qui ne s’emporte que quand elle a peur. A son air comme à ses propos, on voit bien que, petit rentier municipal, gros de l’endroit, jouissant d’un parapluie et d’un mouchoir de poche, ce mortel-là est aussi l’un de ces obscurs heureux auxquels, si nous étions sages, nous porterions envie. C’est lui qui nous annonce que, si nous allons à Brusio ce soir, nous logerons chez le père Trippo, pas quinteux, mais sourd comme une borne et honnête comme un ancien. Brave homme, le père Trippo ; la mère Trippo aussi, et, de père en fils, tous les Trippo pareillement. Et puis, voulez-vous être bien, allez chez les Trippo! de père en fils on y est mieux !

Poschiavo, sur la frontière de la Valteline, est un bourg mixte. M. Tôpffer veut savoir si les deux cultes y vivent bien ensemble. « C’est selon, vous m’entendez bien. Quand on excite les chèvres, elles se cornent. Que les bergers le veuillent, les troupeaux se mêleront, et chacun en aura plus d’herbe. Excusez, je m’arrête ici pour boire une chopine. » Là-dessus notre particulier, qui craint apparemment de s’être compromis, entre au cabaret. Après une heure de descente, nous faisons notre entrée à Poschiavo. C’est dimanche ; ouailles et curés sont sur la place ; cette fouie nous entoure, nous presse, nous regarde aussi avidement que si nous étions le capitaine Cook, et Banks et Solander, les inséparables.

Assis sur la grande place de Poschiavo comme un parti de conscrits qui rejoignent, nous y attendons que David ait trouvé quelque chariot à louer, pour y charger nos sacs et deux écloppés. Par malheur, un petit aubergiste joufflu, qui se propose de souffler au père Trippo sa proie, ourdit, d’accord avec le curé, toutes sortes d’intrigues, aux fins que la nuit tombe avant que nous ayons trouvé notre affaire. Selon ces gens, le père Trippo ne vaut rien, ni son auberge; et notre particulier de tout à l’heure, qui vient à passer dans ce moment, au lieu de protester de toute sa force, ne fait pas mine seulement de nous reconnaître, mais s’éclipse tout doucement avec la cauteleuse prudence d’un petit gros de l’endroit

VOYAGE A VENISE

qui estime s’être gravement compromis en parlant des deux cultes. A la fin, David attrape un char et ne le lâche plus. En route alors, et nous sortons gaiement de la ville. Mais à peine sommes-nous dans les champs, que voici, des deux côtés de la vallée, hommes, enfants, fillettes, qui quittent les hauteurs, coupent par les prés, gambadent à l’envi, et viennent s’aligner le long de la route comme pour voir passer le roi, la reine et la cour.

A la tombée de la nuit, nous atteignons la rive de ce joli lac que, des hauteurs du Bernina, nous avons vu resplendir. Est-ce bien le même ? A cette heure, il est froid, sévère, mystérieux; la rive opposée, bien que prochaine, se perd derrière les voiles assombris du crépuscule : on dirait la réalité qui désenchante les illusions du cœur, ou encore cet avenir que nous atteignons chaque jour, et qui chaque jour déçoit les rêves du passé. Mais ces réflexions philosophiques échappent complètement à Sorbières, qui, pour s’être trop régalé de pêches de Poschiavo, s’attarde, se laisse perdre de vue, puis se remet au galop pour nous apporter lui-même la nouvelle de sa guérison en même temps que celle de sa maladie.

Le vallon est désert, les ténèbres sont épaisses, nous marchons serrés les uns contre les autres, lorsque quelque chose tantôt se met à chuchoter derrière nous, tantôt nous coudoie avec rudesse. Plus loin, ce quelque chose prend la forme de quatre hommes qui nous arrêtent, et qui déjà portent la main sur nous, lorsque le pèreTrippo paraît sur son seuil, une lumière à la main. A nous alors d’arrêter nos brigands et de les dénoncer au père Trippo, qui, sourd comme une borne, ne comprend quoi que ce soit, ni à nous ni à ces hommes, ni à la chose, ni à une autre. Épouvantés et furieux, nous entrons dans la salle, où, sous notre dictée, mademoiselle Trippo crie dans l’oreille droite de son père qu’il nous a tirés là d’une fameuse, par sa présence, sa chandelle et son sangfroid.

Cette famille Trippo est effectivement patriarcale, et c’est plaisir, au sortir d’une aventure un peu farouche, que de se voir en compagnie d’un bon vieillard entouré d’enfants et de serviteurs affectionnés et respectueux. Mais l’auberge, propre d’ailleurs, répond presque trop à l’idée que nous en donnait l’au-

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bergiste joufflu de Poschiavo. Après une grande heure d’attente, on nous y sert pour festin des œufs cuits durs et du pain de fenouil ; encore ces vivres arrivent-ils trop tard. Soit faim, soit émotion, soit l’extrême chaleur de la salle, voici Vernon à qui le cœur manque; de Bar s’en mêle. Albin en fait autant; de proche en proche toute la caravane bâille ou s’affadit. Pourtant, à la vue de nos lits, la gaieté revient et les rires nous guérissent. Il y en a quatre, et puis un cinquième, qui est une grande chambre garnie de paille. On se couche, et le sommeil fait le reste.

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