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HALTE GRILLÉE EN VALTELINE

TREIZIÈME JOURNÉE

Brusio est situé à une demi-heure de la frontière. C’est donc ce matin que nous disons adieu à la Suisse, qui, au reste, dès Saint-Moritz, nous a déjà semblé être l’Italie. Après une courte descente, nous arrivons à la Madone, où l’on vise nos passeports, et bientôt après à Tirano, où il s’agit de déjeuner d’une façon authentique, remarquable, rétrospective.

Quelle drôle d’auberge ! Vaste, bruyante, d’une malpropre magnificence, où crient les gens, où crient les fritures, où crie le tournebroche, sans compter des cochers qui vont, viennent, comme en plein carrefour. Du reste, large table, linge frais, cuisine exquise, et strachino sans pareil. L’hôte, grand et gros homme rhumatismal, en redingote bleue, donne de l’air à ces retraités du temps de l’Empire qui ont été généraux un moment et cacochymes des années. L’hôtesse et sa sœur, à l’envi mal peignées, ont à la fois la vulgarité et le bon cœur, l’emphase et la familiarité des Italiennes : elles nous accueillent avec amitié et mettent du prix à ce que nous nous tenions pour régalés. A cet égard, nous sommes en mesure de combler leurs vœux. En effet, au sortir de vallées pauvres et de sommités stériles, cette soudaine réapparition de l’abondance est à elle seule d’un agrément infini ; et du pain plus blanc, un potage plus civilisé, des côtelettes au lieu d’œufs cuits durs, paraissent bien vite un banquet

étonnant par la variété des mets et par la distinction des assaisonnements. Puis nos émissaires, qui, de tous côtés, reviennent chargés de ligues, de pêches, de raisins, de tous les dons de Pomone achetés au quintal, et pour rien !

Mais à toutes les médailles il y a un revers. Une chaleur torride, la même qui dore ces raisins, qui confit ces figues, nous attend au sortir de la fraîche hôtellerie, pour nous confire aussi. Échelonnés sur un chemin poudreux que balaye une haleine embrasée, nous songeons alors aux fraîcheurs de la veille, aux sources, aux ombrages, qui sont ici clair-semés, tièdes, transparents; à ces harmonieux désordres d’une nature libre, remplacés tout à coup par les mesquins arrangements d’une culture avare; à ces pentes sauvages, à ces noirceurs des bois, auxquels ont succédé l’éclat importun des murailles blanches, la rase uniformité des prés, l’industrieuse économie des arrosements artificiels, et le parallèle n’est pas de tout point favorable au beau verger que nous parcourons. Tout haletants, nous frappons aux pintes, mais si le vin abonde, on vous y refuse l’eau, et il nous serait plus possible d’en sortir ivres que d’en sortir désaltérés.

Gela n’empêche pas que la Yalteline ne soit une vallée brillante de fertilité et parsemée de bourgades dont l’aspect est de loin riant, prospère, presque magnifique. Partout de belles églises, des chapelles ornées, des clochers d’une architecture svelte, des maisons soigneusement blanchies, animent de doux paysages, et se détachent avec un séduisant éclat sur la base fleurie des montagnes, ou sur l’azur sombre des gorges qui s’ouvrent par delà. Mais de près, ces bourgades semblent dépeuplées, cette blancheur extérieure recouvre des masures sans fenêtres, lézardées, bien souvent des ruines; et nous remarquons en cent endroits que dans cette contrée on rebâtit à côté, mais on ne démolit jamais : de là la vide ampleur de bien des hameaux. Du reste, les gens y ont l’air actifs, intelligents, entièrement adonnés à l’agriculture, heureux en somme, tout au moins gais, ce qui nous a toujours semblé un signe de bonheur presque aussi certain que peuvent l’être, dans d’autres pays, l’enseignement mutuel, la petite poste ou les soupes économiques.

Ainsi, nos aventures de ce jour se bornent à manger des figues, à avoir soif, à braver la canicule et à visiter toutes les églises, autant, il est vrai, pour y trouver l’ombrage et une crue fraîcheur, que pour en admirer la somptueuse architecture. Mais à mesure que nous nous élevons et que la soirée s’avance, la contrée change à la fois d’aspect et de climat. Déjà les vignes sont bien loin derrière nous, déjà la végétation se rabougrit pour cesser bientôt, et en même temps de froides haleines signalent le voisinage des glaciers. Vers sept heures, nous avons en vue les parois de rochers au pied desquelles se déploie, sur la rive droite de l’Adda, Bormio, le dernier bourg de la Yalteline. D’un saut nous sommes à l’auberge, où dès le seuil l’hôtesse nous annonce que son cuisinier est à la promenade, et que l’empereur d’Autriche a logé chez elle en 1839. Ces nouvelles nous contristent beaucoup, la première surtout.

BOLLADORE EN VALTELINE

VOYAGE A VENISE

En Valteline, les hôtesses ne sont pas rousses, mais elles sont échevelées, grasses à quatre mentons, hommes par la voix, reines par le port. Plutôt bonnes que prévenantes, elles ignorent d’ailleurs les empressements intéressés, et vous accueillent du même air le bourgeois et le baron. Celle-ci a pourtant fait des frais pour être agréable à l’empereur d’Autriche : tous les poêles, toutes les niches, toutes les parois de la maison sont surmontés de Napoléons en plâtre, ou couverts de gravures de grande armée.

Par bonheur, le cuisinier a l’idée, vers neuf heures, de revenir de la promenade, en sorte que notre souper ne se trouve pas remis au lendemain.

QUATORZIÈME JOURNÉE

Ce matin nous partirions à l’aube, n’était la confusion introduite parmi nos chaussures, qui, après avoir été graissées en fabrique, viennent d’être jetées pêle-mêle sur le plancher. Chacun d’accourir et d’arracher son bien aux larrons, qui arrachent le leur à d’autres larrons. Les très petits pieds et les très nobles échappent seuls aux désastres de cette terrible mêlée. Ce dut être bien autre chose encore quand passèrent l’empereur d’Autriche et toute sa cour !

Fort heureusement le temps est beau, car c’est encore ici un entonnoir dont nous ne pouvons sortir qu’en franchissant le plus redoutable des défilés. Derrière la petite ville de Bormio s’ouvre, entre des parois de rochers nus, une gorge étroite, profonde, tortueuse, qui, plus loin, s’élargit en rampe rapide. Cette rampe aboutit à un plateau sinueux qui s’appuie à des arêtes rocheuses; du haut de ces arêtes le mont lance ses pentes immenses jusqu’au fond de la vallée de l’Adige. Telle est la configuration générale du Stelvio, ce passage devenu fameux depuis que l’Autriche, pour faire communiquer Vienne avec la Lombardie sans emprunter à la Suisse son Splügen, y a fait percer une route qui, pour l’élévation, l’emporte sur toutes celles des Alpes et de l’Europe. C’est, principalement en vue de connaître cet intéressant passage que nous avons dirigé notre itinéraire de ce côté, en sorte qu’aujourd’hui déjà nous nous considérons comme appelés à recueillir le fruit de nos laborieuses marches. Ce sentiment porte avec lui beaucoup de contentement.

Devant l’ouverture de la gorge, et sur une terrasse aussi nue que les parois

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qui surplombent alentour, s’élève un vaste et beau bâtiment. C’est un établissement de bains. Tout à l’heure engagés dans la gorge, nous ne voyons plus de ce

bâtiment que son toit d’ardoise : au delà, la prairie de Bormio, le cours de l’Adda, et les vergers de Bolladore, qui brillent au loin du frais éclat du matin. Mais bientôt un rideau de rochers ferme la vue de ce côté, et nous voici tout à coup perdus au fond d’un hideux gouffre de pierres, à mille lieues, ce semble, de tout spectacle agreste et riant. Du fond de ce gouffre, il faut deux heures pour atteindre jusqu’au pied de la rampe dont j’ai parlé. Là, la route forme des zigzags sans nombre; mais exercés qu’ils sont à ce genre d’investigation, nos éclaireurs ont indiqué d’avance, et reconnu de près, le moyen d’atteindre directement au plateau en montant le long de l’arête escarpée où viennent aboutir tous les sommets des zigzags. De cette façon, nous gagnons une bonne heure sur le char qui monte nos havre-sacs.

Pendant que nous cheminons sur le plateau, des nuées s’accumulent au-dessus des cimes voisines, d’autres accourent du fond des gorges; déjà l’azur du ciel ne se montre plus qu’au travers de mouvantes 'trouées. C’est dans ce moment qu’apparaît en face de nous le sommet du passage. Ce sont, adroite, d’immenses plages de glace qui viennent assiéger des arêtes abruptes fièrement dressées sur la gauche, et l’on voit le petit filet de route, tout perlé de boute-roues, qui serpente avec souplesse contre la pente de ces arêtes, en atteint le niveau supérieur, s’y déploie un instant, et tourne bien vite sur le revers opposé. Ainsi, du

point culminant de ce passage, dont la hauteur est à peu de chose près la même que celle du Buet, on contemple réellement au-dessous de soi, avec une sorte

d’orgueilleuse surprise, les glaces éternelles, et, dans le contraste frappant de ce chemin si frêle et si audacieux, de ce glacier si colossal et si impuissant, on reconnaît , comme dans un glorieux symbole , l’intelligence victorieuse des forces brutes, et l’homme, roi de la nature.

A l’extrémité du plateau il y a une grande maison, sorte d’hospice, où vivent sous un toit commun, une auberge et une douane : c’est ici la frontière du Tyrol. Tout transis que nous sommes, nous voudrions bien n’y pas entrer, car le char porte des provisions valtelènes dont nous nous sommes pourvus, autant par économie que par précaution; mais on nous presse, nous nous laissons séduire, et il arrive que ce jour-là, par précaution autant que par économie, nous consommons d’abord les vivres que l’on nous présente, et ensuite ceux que le char nous apporte. Pendant ce repas double, un douanier craqueur nous fait du libéralisme intéressé, non pas peut-être à la façon des mouchards, mais très certainement à la manière de ceux qui croient devoir se mettre dans vos bonnes grâces avant de vous tendre la main. Pour toute réponse, nous mangeons ferme : c’est une opinion qui ne compromet personne.

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Au surplus, lorsqu’on voyage, soit effet de la distraction, du grand air, soit aussi parce qu’on croit remarquer à chaque pas que le contentement et le bienêtre tiennent moins encore au droit de pétition ou aux élections par arrondissement qu’aux mœurs, au bon ordre, à la stabilité des institutions, il est de fait que l’on est peu disposé pour le quart d’heure à professer des opinions politiques bien tranchées. On voit des peuplades qui, sans être libres, paraissent heureuses; on en voit de libres chez lesquelles toute joie, tout esprit de calme et de sécurité semblent disparus sans retour, et, sous l’impression de ces spectacles, on ne peut s’empêcher d’accueillir quelques doutes sur l’excellence des choses que l’on a prônées, ou sur le vice de celles que l’on a été appris à décrier. Très aisément alors la politique vous apparaît comme un triste assemblage de principes douteux substitués par les partis aux saines règles du sens commun, comme un dangereux arsenal d’armes à l’usage des amours-propres froissés, des prétentions injustes, des ambitions impatientes, de toutes les passions ardentes ou jalouses, et l’on se prend à croire que moins il y a d’hommes qui ont la clef de cet arsenal, moins aussi il y a de chances pour que la masse paisible des citoyens honnêtes et laborieux soit sans cesse inquiétée, tourmentée, entravée dans son utile et légitime essor, au profit et par les soins mêmes de tant de tribuns officieux qui s’en font les équivoques protecteurs. Certainement ceux qui pèsent

le plus aujourd’hui sur les populations, ceux qui retardent avec le plus opiniâtre égoïsme . l’avènement de la paix intérieure, de l’ordre, de la stabilité, ce sont moins les monarques que les démagogues, moins les gouvernements que les partis, moins la loi, moins le joug, que ce dérèglement d’opinions et de principes qu’on appelle la politique.

Lorsque nous quittons l’hospice, le froid déjà très vif nous fait presser le pas : en trois quarts d’heure nous atteignons le haut du col. Un spectacle aussi magnifique qu’il est inattendu (et voilà ce que c’est que de ne savoir pas par cœur son itinéraire) s’y déroule à nos regards. Figurez-vous, lecteur, que vous soyez transporté sur la cime du Brevent; tout à coup, de cette hauteur, et en face de vous, apparaît l’imposant et majestueux amphithéâtre du mont Blanc ! Ici, le mont Blanc, c’est l’Or tler-Spitz , moins élevé d’une centaine de toises, mais plus frappant peut-être à contempler, parce que, affranchi du voisinage des cimes rivales, il lance seul dans les profondeurs azurées du Firmament sa tête altière, et paraît encore plus un géant qu’un colosse. Par malheur, nous ne jouissons qu’imparfaitement de ce grand spectacle. D’innombrables nuées courent en désordre autour des flancs glacés de l’Ortler, et ce n’est que successivement et par de fortuites trouées que nous entrevoyons ici un profil de la montagne, là des vallées de glace, plus loin une dentelure d’aiguilles, là-haut une auguste sommité, là où nos yeux ne cherchaient plus que le ciel. Cependant un puissant murmure de foudre gronde de toute la montagne à la fois, et tandis que là-bas, dans la vallée de l’Adige, le cultivateur trace encore ses sillons sous le feu du soleil de midi, ici nous assistons au prélude de la tempête qui va tout à l’heure fondre sur ces champs, et le chasser, lui et ses bœufs, jusque sous le chaume de son étable.

Qu’il y a de poésie dans ces impressions ! et combien en pareil lieu ces sourdes fureurs ont d’attachante beauté! A ce trouble inaccoutumé d’une colossale nature, le cœur s’émeut, l’âme s’ébranle, et à côté de cette religieuse terreur qu’y répand le formidable courroux du ciel et des éléments conjurés, je ne sais quels gracieux souvenirs d’images riantes, de secrets, de tendres retours vers les siens, vers le logis dont on s’est exilé, s’y pressent, s’y heurtent, s’y confondent en une jouissance forte et mélancolique à la fois. Et encore, cet orage qui s’apprête, il faudrait oser l’attendre sur ce sommet désolé ; il faudrait, abrité sous la saillie d’une roche, de là voir avec tremblement la tempête se déchaîner, bondir, lancer ici ses torrents, là-bas ses tonnerres, remplir l’air de ses feux et l’espace de ses mugissements. Que de fois nous avons désiré de goûter ce plaisir ! Le voici qui s’offre, et la prudence, ce tyran de l’instituteur, nous commande de le fuir. Déjà l’éclair joue à nos côtés, et de menaçantes nuées envahissent la place que nous nous hâtons de quitter.

Bien différent de l’autre revers du Stelvio, celui que nous 'allons descendre n’est qu’une longue pente, point abrupt, car notre avant-garde s’y lance presque directement, mais dominée de toutes parts, et de toutes parts ouverte aux avalanches. 11 résulte de là que c’est justement du côté de la montagne qui offrait par lui-même le moins de difficultés à vaincre qu’il a fallu concentrer les travaux les plus difficiles et les plus coûteux. Toute la route, dans un espace de 3,860 pas, n’y est qu’une galerie continue, sous laquelle on chemine parfaitement abrité. Cette galerie, construite avec une extrême simplicité de moyens, est en bois. Nous observons qu’il n’a fallu pour la construire que commander

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deux sortes de matériaux, le bois et le fer, et sous quatre formes seulement, des poutres et des plateaux, des barres et des écrous. Mais il y a perfection dans l’assemblage compact de pièces, dans la fruste solidité du travail, et dans la force savamment ménagée des solives qui se dressent en poteaux et se courbent en voûtes. Du reste, cette galerie ne recouvre qu’une moitié de la route, de façon que, dès les commencements de l’hiver, la première avalanche qui vient à tomber glisse sur la toiture, dépose sur la partie découverte de la route une masse de neige qui fait à la fois muraille pour l’intérieur de la galerie, abri pour le rebord extérieur du chemin, et pente continue pour les avalanches nouvelles, qui glissent rapidement sur cette masse de constructions échelonnées, au lieu de les ébranler par leurs chocs répétés. En été, lorsqu’on regarde du bas de la montagne ces travaux de toitures et* de pieux, ces ouvrages si patients, si réguliers, si semblables à eux-mêmes d’un bout à l’autre, on se rappelle involontairement ces constructions patientes aussi, régulières aussi, qu’élèvent les castors dans leurs solitudes. Mais, tout involontaire qu’il est, ce rapprochement repose pourtant sur de réelles analogies, et l’esprit, lorsqu’il s’en est emparé, finit effectivement par trouver des rapports par trop mystérieux entre l’instinct, intelligent du castor et l’intelligence passive, mais habilement dirigée, de l’Autrichien.

Au surplus, le point de vue économique, la prédominance du raisonnable et de l’utile, une juste appréciation des moyens comparés au but, ce sont là les caractères qui distinguent généralement les ouvrages de l’administration autrichienne, et celui-ci en particulier. Tout y est régulier, symétrique, admirablement conçu, tant pour les avantages de durée que pour l’économie d’entretien; mais la grandeur manque. Quelque chose de sage, mais de froid, a présidé à l’érection de cet ouvrage monumental, et nulle part l’idée du beau, l’idée du grand, ne s’y exprime, n’y a coûté un sou de façon. Par là le Stelvio est supérieur, par là aussi il est inférieur au Simplon. La route du Simplon, hâtivement faite, imparfaitement construite, vous frappe dès l’abord par l’impression de je ne sais quelle lutte plus irréfléchie, mais plus énergique, contre l’obstacle des lieux, par ses imposantes galeries, plus hautes sans doute qu’il n’était nécessaire ou utile, mais taillées dans le roc vif, semblables à des nefs mystérieusement éclairées, et qui, lorsque les siècles auront détruit toutes les chaussées, tous les ponts, tous les aqueducs de la route, demeureront encore, immortels vestiges d’une immortelle conception.

Nous venons de quitter l’abri de ces galeries, quand la tempête éclate. Un grand coup de tonnerre donne le signal, et, deux minutes après, nous sommes trempés jusqu’aux os. Ce n’est plus ici, comme là-haut, un poétique spectacle : pluie battante, ornières boueuses, les arbres ruisselants, et un homme qui ouvre son parapluie. Une maison se présente, l’arrière-garde s’y jette, pousse jusque dans une cuisine enfumée, et demande l’hospitalité à une vieille sorcière qui s’enfuit d’épouvante. Bon voyage, et vite grand feu ! Mme Tôpffer découvre une demi-bouteille de quelque chose, M. Topffer livre ses trois grains

VOYAGES EX ZIGZAG

de sucre, Simond déterre une casserole, et voici un négus, un négus... acide, verjus, bouillant, délicieux, souverain. Gomme nous sommes à boire, entre le maître : « Faites, dit-il; vous êtes ici dans la maison de l’empereur. » Alors nous nous excusons d’avoir troublé la vieille. « C’est ma belle-mère, ajoute-t-il, è sempre rabbiosa; mais je veux vous présenter ma femme. » Cela dit, le brave homme sort pour rentrer bientôt accompagné de trois frais moutards et d’une jeune mère d’une remarquable beauté; l’air de bonheur répandu sur tous ces visages, l’accueil cordial et désintéressé de ces gens, la chaleur de l’âtre, le pittoresque de l’aventure, tout dans ce moment nous réjouit, nous enchante, et nous quittons à regret cette noire demeure, emportant un de ces souvenirs qui ne s’effacent plus, parce que le cœur plus encore que la mémoire en a la garde .

Pendant cette halte la pluie a cessé ; au vacarme de tout à l’heure succède le calme charmant d’une douce soirée. Alors, hâtant le pas, nous dépassons le verdoyant défilé de Drafoys; la nuit tombe, la vallée s’ouvre, une lumière parait : c’est l’auberge de Prad, où l’avant-garde nous attend les pieds sous la table.

SCHLANDERS, TYROL

QUINZIÈME JOURNÉE

Ici recommencent les famines. Nous quittons Prad de bonne heure, le ventre vide d’un déjeuner très cher.

A une heure de Prad, la route du Stelvio rejoint celle d’Inspruck, au moyen d’un pont jeté sur l’Adige. C’est cette dernière que nous allons descendre en suivant la rive gauche du fleuve. Cette partie de la contrée rappelle les sites pauvres et nus de la Maurienne : ce sont des champs immenses encaissés entre des montagnes pelées. Du reste, excellent pays, comme on sait, pour s’y entredétruire à coups de canon. Pas un de ces champs de blé qui n’ait été champ de bataille, pas une de ces buttes qui n’ait ses glorieux souvenirs de carnage. Par malheur, nous ne sommes pas tacticiens, en sorte que le hideux de la guerre ne disparaît pas pour nous derrière l’élégance des manœuvres ou la savante beauté des opérations.

Dès ici les distances sont comptées en milles allemands, et tandis qu’une grande pierre ne manque pas d’avertir le piéton qu’il vient d’en consommer un, d’innombrables petites pierres ne manquent pas non plus de l’avertir que, sur son mille, il vient de consommer vingt minutes. Absolument quelqu’un qui vous compte les bouchées; et il en va ainsi pendant des centaines de lieues. C’est cela qui est castor!

Une autre chose. A tout bout de champ d’immenses crucifix, des scènes entières de la Passion ou de la légende, dont les personnages, en bois sculpté et

peint, sont d’un style incorrect sans doute, mais original et parfois plein d’énergie : il y a tel de ces christs dont l’expression, à la considérer isolément, est sublime de mortelle angoisse. Puis, comme il arrive naturellement, partout où l’image, par la multiplicité même des reproductions qu’on en fait, est devenue type, symbole, les gouttes de sang qui jaillissent de dessous la couronne d’épines, celles qui dégouttent de la plaie des clous et du trou de la lance, ont pris peu à peu sous le pinceau de l’artiste une régularité consacrée. Les premières sont disposées en couronne, les autres se balancent systématiquement autour du filet qui leur sert comme de tige. Tout bizarre que cela puisse paraître, c’est pourtant du style encore, seulement c’en est la charge. Outre ces images, de petits tableaux proprement encadrés et abrités avec soin, se dressent le long des chemins. Ils sont destinés à implorer de la pitié du passant une prière en faveur de Christian ou en faveur de Maria, dont la fin sinistre y est représentée, gauchement à la vérité, mais avec une naïveté qui rappelle le faire à la fois inhabile et expressif des vignettes du xve siècle. A ces signes et à d’autres on reconnaît bientôt que l’on vient d’entrer dans une contrée sui generis , dévote mais religieuse, fidèle à son culte, à ses traditions, à ses mœurs, saine à sa manière ; chez une nation enfin, et non pas chez un assemblage d’esprits sans lien et sans unité. Et quand ensuite l’on voit le paysan tyrolien si fièrement assis sur son cheval qui tire la herse, l’on s’explique à la mâle noblesse de son visage, et cet air d’homme et de maître que donne seule la conscience de droits antiques et d’institutions à l’épreuve.

A Schlanders, où nous passons à midi, nous sommes accidentellement témoins d’une scène qui ajoute un trait intéressant à ceux que nous venons d’esquisser. Au son de la cloche de midi, sept ou huit hommes qui étaient occupés à battre le blé jettent là leurs fléaux, s’avancent sur le seuil de la

impriment et qui propagent la crainte de Dieu, qui ploient l’enfance à son joug, qui, chaque jour, transforment pour quelques instants en frères et en égaux maîtres et journaliers, ceux qu’abrite un même toit et ceux que rassemble une circonstance fortuite, ceux qu’unit l’affection et ceux que la haine divise. Pratiques 1 mais qui valent mieux que cette absence de pratiques au sein de laquelle

grange, et, tombant à genoux, ils y demeurent pendant quelques secondes en adoration.

Cette scène, si imposante dans sa simplicité, se répète à cette heure dans tous les hameaux ; partout ces hommes fiers, partout ces hommes maîtres interrompent leur œuvre pour courber le genou devant le Très-Haut.

— Pratiques ! dira-t-on : oui .

mais saines, belles, utiles, qui

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va s’effaçant chaque jour davantage, chez les nations dites en progrès, l’idée religieuse, sauvegarde indispensable de la moralité, du bonheur et de la nationalité des peuples.

Cependant la faim nous ronge et voici la pluie : nous entrons au Soleil d’Or; mais au Soleil d’Or il n’y a ni pain , ni lait, ni viande, ni fenouil, ni quoi que ce soit, hormis un quartier de saindoux et des pommes de terre que l’hôte va faire bouillir. Bien triste régal ! Ce qui est plus drôle, c’est l’hôte, qui tout glorieux d’une si belle tombée, va, vient, s’informe si l’on est content, et veut qu’on lui dise si l’on manque de quelque chose. Une heure passe, et puis deux : qu’allonsnous devenir si la pluie nous retient dans ce trou ? Plutôt affronter grêle et tonnerre! Nous fuyons jusqu’à Latsch.

A Latsch, les gens parlent une langue inconnue qui n’est pas le romonsch : impossible de s’entendre. Mais, rincés que nous sommes, nous commençons par nous emparer d’un large foyer circulaire au centre duquel pétille une flamme magnifique, et la troupe entière, disposée en cercle, fait des par file à droite , des par file à gauche , jusqu’à entière dessiccation des hommes et du fourniment. C’est beau à voir, mais infernal un peu. Pendant ce temps, David déterre une sorte d’interprète mouillé qui traduit nos demandes en algonquin : alors des marmitons s’avancent, et nous leur cédons la place. Il n’est que trois heures, la correspondance est reprise, les jeux s’organisent, l’esprit va son train. C’est bien heureux, car Latsch est un de ces trous où si, pour une minute seulement, on venait à ne pas s’amuser beaucoup, on périrait infailliblement de tristesse mortelle et d’ennui rentré.

Notre souper est parfaitement bouffon. Des soupes grandes, profondes à s’y noyer, et, après ces soupes, des troupeaux de moutons coupés en morceaux, servis en tas, à droite, à gauche, en bas, partout : vrai charnier qui rassasie rien qu’à le voir. Nous avons craint la disette, et voici l’abondance qui tue la faim.

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